La limite intérieure
"Quand on dépasse les bornes, il n'y a plus de limite", disait le sapeur Camembert.
Ca a commencé avec les haies. Elles ont disparu à la fin des années cinquante pour favoriser la productivité agricole. Incidemment, sans les haies, on ne se bat plus pour la branche qui dépasse. On a continué. Les frontières se sont estompées avec l'intégration de l'Europe, jusqu'à Schengen et la disparition des postes de douane. La ligne Maginot dort sous son tapis de mousse et d'Histoire. Même s'il reste à faire, les femmes ont eu raison du fossé des genres en s'affranchissant du rôle où la tradition les tenait prisonnières. La mépris qui prévalait ici est aujourd'hui intolérable. L'homosexualité, autrefois hors-limite, est aujourd'hui une préférence socialement acceptable qui investit progressivement l'espace de la famille, mariage et adoption obligent. La tension s'est déplacée et diminue. La cellule familiale a volé en éclat avec l'explosion du divorce et la constitution de familles souvent plusieurs fois recomposées. Le divorce se fait à l'amiable. Le fossé entre générations, si marqué avant la guerre, n'a pas résisté aux baby boomers, fidèles aux attributs d'une enfance ludique et confortable. Les générations se distinguent sans s'opposer. L'église de Rome depuis les années soixante pacifie une interface rouge de sang par un œcuménisme forcené.
Derrière tous ces exemples, la même tendance lourde, la même volonté positive, celle d'annihiler les limites, où qu'elles soient, ces lieux de tension à même de faire surgir une violence sociale devenue inacceptable, une violence autrefois canalisée par quelques grands systèmes : syndicats, église, justice, école, conscription, famille… tous malades, en perte de vitesse ou simplement disparus. Un phénomène occidental ?
Des limites, il en reste, sur lesquelles nous butons aujourd'hui. Celle qui oppose riches et démunis, ceux qui possèdent et ceux qui n'ont rien, pays développés et pays pauvres, celle qui oppose le monde chrétien et le monde musulman, celle qui oppose ceux qui se sont affranchis des limites et ceux qui les exacerbent toutes, au sein même de leurs communautés. Il y a recouvrement, au plan local comme au plan mondial. Il n'est pas meilleur d'être homosexuel au Pakistan que dans une cité de la région parisienne.
Autrefois repoussée à de lointaines frontières, cette limite est maintenant également intérieure, du fait des flux migratoires. Elle est articulée à la fois sur une réalité sociale, le chômage, et sur un ensemble symbolique, culturel et religieux, deux dimensions sur lesquelles la solution n'est pas à portée de main.
L'Amérique de GWB a fait un choix, celui de la séparation : projet de construction d'un mur qui séparerait le Mexique des Etats-Unis, ghettoïsation des riches comme des pauvres, développement du marché de la sécurité, régression des droits civiques sans précédent et retour d'un moralisme bigot et tatillon. Qui, en Europe, saura échapper à cela alors qu'un petit pays calme comme le Danemark, connu pour son libéralisme consensuel et social, voit soudain avec stupeur ses ambassades caillassées pour n'avoir pas assez considéré une communauté musulmane mal intégrée? Quelques caricatures ont suffi…
Deux voies sont ouvertes: celle de l'intégration, celle de la ghettoïsation. La première reste à inventer.
La pacification de cette "fracture", au sein même de nos sociétés, est une fois encore au cœur de la campagne électorale. Elle sera également au cœur de la réussite ou de l'échec des deux ou trois prochaines mandatures. On remarquera que Jean-Louis Borloo n'est attaqué par personne dans son effort d'intégrer en une seule agence quelques uns des leviers publics dont il dispose : illettrisme, urbanisme et habitat, intégration, service civique… Tout le monde semble également d'accord sur le fait que rien ne se fera sans une croissance économique forte, pour assurer l'accès à l'emploi et redresser l'école. Aujourd'hui, la seule politique à même de répondre est la combinaison d'un libéralisme économique qui libère les énergies créatrices de valeurs, une approche sociale volontariste et un assainissement douloureux de la dépense publique. Ce qu'a compris avant nous l'Europe du Nord.
Force est de constater qu'aujourd'hui la droite s'en occupe. On ne voit rien, dans le projet socialiste, qui réponde sérieusement et économiquement à ces impératifs.
Antoine Block a écrit :
Vous écrivez :
“Aujourd’hui, la seule politique à même de répondre est la combinaison d’un libéralisme économique qui libère les énergies créatrices de valeurs, une approche sociale volontariste et un assainissement douloureux de la dépense publique”.
En premier lieu, ce n’est là que votre opinion. Rien ne vous autorise à la présenter comme un état de fait.
En second lieu, la société idéale dont vous brossez le portrait en une phrase repose sur pas mal de contradictions.
Hormis les mots creux d’un slogan madeliniste, que signifie au juste “un libéralisme économique qui libère les énergies créatrices de valeurs” ?
Comment conciliez-vous libéralisme économique et “approche sociale volontariste” ? Les protections sociales et les services publics sont financés par des côtisations (des employeurs comme des employés) qui sont, dans votre optique, autant de freins à la libre liberté de libérer le libéralisme libéral.
Quant à l’”assainissement douloureux de la dépense publique”, là encore cela veut dire quoi, au juste ? La retraite à 70 ans ? Les soins médicaux non remboursés ? La suppression de tous services publics (exceptées, je présume, la police et l’armée, il ne faut pas exagérer non plus) ? La suppression des indemnités chômage, RMI, ASS, etc. ? La suppression des aides et allocations de toute sorte (logement, enfants, handicap, etc.) qui transforment le peuple de France en assistés amorphes ? etc. etc.
Bref, tout ceci est très exaltant, d’une originalité fracassante et, surtout, totalement contradictoire. Mais après tout, quelle importance ?
Posté le 22-Nov-06 à 12:59 am | Permalink
Charles a écrit :
J’essaie de ne pas tomber dans la caricature, comme vous le faites un peu à la fin de votre réponse. Mieux gérer l’argent public ne signifie pas la terre brûlée sociale. Il y a, en Europe, des exemples qui montrent que ce libéralisme social, dont vous faites un oxymoron, est possible. Merci d’avoir réagi.
Posté le 22-Nov-06 à 8:06 am | Permalink