Frères humains, qui après nous vivez…

villon.jpgDrôle d'année sur le toboggan des voyages, à se perdre dans les bizarreries du temps, à errer entre fuseaux et heures perdues, entre crépuscules trop lents vers l'ouest et aurores-minute vers l'Asie. Relent des matins glauques d'aéroports quand la bétaillère libère ses clones. Et le soupçon dans l'œil de celui qui tamponne, où qu'on soit, et la passion pour ces villes, pour ces gens étranges, pour toutes ces images qui s'arrêtent hélas sur la dernière, celle du corps d'un pendu.
Meilleurs vœux, santé, bonheur et succès…
La France vue de loin comme de près, on la résume en un mot, en un nom: Zidane. "Vous êtes français? Ah, Zidane! Coup de boule! Ah ah ah! Yes, yes, great Zidane!" (Shanghai, Lima, Sidney, Buenos Aires, Sao Paulo, Johanesbourg, Séoul, Santiago, San Jose, Bangkok, Taipei, etc…). Je dis bien, d'où qu'ils soient, ça les a fait marrer, ils comprennent.
Ce que confirme d'ailleurs le Journal du Dimanche (31 décembre) en publiant son top 50 des personnalités préférées des français. Trio gagnant, le même qu'en 2005, Zidane, Noah, Hulot. L'intégration réussie, la télé-écolo.
Qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit mais – biais sexiste de la liste proposée ? le journal ne dit pas comment elle est construite - il n'y a que huit femmes sur les cinquante nominés. Les autres sont des hommes. Je crois. Ca fait 16%. Où est la parité? Voyons de près. Dans l'ordre: Mimie Mathy (4ème), Sœur Emmanuelle (8ème) et Ségolène Royale (23ème), la martyre, la sainte et la mère de famille, et trois positionnement de générosité énergique. Trompe l'œil ou réalité, on n'en sort pas. Suivent Muriel Robin, Simone Weil et Claire Chazal.
Pour les sex-symbols on verra en 2007.
Pour le reste on est dans la confirmation, les lauréats se partagent entre la télé, le sport, la chanson et le cinéma. A l'année prochaine.
En filigrane de cette fin d'année médiatico-compassionnelle où la politique - obscène, comme toujours - se joue au bord du canal Saint Martin, je crains qu'on ne retienne que cette image, celle de ce type qui va mourir, celle du pendu, avec au cœur le paradoxe de la justice rendue à l'encontre du monstre et de la compassion pour l'homme.
"Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !"
Gravure et citations: François Villon

La défaite de Noël

huitres.jpgRentrer d'Arabie Saoudite et trouver la blogosphère parisienne balayée par le tsunami de la War On Christmas… ça interpelle. Si j'ose dire. La presse anglo-saxonne s'émeut de voir Noël - une fête qu'on disait chrétienne - dissoute dans le méchant brou du politiquement correct. Tabou! Noël est un gros mot. On en est presque à se souhaiter "Bon Solstice" du côté de Boston, dans les banques de Londres ou à Paris dans le 11ème arrondissement converti au Radical-Chic néo-païen. On nous ressert encore le mercantilisme de l'événement, l'insupportable orgie des grands magasins, des cadeaux, des marchands du temple, on compte une à une les calories qui étouffent la chrétienté pendant deux jours, avant que le païen qui sommeille en chacun ne prenne le relai à la Saint-Sylvestre. Huîtres et foie gras double, entrailles où se lit notre avenir compromis. Bref, pour ne vexer personne, on se doit d'oublier qu'il y a en France au moins un clocher par village…
Quelle connerie!
Pourquoi ce choc au retour du Moyen Orient? Parce qu'au départ - Hadj oblige - j'étais entouré de types en peignoirs qui grelottaient depuis un quart d'heure dans la navette qui nous conduisait à l'avion. Parce qu'à Djeddah dans ma chambre d'hôtel, un sticker placé sur ma commode me désignait la direction de la Mecque. Parce que le lendemain matin, le muezzin était à l'œuvre avant le wake-up call. Parce que les réunions de travail s'interrompaient en milieu d'après-midi pour la prière. Parce qu'en entrant dans l'avion de Saudi Airlines, au retour, l'écran indiquait notre position. Pas par rapport à Paris, mais par rapport à la Mecque… Une semaine de rappels permanent, spatiaux, temporels, vestimentaires, spirituels et mentaux.
L'islam ne craint pas la perte de ses repères et se nourrit de leur puissance.

Enfin libres!

houdini.jpgQuelques hiérarques socialistes, anticonstitutionnellement entravés depuis 2005 dans le grand sac du NON, nous offrent  aujourd'hui quelques contorsions réjouissantes pour en sortir. C'est Noël. Montebourg, le premier, a repéré la truffe. Bravo. A leur tour, Mélenchon et Chevènement, artistes d'exception, ont amorcé quelques jolies figures dans l'axe d'un strapontin et de quelques circonscriptions. Après la magie des contorsionnistes, les clowns, et nous savons tous qu'avant peu Fabius émergera sous les lambris qu'il affectionne. N'a-t-il pas toujours cru en l'Europe?
Le Front Antilibéral – disons son aile dure, Bové, Autain, Besancenot, Buffet… -, un moment bercé dans l'illusion régressive du refus, retourne à sa condition naturelle, dans les poubelles de l'histoire, sans grand espoir de recyclage écologique. Fascinant. La gauche française, du Ni-Ni au NON, confirme son conservatisme et sa terreur de l'expérimentation.
Ségolène, elle, toujours surprenante, toujours à contre-courant, parfois un peu gênante pour les siens, poursuit son trajet poético-économique et veut réinventer l'Europe. Elle s'en prenait il y a peu à la BCE. "Ce n'est pas à Monsieur Trichet de décider de l'avenir de nos économies…" Na! Et d'espérer que l'Eurogroupe, par exemple, s'en charge. En oubliant que l'Eurogroupe n'est pas décisionnaire mais formule simplement des recommandations suivies ou non pas le Conseil ECOFIN, et que la France, au sein de la zone Euro, fait figure de dernier bastion de l'économie dirigée. L'arrivée de la Slovénie ne changera pas la tendance. Elle sera libérale.
Encore un Désir d'avenir qui pourrait tourner court.

La beauté des multinationales

coca.jpgUne société doit savoir nommer le mal. N'est-il pas le premier des repères? Faute de quoi l'énergie flotte et se consume sans but, voire se retourne dans une volte-face suicidaire. La décadence.
Dans le grand bestiaire des démons, l'entreprise multinationale tient une place emblématique, en particulier depuis les années soixante. On l'a vue prendre son envol planétaire depuis le pont du porte-avions capitaliste américain, bientôt rejointe par la patrouille européenne, aujourd'hui celle de l'Asie émergente. Elle s'est durablement installée comme le paradigme de la prédation occidentale, prenant ainsi le relai de la colonisation, passée de mode. Où qu'elle soit, on la dit rançonner, exploiter, corrompre, détruire, asservir, saigner, étrangler les populations qui la subissent. Colon d'un nouveau genre, plus retors que l'ancien, elle soumet l'indigène à sa concupiscence sans limite, puis en abandonne le cadavre exsangue lorsque tarit son filon ou son champ. A cet égard les pétrolières, qui plantent leur dard de métal et sucent les ressources d'autrui n'en sont-elles la forme la plus pure?
Bon. Ca n'est pas l'image que j'en ai et je trouve la diabolisation excessive. Dans un monde où les Etats restent ancrés dans une culture de confrontation, la "multinationale" me semblent être l'un des rares acteurs globaux pour qui la stabilité, la paix et l'intégration ont un sens, en premier lieu parce que c'est son intérêt. Oui, logique de l'intérêt contre logique de l'idée qu'on se fait du monde, de la projection idéologique. Les grandes structures d'intégration politique mondiales (UNESCO, ONU, Conseil de l'Europe, certaines ONG…) voient toutes leur mission et leur action soumises aux débats et aux tensions qui agitent leurs membres ou leurs sponsors. Et, pour bon nombre d'entre elles, en sont paralysées. Elles en vivent aussi. Ce n'est pas le cas des entreprises qui cherchent avant tout rassembler leurs troupes au service de leurs résultats. Elles ont inventé, au cours des vingt dernières années, les méthodes d'intégration culturelle les plus sophistiquées, non pas par prosélytisme humaniste, mais parce qu'elles cherchent à optimiser leur action collective. Singulier paradoxe qui fait du fauteur de trouble pour les uns, un moyen de coexistence pacifique pour les autres.
Le patriotisme économique – nouveau combat des perdants?- n'est-il pas, pour le politique, une façon naïve de reprendre un peu du contrôle dont se sont subrepticement affranchies les entreprises internationales par le jeu de leurs investissements?

Dialogue virtuel et convictions flottantes

joute.jpgLe match va enfin commencer puisqu'à la surprise générale Nicolas Sarkozy s'est imposé comme LE candidat à même de rassembler le front anti-dirigiste. L'impétrant devrait vite recevoir l'adoubement du Président, après ultime négociation du plan de recasage des amis de toujours.
Donc, nous y voilà. D'un côté, Ségolène Royal, qui fait un pari sur la forme, sur le processus. Dans la logique de sa démocratie participative, elle propose à quelques millions d'électeurs un petit échange sur le fond. En cela, elle innove et applique cette vieille loi qui veut que le maître du jeu soit celui qui maîtrise le processus, par opposition au contenu, souvent trop volatile. Elle s'en méfie d'ailleurs tellement, du contenu, qu'elle tient à distance ses amis socialistes qui se sont depuis longtemps figés dans le béton idéologique du parti. Le pari est d'autant plus risqué que le public est large. Car enfin, l'image du dialogue n'est pas le dialogue lui-même. En d'autres termes, les quelques centaines de milliers d'adeptes qui laisseront leurs idées neuves sur le blog Désir d'avenir, ou qui feront les salles de la candidate, entraîneront-ils par effet de halot le volume de suffrages qui font la victoire au deuxième tour? Personnellement j'en doute. La supercherie d'un contenu politique pré-établi doublé d'un simulacre participatif finira par apparaître. Je me souviens d'une discussion avec le maire d'une grande ville. Nous parlions de dialogue avec les citoyens, justement. Il s'est tourné vers son premier adjoint et a dit: "Il a raison, il faut dialoguer, dialoguer, et dialoguer encore. Après, on décidera ce qu'on voudra!".
Leçon 1: aller au devant de l'électeur
Leçon 2: le prendre ensuite par derrière.
A l'inverse, Nicolas Sarkozy parie sur le contenu - d'ailleurs largement pillé par sa concurrente. Mais déjà en quelques mois, on l'a vu naviguer entre libéralisme crypto-blairiste et gaullisme flonflon. Il va falloir choisir. Quant au processus UMP, on le connaît depuis des lustres, lustré comme un godillot. Le compagnon de base débat avec la grâce d'un sumotori en tutu. Ici, débattre, c'est regarder le chef. Mais le pari est courageux. Sarkozy devra lutter contre la modernité en trompe l'œil de Royal, et rendre crédible la vraie modernité de son contenu. Un exercice de communication peu habituel, qui nécessite que les convictions ne flottent pas au gré des ralliements.

 

Au Pays de l’Or Noir

jeddha1.JPGIl fait nuit à Djeddah. Le long de la baie, une sculpture monumentale tous les cents mètres. On sent l'achat par lots de vingt-cinq dans les grandes galeries du monde entier. Plantée au milieu de la baie, la colonne d'eau pulsée à trois cents mètres de haut et son immense panache qui ondule dans la lumière blanche des projecteurs. On a le Manneken Pis qu'on peut. Un autre plat pays, en somme, mais on rigole moins que sur la Grand-Place. On ne rigole pas du tout d'ailleurs. Pas d'alcool. Pas de discothèques. Ombres rares, furtives et voilées de noir des quelques femmes que l'on croise. L'Arabie Saoudite, c'est premièrement du pétrole…
Non, on ne rigole pas. Pour les distractions, c'est Dubai. Ici, le journal annonce les exécutions capitales, au sabre, une par mois en moyenne, sur un parking en centre ville. On vient en famille. On décapite. On passe le jet et les voitures peuvent revenir. Grosses cylindrées.
Les Saoudiens qui travaillent sont fonctionnaires, banquiers, employés de la compagnie aérienne nationale. Prestige. Les autres sont des expatriés de la région, Egyptiens, Jordaniens, Palestiniens, Syriens, Pakistanais pour les cadres, Soudanais, Philippins pour les autres, les subalternes. Pourtant, le gouvernement pousse la "saudization" du personnel des entreprises. Elles hésitent un peu. Ils ne sont pas habitués à travailler…
Les expatriés, on sent bien que tout est fait pour qu'ils s'implantent : pas d'accès à la propriété, pas d'accès à l'école publique pour les enfants, pas de retraite, pas d'accès au crédit… chacun vient donc pour engranger le plus vite possible le plus d'argent possible et ça tombe bien, il coule à flot. Le budget de cette année est "historique". Le baril a passé l'année autour de 70$. En d'autres termes, le régime saoudien a trouvé sa formule magique pour maîtriser le couple maudit immigration-intégration : une majorité de main d'œuvre étrangère qui trime, des conditions telles que l'idée de fuir est la seule qui compte…
Drôle de cité où la prothèse occidentale encercle le souk de la vieille ville. Il y a comme cela des endroits qui ne sont rien, ou la seule idée qui vous obsède est celle de partir.

jeddah7.jpg   macdo.jpg   jeddah6.JPG

And in the end, the love you take…

beatles.jpg… is equal to the love you make.
Rien à voir avec Ségolène. Membre à vie du Club des Quatre de Liverpool – chapitre français animé depuis toujours par le dévoué Volcouve – je ne vais pas en rester là et passer sous silence la sortie de Love, le cru 2006 des Beatles rescapés.
Donc le Mac a mangé la galette et c'est parti.
D'abord le choc, la perfection vocale des chœurs de  Because, inégalable, a capella… très grosse déprime chez les Beach Boys, c'est sûr. Suit une intro de Get Back, mâtinée de drums arrachés à la face 2 d'Abbey Road, qui mute soudain en Glass Onion et échoue dans un Eleanor Rigby qui touche à la perfection. Ouf. Mais il en va ainsi du reste, mélange de collages hasardeux et de masterisations parfaites. Des cordes comme on ne les avait jamais entendues, tout leur parfum de colophane et de bois ancien est là, qui vibre dans la pièce. Guitares électrique mordantes (elles sont trois, en entrelacs pour déchirer Revolution), on ferme les yeux, on est assis devant le Vox de John, dans la déferlante sonore. Enfin, double hommage, on suit note à note les basses mélodiques de Paul, et l'injustice faite à Ringo éclate au grand jour (non mais qui avait entendu la caisse claire hyper-tendue de Help?).
Pour autant, question Beatles, je reste assez tradi. Il ne faut pas me les triturer trop, les quatre. Et le petit Martin a dû se paumer dans ses fichiers Pro Tools parce que d'un seul coup, ça déconne complètement. Qu'est-ce qui lui  pris de tout mélanger comme ça? Et d'ailleurs, quelle légitimité il a, le "fils de". Il devait être à peine né quand Yoko démarrait la psychothérapie du groupe. Non mais qu'est-ce qu'il a voulu dire? Faudrait pas le lâcher dans un musée, celui-là. On retrouverait Mona Lisa incrustée dans le Déjeuner sur l'herbe, la Belle Heaulmière de Rodin repeinte façon Niki de Saint-Phalle. A quoi ça sert de montrer que la grille de Good Night peut habiller Octopus Garden? Pour information, on peut très bien chanter Tous les garçons et les filles sur celle de Belles Belles Belles (Cloclo). Essayez.
J'ai écouté, et écouté encore, redécouvert le quatuor de Yesterday, retrouvé la voix de cristal de George dans la version Anthology de While My Guitar Gently Weeps, bien orchestrée par George Martin (le père),  et halluciné une fois encore sur le texte du Walrus.
Je me suis dit que non, on n'avait pas fini de parler du Sergent Poivre.
Tentation régressive?

Tentations régressives

tentation.jpgOn laisse le Bund pour un moment. Retour à Paris. "Back to the trees!", disait l'ancêtre réactionnaire atterré par un fils assez fou pour inventer l'arc et le feu (The Evolution of Man, How I ate My Father; Roy Lewis). Drôles de semaines, drôles de rencontres. Ni Ségo ni Sarko. A chaque voyage, le même choc. Vincent mettra sa société internet en bourse à Hong Kong l'an prochain, Martin doublera le nombre de ses hôtels cinq étoiles, Freddy embauchera 1000 nouveaux vendeurs pour maintenir 60% de croissance, Connie enverra une vingtaine de ses cadres chinois aux USA pour les former… Désir d'agir contre désir d'avenir. La différence est là, terrible. Une différence de tempo, une différence d'énergie. Alors, la Chine peut-elle être une démocratie? La Chine peut-elle se conformer aux règles élémentaires des droits de l'homme? Vous avez une autre question?
Pendant ce temps, le repli a commencé. L'Europe - disloquée par quelques inconséquents - se recompose en tribus paniquées: Vlaams Belang flamand, Front National en France, Alliance Slovène, Ligue des Familles en Pologne, British National Party, Romia Mare, PvDv Hollandais, FPö en Autriche… la liste est longue des nationalistes qui érigent frontières et traditions pour lutter contre les ennemis communs, la globalisation et la modernité. Les grands partis hésitent entre social libéralisme et libéralisme social. Les petits, eux, trébuchent et meurent en larmoyant sur le grand soir. Les écologistes, doublés par un type cathodique et dépeigné, embourbés dans leurs origines politiques, psalmodient leurs divisions en suivant le corbillard antilibéral. On ressort les vélos à Paris. On les remise à Shanghai … Toutes les courbes se croisent et rien ne se dit à Paris qui soit à la hauteur de l'enjeu.
Le projet s'inverse. L'occident, à la fois démiurge autoproclamé de la civilisation et nain culturel, croit à la globalisation économique comme facteur d'intégration planétaire… certes, mais il faut en assumer le coût.
Pendant ce temps, les déshérités - qui le restent - s'entretuent à Gaza. Et dans les tours de Séoul, de Hong Kong ou de Shanghai, des milliers de nouveaux Mittal attendent leur tour.
Patiemment.

Opium sur le Bund

peace.JPGLe Peace Hotel (Hè Ping Fan Diàn) a pour devise "The Most Famous Hotel in The World". Pourquoi pas? Qui le lui contesterait? Atmosphère de chasseurs en livrée, assez dolents, de marbre et moulures, de bois sombre. Au bar – le plus célèbre du monde - dernier bastion tabagique de la modernité d'avant-guerre, le fume-cigarette (nacre et argent) et la robe de soie écrue résistent aux pressions du temps. Un Jazz Band hors d'âge continue de faire swinger son siècle de people dans la pénombre. Leurs photos sont au mur, Bush père, Lionel Jospin et sa femme, un président Italien, une actrice oubliée, et, c'est sûr, on pressent que l'affreux Dawson, du Lotus Bleu, y avait table ouverte… Réminiscence du temps des concessions occidentales, bâti sur le Bund, miraculé de la terreur rénovatrice, l'hôtel a gardé son impression de poussière, ses dorures approximatives et résiste à l'air du temps.
Qu'est ce que je fais là, avec mes patchs, ça clope partout dans la salle du petit déjeuner - très peu d'Américains - le Bund est dans la brume. Au mur, au-dessus du plat de nouilles sautées, encore une photo de Lionel, avec sa femme, au bar…
En face, sur l'autre rive, New York affirme son ubiquité verticale. Laisser Shanghai quelques mois, c'est la retrouver avec dix nouvelles tours de cinquante étages, verre et acier, qui découpent sur le ciel leur faîte baroque comme autant de signatures. Elles sortent de terre comme des asperges, les unes après les autres, au rythme de ce pays qui trace maintenant sa route avec la grâce paisible d'une locomotive aveugle.
Ils vont fermer le Peace Hotel pendant deux ans et le rénover pour en faire un hôtel parmi les autres, un cinq étoiles de moquette beige.
A tous les coups, il sera non fumeur.


bund.jpg jospinbund.jpg

Shanghai Blues

shanghaiblues.jpgL'excédent commercial de la Chine a doublé entre 2005 et 2006. Enfin un triomphe communiste, enfin LA preuve, le grand soir espéré si longtemps. Une révolution culturelle. Et la tendance n'a pas l'air de s'inverser. La France également a doublé. Mais son déficit. Que fait Marie-George? L'Allemagne aussi explose son excédent et exporte deux fois plus que nous. Les experts s'accordent sur le diagnostic de la faiblesse hexagonale: PME trop petites et peu exportatrices, mauvais ciblage des débouchés et coût du travail. On passe. Mais l'intelligence collective veille, à portée de main, le coq va s'ébrouer…
Ce qui fait que, vaguement démoralisé, je marche sur Nanjin Lu, avec les 913.654 passants qui font leurs courses vers 21h30 dans les magasins encore tous ouverts. Vite accosté par la meute des vendeurs à la sauvette "Rolex! Rolex! Mont Blanc! Mont Blanc? Vuitton! Bags? Vuitton? Ah, French? Romantic! Massage? Nice girls! Young girls! Massage? Rollex?"  Etc. Que du bon. Que du luxe. Que du commerce. J'accompagne donc Mister Baie, le plus sympa, qui connaît seize mots d'anglais bien ciblés. Sa carte de visite - Management: bags, watch, clothes, golf, athletic shoes, DVD; 99 Huaihai E Road.  Il tient à me présenter son bar-karaoké-dépôt-Rolex-Vuitton-etc, au 7ème étage d'un immeuble sans forme. Un 7ème ciel de néon désert, trois clients d'une province oubliée en goguette à Shanghai, affalés sur des canapés d'époque, trois entraineuses à mi-carrière, une scène comme une bonbonnière et la sono à fond dans une odeur de poussière et de tabac froid. La Chine. Va pour une bière. Ils se succèdent sur scène, enfilant chacun son tube recomposé sur ordinateur, micro en main, voix noyée dans la réverb, tous investis, portés par la musique,  toujours la même, digitale et pentatonique, sinon rien…
L'hiver à Shanghai.
Photo: le bar de Monsieur Baie

L’Europe à 25

jeanne.jpgAbonné depuis peu à Désir d'avenir, je reçois par e-mail l'oracle quotidien de M-SR. Le poulet de ce matin parle d'Europe: "Il nous faut construire l'Europe des gens, qui réussit à lutter contre le chômage, contre la vie chère, contre toutes les formes de précarité. […]. Il nous faut construire aussi l'Europe de la matière grise, de l'intelligence, des qualifications, l'Europe de la recherche, de l'environnement et de l'après-pétrole." Vous avez bien lu et compris. Ctrl+H, remplacez "Europe" par "France" et vous savez que la victoire de mai ne sera pas hexagonale, mais européenne, voire globale. La croisade est engagée, retour au rayonnement de la France, une idée dont on parlait moins. Marie-Ségolène had a dream. Les maux du pays sont ceux de la planète, donc leurs remèdes dans l'intelligence collective du peuple français – qui nous a conduits où nous sommes. Nous offrirons au monde le projet socialiste et les 35 heures comme les américains la démocratie en Irak. Avec le succès que nous savons.
Drôle de maladie que cet universalisme, cette capacité à projeter tels quels ses désirs et ses angoisses sur le monde, ce mal si fondamental que se partagent l'Amérique et la France. Si la première en a les moyens – à défaut d'en avoir les résultats – la deuxième en a la nostalgie post coloniale, sans le poids politique. Car enfin le chômage ne touche pas toute l'Europe comme il corrompt la France (un mal devenu au fil des temps un fond de commerce électoral); la qualification moyenne en Allemagne est un bon étalon en Europe (mais la gauche préfère fabriquer des bacheliers sans avenir que des apprentis qui en ont un); les Anglais réussissent assez bien dans la flexibilité et n'envient pas notre droit du travail (un immuable); les Suisses déposent davantage de brevets que nos chercheurs (mais on ne touche pas à la fonctionnarisation/syndicalisation de la recherche!); l'Europe du Nord n'attend rien de nous en matière d'environnement (et Ségolène s'apprête à remplacer le pétrole par des idées au moment où le consensus se fait sur le nucléaire)…
Bref, on imagine la bonhomie souriante de nos partenaires lorsque, portée  par l'élan populaire, Ségolène proposera à la tribune de Bruxelles de réformer le grand paquebot Europe que la France elle-même a échoué en 2005. Grace au non de gauche.
Les 25 manquent de matière grise? La France y pourvoira.

Sciatique asiate

hk3.jpgArrivé à Hong Kong qui découpe dans la brume sa silhouette de place financière et de paradis fiscal, l'enfilade crénelée des tours, comme à Singapour, comme à Panama, comme à Monaco… Une étude récente montre que Hong Kong a le patrimoine moyen par habitant le plus haut du monde (202.000 US$), devant le Luxembourg, la Suisse et les Etats-Unis. Salauds de pauvres!
Et la foule asiatique, dans tout ça, ce flot continu qui circule et circule, singulière mécanique des fluides et de la nuit qu'on ne trouve qu'ici. On ne peut pas marcher dans ces villes sans se demander d'où sont tous ces gens et où ils vont.
Depuis Séoul, j'ai disséqué la presse locale - celle publiée en anglais - Korean Times, The Standard, China Morning Post… Etrange, une presse sans Ségolène. Rien, pas le moindre entrefilet, pas un portrait de la French Dove. Comme si le bourbier culturel libanais, les tensions israélo-palestiniennes, le devenir de l'Europe, la politique monétaire de la BCE n'existaient pas, alors qu'enfin des solutions émergent, nouvelles et désirables, portées par la présidente de Poitou-Charentes. Non? J'y vois une certaine mauvaise foi. Bolton et Baker à toutes les pages, Blair et Bush… pourquoi pas Bianco, tant qu'à rester dans les B? Il se donne aussi, lui!
Mais quand même, en avant dernière page du Korean Times, enfin la France! Celle qu'on aime, celle de Frêche. Un long article sur les déconvenues de Thierry Henry, un papier détaillé sur la sciatique qui le tient en dehors des pelouses et qui fait craindre le pire pour Arsenal.
Presque la France.

Larzac…

seoul3.jpgA Séoul depuis hier. Choc habituel de la foule et de l'hyper-activité. Un choc renforcé par la lecture d'un article du Monde (2 décembre 2006), La galaxie écologiste. Mi trou noir, mi naine verte… Même en le relisant, on se perd un peu dans le labyrinthe des groupes, sous-groupes et factions qui la composent. Un article courageux en tout cas, qui cherche un fil conducteur entre ceux qui luttent contre le nucléaire, ceux qui s'y sont faits, ceux qui craignent le réchauffement, ceux qui se chauffent à la tourbe, ceux qui se sont fait un nom à la télé et ne sont "même pas clairs sur l'anti-libéralisme" (Le Monde 5 dec), ceux qui exècrent le cathodique, ceux qui fauchent les OGN et les fast-food, ceux qui sont pour le mariage gay, ceux qui adorent les couloirs de bus, ceux qui protègent les oiseaux ou les animaux de ferme, ceux qui combattent le productivisme… et, pour finir, les adeptes de la "décroissance", une ethnie nouvelle, radicale et mal connue car, dit l'article, ils manquent de relais politiques. On comprend pourquoi. Ceux-là ont abandonné le téléphone pour le pigeon voyageur, remplacé le frigidaire par l'hiver - en plein réchauffement - rêvent d'un monde redéfini à l'échelle cantonale et se laissent doucement séduire par un spiritualisme clanique, autoritaire et païen qui ferait sans doute le bonheur des héritiers de Lévi-Strauss.
On ne sait pas de quoi le passé peut être fait, disait-on sous Staline.
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PS: on a le Pen qu’on mérite

freche2.jpgOn rêve d'un débat télévisé George FrêcheJean-Marie Le Pen. Mais en face à face, pitié, pas le truc des pupitres, œillades en coin, sourires crispés, cher camarade… Et pourquoi pas un deuxième tour?
Leur point d'accord on le connaît. Jean-Marie et George verraient bien une équipe de France composée avec une petite touche de proportionnelle. Un peu moins blackos. Ils se sont exprimés sur le sujet. L'un et l'autre prêchent en terre agitée et savent ce qu'on veut y entendre. Leur point de désaccord? Si les harkis, bien que Mahométans, sont pour Jean-Marie d'anciens et loyaux compagnons d'arme, Georges y voit plutôt des sous-hommes, ce qui par un effet naturel de symétrie, valide l'existence des surhommes. Ach! D'accord et pas d'accord, en somme. Mais l'un et l'autre déplorent que le microcosme politique parisien accorde à tout cela une importance excessive. En région, ça plaît. A Paris, on s'agite au zinc du Solferino, le dernier Café Philosophique en vogue. "Peut-on parler de morale en politique". Commentez. Autrement dit, peut-on risquer une région pour ce qui n'est, allez, disons qu'un "détail"? Un quoi? Heu…
Et George soutient Ségolène. Aï! Il l'a dit. C'est embarrassant…
Et il a des réseaux. Il est très soutenu localement… bon…
Et il a des dossiers. Il va nous ressortir Urba intacte du congélateur, il l'a dit… " J'ai gardé toutes les preuves. Et je pourrais semer une panique que vous ne pouvez pas imaginer… " Allez, George, un effort…
Ce qui fait que, suivant les conseils de l'Oracle et donnant du temps au temps, la commission en charge de statuer sur le sort de George ne remettra ses conclusions qu'en fin de premier trimestre. Et George peut continuer, comme il le dit si bien, à avoir honte d'être blanc.
Et la honte d'être rose?

Grand Soir et Mauvais Réveils

lenine.jpgSégolène Royal frappe un grand coup. Elle crée la surprise, voire la stupeur sur la scène mondiale en suggérant depuis Beyrouth une conférence internationale sur le Liban – un choc pour le monde, une approche inédite. Elle ouvre la voie vers un dialogue sous conditions avec la Syrie. Bientôt les "Accords de Melle". Un désir s'exporte…
Au même moment le Figaro Economie publie un diagnostic alarmant de la compétitivité française. Encore un, dira-t-on. L'export, notamment, est durablement dans le rouge.
Si l'OCDE explique la régression de la France (une tendance lourde, sur quinze ans) par un manque d'investissements, un positionnement faible de nos produits et un mauvais ciblage à l'exportation, l'administration française, elle, par la voix de la DGTPE (ex Trésor) accuse "l'exposition de la France à la concurrence internationale". Bref, la France est hyper-compétitive tant qu'on ne la compare pas… Aveuglement. Exportons donc nos mots…
Nicolas Sarkozy a pris la mauvaise habitude de mettre le doigt là où la France a mal. Il fait un constat réaliste. Il est mal élevé, ce type. Ségolène, elle, caresse le français dans le sens du poil et lui ressucite un Grand Soir ronronnant, sans ne rien préciser. D'un côté le risque et le courage du présent – on ne résout un problème que s'il est vraiment posé -, de l'autre un désir d'avenir, prozac idéologique éculé qui n'invente rien et n'engage pas à grand-chose. Les faits d'un côté et de l'autre, la langue de bois, ce tropisme culturel d'une gauche de tradition, et de l'Etat.
Je ne suis pas loin de penser que la campagne sera redoutable pour Ségolène. La volupté volatile des mots trouvera vite sa limite. En revenant à son style (en abandonnant cette logorrhée ronflante et républicaine qu'il avait adopté depuis Périgueux) Sarkozy retrouve la simplicité de ton et la capacité de conviction qui l'ont rendu unique dans l'univers balisé du mouvement de lèvre.

Elysée Market

marianne2.jpgRègle de base de marketing: lorsqu'un acteur nouveau apparaît sur un marché, il ne se contente pas de faire émerger une référence nouvelle, il modifie mécaniquement la position de tous ses concurrents. Et voilà Ségolène. Et ça bouge à peu près partout sur l'échiquier, passées quelques semaines de stupeur générale.
Pour les primaires, Laurent Fabius a exhumé une révolution antilibérale en s'appuyant sur les fantômes de la gauche prolétarienne. DSK a osé soulever le couvercle de la marmite économique - ce cloaque pestilentiel inventé par la droite réactionnaire pour aveugler le peuple-de-gauche. Jospin, en toute clarté, a fait passer ses messages par sa femme et aujourd'hui Nicolas Sarkozy, face à la déferlante royale et au soutien prononcé de ses amis du château, invente la "rupture tranquille". Pourquoi pas ? Après tout, qui pourrait l'empêcher de siffloter sur un glissement de terrain? Seul Le Pen, grande référence baptisée par Mitterrand, ne change rien à ses sourates.
En quelques mois, Ségolène s'est emparée de l'utopisme compassionnel, opus traditionnel de la gauche, ressortant du formol le corpus complet des liturgies à peine laïques de 1981. "Il y aura des chutes mais nous nous relèverons. Il y aura des entorses mais nous les soignerons. Il y aura des pièges et nous les contournerons. J’ai de la résistance, de la force, de l’obstination et du courage parce que c’est vous qui me les donnez." Ecrit-elle à ses apôtres. Magnifique. On est entre passion du Christ et fuite en Egypte… La Terre Promise. Bientôt les stigmates.
Marie-Ségolène a raison, au moins en apparences. Qui donc veut entendre parler du réel quand le réel fait si mal et quand d'autres s'y enferment inutilement? Pourquoi patauger dans le marécage des faits quand on peut s'envoler dans les lueurs du grand soir?
Sous la mitraille, quand tout est perdu, le poilu en appelle à Dieu et crie "maman", avec au fond de lui la nostalgie goûteuse du sein.
Elle répond, sereine et apaisante.