Sous le sable, la guerre

aigle.jpg« Je reviens d’une semaine de séminaire de leadership en Californie. L’Amérique a de façon continuelle été présentée comme le parangon du succès, la France comme le paradigme de l’échec… ». Des mots au cours d'un déjeuner, dits par une cliente un peu désabusée. Qui déclenche un débat un peu chaud.

L’Amérique impérialiste - perception et réalité – fait un retour maladroit, porté par GWB et son administration. Du NOM au nom, du Nouvel Ordre Mondial aux Etats-Unis, USA ne serait que l’acronyme d’un projet de domination qui ne précise pas ses limites. Bon, me quels Etats parle-t-on ? Coopération pacifique ou occupation militaire, le même désir fédération mondiale contrôlée semble être à l’œuvre. Le Great Middle East de GWB est en une expression localisée, naïve mais réelle.  L’Irak une autre. Dans la même région coexistent l’intervention musclée et la diplomatie, aux mêmes fins de contrôle.
Cette domination, dramatisée par une paranoïa anti-terroriste (à la fois légitime et politiquement opportuniste) ne peut s’accomplir qu’en acquérant une puissance suffisante. Mais les armes d’aujourd’hui, ne sont plus celles d’hier. Quelques facteurs seront déterminants pour réussir. Pour autant que l’objectif soit réalisable.

La puissance digitale. C’est-à-dire l’information, son recueil, son traitement et son exploitation. Les Etats-Unis sont maîtres des outils les plus pertinents : l’industrie logicielle où la domination est incontestable, les formes plus traditionnelles de surveillance et d’intelligence stratégique de type Echelon et enfin l’explosion de l’internet. De nouveaux acteurs sont apparus, au coeur du dispositif : les moteurs de recherche et à travers eux l’indexation des milliards de données statiques ou dynamiques qu’ils stockent et qu'ils brassent. Quasment tous sont américains (Google, Yahoo, Msn, Ask…) et contrôlent 90% des intentions de recherche et des courriers électroniques dans le monde. L’analyse de ces flux à des fins stratégiques est l’un des enjeux clés du contrôle de l’environnement politique mondial. La position adoptée par Google en réponse aux exigences du parti communiste Chinois laisse présager d'une coopération encore plus totale avec l’administration fédérale… Google n’a pas empêché le 11 septembre ou les GIs de s’embourber en Irak. Mais l’incompétence temporaire des services de renseignement, un avatar militaire ou l’aveuglement d’une administration ne signifient rien au regard du long terme. L’utilisation stratégique de l’Internet n’en est qu’à ses débuts. Les blocages répétés d’actions terroristes depuis cinq ans sont la preuve d’un progrès dans ce domaine. 

La puissance financière. Au-delà de la position centrale du dollar et du dynamisme entrepreneurial national, l’émergence des fonds de pension et la digitalisation des opérations financières mondiales ont accentué encore la capacité de contrôle de la planète économique. Les grandes entreprises et les institutions financières américaines, plus riches et mieux équipées ont naturellement tiré le meilleur parti de la libéralisation des échanges commerciaux et financiers, une position contre laquelle les négociateurs de l’OMC ne peuvent rien. Par la monnaie ou par l’investissement, l’Amérique sait mieux que d’autres faire financer ses besoins en sécurité et assurer sa domination technique et politique. 

La puissance culturelle. Avec le nazisme et le communisme, Disney reste pour moi la troisième grande barbarie du vingtième siècle, barbarie culturelle, crétinisation généralisée des esprits qui trouve aujourd’hui son prolongement dans la médiocrité intellectuelle de la sphère médiatique audio-visuelle. Mais au-delà des objets culturels, la « projection de force » américaine, qui a explosé dans les années 60, s’insinue dans les « pratiques ». Elle a pour conséquence paradoxale qu’on prépare des bombes dans les caves de Bagdad en buvant du Coca. Quelle que soit la force du sursaut islamiste, né en 1979 à Téhéran, l’aspiration au développement impose presque mécaniquement l’adoption de pratiques culturelles dont une bonne part est née ou à naître en Amérique du nord. A l’inverse, on voit mal les sociétés occidentales développées adopter les contraintes communautaristes et religieuses des pratiques de l’Islam.

L’accès aux ressources naturelles et, en particulier, au pétrole et au gaz. C’est là que le bât blesse. L’Amérique intervient partout, directement ou indirectement. Dans le golfe du Mexique en soutenant les libéraux mexicains qui prônent la privatisation de l’industrie pétrolière locale. Militairement et diplomatiquement au Moyen Orient. Politiquement en Amérique latine. C’est sa seule façon de contrôler le développement de pays émergents qui ne disposent pas de ressources propres (Inde, Chine) et auront tôt fait, s’ils y accèdent, de consommer l’essentiel de matières premières existantes et de solder un désastre écologique planétaire déjà bien engagé.
Mais la Russie émerge et commence à maîtriser et valoriser ses propres ressources en énergie. La façon dont elle les répartira, sur un plan international, prend donc un sens politique nouveau. En même temps qu’elle facilitera ou non le développement de certaines régions du monde, elle rétablira sa position de grande puissance globale et elle impactera directement l’objectif de contrôle voulu par Washington. Les pipelines de Poutine, qui partiront de Sibérie et traverseront la Mandchourie seront ce que les trains de Staline, chargés de canon, ont été à une autre époque. La War on Terror est davantage l’écran de fumée d’une autre guerre, beaucoup plus préoccupante, et dont les enjeux dépasseront les quelques dommages collatéraux produits par les actions, même spectaculaires, de quelques martyrs fondamentalistes.

Les prémices d’une conflagration lourde se mettent en place sous nos yeux et rien, dans l’histoire de l’humanité, ne permet de penser qu’une quelconque sagesse politique saura arrêter le mouvement. Un changement de majorité à la chambre des représentants, au congrès ou à la Maison Blanche ne modifiera pas cette réalité : républicaine ou démocrate, l’Amérique veut dominer, pour sa sécurité et pour le bien de la planète… malheureusement, elle n’est pas la seule.

Commentaires (7) to “Sous le sable, la guerre”

  1. Voilà des mots désabusés et très politiquement corrects. car c’est un lieu commun d’imposer dans les discours les Etats-unis comme les leader du monde. Leader du monde occidental, sans doute, sur le plan économique. Mais si la culture Américaine est très répandue et ses signes visibles elle n’est pas la seule. Les vecteurs de diffusion de la culture Américaine sont principalement la marque et le média, et leur effet multiplicateur impose une image forte et visible mais pas necessairement implantée profondément. Sinon pourquoi ces marques, ces postures, ces signaux serait tellement contrefait et pas seulement pour des raisons économiques.

    Il est à mon sens de bon ton dans les secteurs qui souffrent de la concurrencce direct avec la puissance américaine d’expliquer d’expliquer nos échec par une invincibilité quasi-eternelle des Américains. Et pour ne citer qu’un seul exemple, il faut bien admettre que sur le plan militaire et politique l’Irak est une preuve de la supériorité de la position Européenne (y compris la Grande-Bretagne).

  2. a propos de la domination digitale : elle semble bien importante en effet, mais peut-etre pas a ce point. le camembert (autre cas de domination culturelle ?) donne par Nielsen NetRating est pour les US only (Cf derniere phrase du paragraphe en-dessous “Remember, in all cases, only activity by those in the US is measured, even if those in the US go to a site run by a company outside the US, such as Google UK”).

    pour ce qui est de la langue, l’anglais est certes lingua franca, mais il me semble avoir lu cursivement ailleurs que l’emergence d’autres langues que l’anglais sur internet etait un phenomene recent, deja important, et qui allait en s’accroissant vite : chinois, russe, mais aussi espagnol.

    la “dominance” sur internet est qualitative plus que quantitative : les concepts cle, les moteurs de recherche (90% cette fois, sans probleme), les organismes de gerance sont americains en effet.

  3. pour ce qui est de la puissance financiere, les Etats-Unis ont une position eminente certes, via les fonds de pension, d’autres fonds (Buffet, les fonds des universites) et les grandes entreprises. pour autant, dominent-ils ? si oui, en quel sens ?
    - je ne sais pas quelle est la position des US en terme de balance financiere, si les Etats-Unis sont beneficiaires net ou pas. il est tres possible qu’ils engrangent les resultats des annees 80. mais il faut voir. sait-on que jusque dans les annees 80, la Grande-Bretagne etait la premiere financiere, en terme d’interets touches sur les investissements etangers ? c’etait au siecle dernier …
    - les reserves les plus importantes sont en Asie : Chine, Japon, Taiwan …
    - ce n’est pas US Steel qui a rachete Usinor, mais Mittal. maintenant Tata pointe le nez. les Chinois se sont vus empeches de racheter un petrolier US. il y a aussi beaucoup de puissance financiere ailleurs qu’aux US.
    - certes les fonds de pension possedent plus de 40% de la bourse parisienne (et bientot la bourse elle-meme, si cela continue) mais a) c’est un signe de la faiblesse francaise, b) on ne voit pas l’effet pratique de cette domination. on le verra quand les creanciers demanderont a la France d’honorer ses detes en vendant la Joconde et Versailles, mais la encore c’est un pb francais.

    en fait de puissance financiere, certains analystes americains voient les US comme un colosse aux pieds d’argile. c’est une puissance d’inertie, une position dominante certes, mais de nuisance potentielle, pas exactement une puissance agile ou capable d’agir.(”the dollar is our money, and your problem”. rendons hommage a Rueff, et Giscard, d’avoir vu la chose et cherche a alerter au moment de l’abandon de la convertibilite dollar/or.). certes, c’est une facon de peser sur le monde, et cela rejoint le sens des remarques finales de Charles sur la montee des risques. mais la aussi il y a a nuancer.

  4. pour ce qui est de l’acces aux ressources naturelles, effectivement on peut lire la strategie des Etats-Unis comme une tentative de controle des points d’acces aux ressources petrolieres. les autres puissances ne se privent pas de la lire ainsi. d’ou la reaction de Poutine, cherchant a reprendre le controle de ses ressources petrolieres et gazieres et chatiant les Georgiens et les Ukrainiens, entre autres. d’ou la course des Chinois vers l’Afrique, et vers le nucleaire.

    a perimetre constant, ie sans modification fondamentale de la quantite de l’offre et de la structure de consommation petroliere (ie montee en puissance de “nouveaux” consommateurs), l’energie est indubitablement un facteur cle de tension et de destabilisation du monde dans les 30 ans a venir. Mais :
    - il y a d’autres energies, le nucleaire mais aussi et surtout le charbon pour la Chine (et les US), qui peut etre liquefie, les schistes bitumineux du canada, etc. certains experts (PN Giraud, entre autres, notre expert national) disent que la question de l’energie n’est pas tant sa quantite, il y en a beaucoup, que sa qualite et sa transformation : si on devait retourner a l’age du charbon, Kyoto serait vaporise …
    - les nouveaux pays consommateurs (Chine, Inde) ou les anciens producteurs (Russie, pays de l’OPEC) sont sujets a de grandes tensions internes, qui peut faire derailler la course a l’affrontement frontal entre puissances que Charles semble pressentir : tensions sociales (quasi disparition de la population en Russie ! d’ou abaissement considerable de sa capacite a mettre en oeuvre la puissance), ou probleme vital de l’eau (et plus generalement l’environnement) en Chine. pour faire bonne mesure ajoutons la fragilite politique de la plupart des pays de l’OPEC, Arabie Saoudite en tete.
    - les seuls grands pays qui s’en tirent bien, dans cette analyse, sont les US et l’Inde.

    cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas d’affrontement. peut-etre se produira-t-il plus tot au contraire. peut-etre debutera-t-il ailleurs, et la cause ne sera pas l’energie : en Chine, la population est gonflee a bloc contre le Japon et Taiwan. les US ne se battront peut-etre pas pour Taiwan, mais Chine Japon, en terme de spectacteurs, c’est mieux que la finale de la coupe du monde …

  5. le lecteur attentif et pas encore lasse aura remarque que je ne parle pas de la domination culturelle … parce qu’elle est evidente ? le point qu’il m’interesserait de soumettre a votre sagacite est de preciser le lien entre la culture americaine (Dysney, coca, Marilyn, Kennedy, …) et la modernite (la tele, le cinema, la litterature, comme porte-voix demultiplicateurs + la philosophie a l’origine du politiquement correct).

    la question n’est pas uniquement de determiner le sexe des anges pendant que la citadelle tombe, mais celle de savoir si le meme phenomene de domination, ou d’influence, peut se retrouver nourri par d’autre cultures … les US , qui n’en sont pas l’inventeurs exclusifs, et la modernite ont fait corps pendant un moment, serat-ce toujours le cas ? cette conjonction peut-elle se produire ailleurs ?

    de ce point de vue, la vie a Pekin donne une image interessante : mode de production et de diffusion mediatique completement “occidental”, ie americain pour la plus grande part, mais contenu tres sino-centre …

    cependant, globalement, meme relation amour-haine vis-a-vis des Etats-Unis : on les hait, on les imite, on les craint, on les adnmire …

    il y aussi un grand desir d’autre chose, d’Europe, de France … la puissance des Etats-Unis est aussi due a la faiblesse des autres.

  6. je n’avais pas lu lien “une autre guerre” avant d’ecrire les reactions precedentes. Bernard naboulek est un bon analyste des cultures, sa formalisation est tres interessante. pour autant, son article comporte quelques assertions et simplifications qui posent question :
    - “les guerres ne se font jamais …”. mais justement, la course aux ressources se fait en fonction d’une identite, pour defendre un systeme, ie une identite … bon, c’est un detail
    - le pb des cultures cerealieres est reel, notamment en Chine ou une partie des terres cultivables a ete subtilisee en vue de speculation immobiliere. mais il ne s’agit pas la d’epuisement de ressources naturelles au sens de la consommation de ressources rares comme le petrole. c’est une question interne a la Chine.
    - la concommitance entre le ‘non’ au referendum et le doublement des quotas de textile signifie-t-il qu’il y a une relation de cause a effet ? on peut presenter l’episode ainsi. la raison offcielle de l’absence de reaction europeenne est que ce doublement etait inscrit dans les textes depuis 10 ans.
    - “la mondialisation ne peut tenir ses promesses” : effectivement, si quelqu’un a fait la promesse de mettre toute la planete au niveau de developpement economique de l’occident, cette personne etait mal inspiree. comment se propage cette promesse ? comment le developpement occidental est-il vehicule comme promesse ? la promesse n’est-elle pas plutot d’elever le niveau de vie, de resoudre des problemes concrets locaux ?

  7. En 1991, l’opération Tempête du désert, orchestrée par une coalition dirigée par les États-Unis, bat son plein. L’auteur, âgé de dix-neuf ans, profite du chaos dans lequel sombre la ville de Bagdad pour s’enfuir. S’en suit un long “voyage pour la survie” qui le conduira du Moyen-Orient à l’Europe.
    Jérôme Shammas a fait “sa guerre d’Irak” en refusant de se soumettre à la dictature du “raïs” et à la déchéance de son pays.
    Cet ouvrage, empreint d’émotions et d’humour, relate la bravoure d’un jeune homme considéré comme “traître” par les autorités locales et qui, par sa fuite, a été jusqu’à mettre sa famille en péril. Loin d’être un exercice littéraire, il constitue un témoignage poignant sur les risques pris par de nombreux Irakiens et, plus généralement, par les immigrés clandestins dans l’espoir d’échapper aux régimes dictatoriaux.

    Editeur : Editions de l’Egrégore (http://www.editions-egregore.com)
    Parution : 9 mai 2007
    Pagination : 215 pages
    Format : 13×20,5 cm
    Prix : 16,50 Euros
    ISBN : 978-2-916335-02-5 - ISSN : 1778-5642

    L’auteur :
    Jérôme Gazwan Shammas est né en 1971 à Bagdad. Chrétien assyro-chaldéen, chimiste de formation et ancien opposant au régime du “raïs”, il a précipitamment quitté l’Irak dans des conditions périlleuses. Il vit et travaille actuellement en France, dans les Alpes-Maritimes.

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