Opium sur le Bund

peace.JPGLe Peace Hotel (Hè Ping Fan Diàn) a pour devise "The Most Famous Hotel in The World". Pourquoi pas? Qui le lui contesterait? Atmosphère de chasseurs en livrée, assez dolents, de marbre et moulures, de bois sombre. Au bar – le plus célèbre du monde - dernier bastion tabagique de la modernité d'avant-guerre, le fume-cigarette (nacre et argent) et la robe de soie écrue résistent aux pressions du temps. Un Jazz Band hors d'âge continue de faire swinger son siècle de people dans la pénombre. Leurs photos sont au mur, Bush père, Lionel Jospin et sa femme, un président Italien, une actrice oubliée, et, c'est sûr, on pressent que l'affreux Dawson, du Lotus Bleu, y avait table ouverte… Réminiscence du temps des concessions occidentales, bâti sur le Bund, miraculé de la terreur rénovatrice, l'hôtel a gardé son impression de poussière, ses dorures approximatives et résiste à l'air du temps.
Qu'est ce que je fais là, avec mes patchs, ça clope partout dans la salle du petit déjeuner - très peu d'Américains - le Bund est dans la brume. Au mur, au-dessus du plat de nouilles sautées, encore une photo de Lionel, avec sa femme, au bar…
En face, sur l'autre rive, New York affirme son ubiquité verticale. Laisser Shanghai quelques mois, c'est la retrouver avec dix nouvelles tours de cinquante étages, verre et acier, qui découpent sur le ciel leur faîte baroque comme autant de signatures. Elles sortent de terre comme des asperges, les unes après les autres, au rythme de ce pays qui trace maintenant sa route avec la grâce paisible d'une locomotive aveugle.
Ils vont fermer le Peace Hotel pendant deux ans et le rénover pour en faire un hôtel parmi les autres, un cinq étoiles de moquette beige.
A tous les coups, il sera non fumeur.


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