La vie édifiante de l’Opinius Publicus Gallicus

sondages.jpgL'opinius est un gros animal sympathique et dolent, plutôt peureux, d'un tempérament conservateur et amical. Sa chair est plutôt forte en graisses et l'huile qu'on en tire peut facilement être utilisée pour l'entretien et la mise en valeur du cuir, pour la sellerie ou la chaussure.
Sa principale occupation? Se taper un coup de Buzet et s'installer au soleil, je veux dire devant un écran allumé, la gueule largement ouverte dans l'axe, pour que rien ne lui échappe, de 19h45 à 23h. Puis de 7h30 à 8h30, toutes saisons confondues. C'est ainsi qu'il se nourrit. Le reste du temps, il est amorphe mais n'en pense pas moins.
Certains, rassemblés en troupeaux, ne doivent leur salut qu'à l'engagement d'individus appelés KOL (Key Opinion Leaders), ou "People". Ceux-là sont des aventuriers ou des artistes qui naviguent sur les ondes et à qui l'on doit d'ailleurs la découverte de l'animal. Ils parviennent parfois à provoquer la transhumance du troupeau, un voyage long et laborieux, d'une idée à une autre.
L'opinius connaît des phases actives. La première est la période des amours, en général tous les cinq ans, au cours de laquelle le troupeau s'enrichit de sujets exceptionnels, les NA (Nouveaux Adhérents). Mais attention, d'une génération à l'autre, les comportements sont imprévisibles. L'animal connaît alors des dérèglements pour certains stupéfiants, pour d'autres extrêmement amusants. D'un jour à l'autre, sa température, suivie très régulièrement, connaît des écarts impressionnants. Tout dépend de ce qu'il a mangé la veille. Il est pris de soubresauts et affiche des comportements incohérents dont l'interprétation, encore mystérieuse est sujette à de solides prises de bec entre spécialistes. L'animal souffre, ne trouve pas sa position, s'énerve et cherche son partenaire avec cette naïveté pataude mais sereine qui est le signe que son cortex, habituellement au repos, s'agite.
La deuxième phase active est dite contestataire. L'opinius est une animal sage par nature, mais également déterminé. Il ne faut pas le chercher trop longtemps. Il s'agace. Il arrive même qu'il se mette à sentir extrêmement mauvais. C'est un signe de colère. C'est inquiétant. Il peut alors s'ébrouer et se mettre en mouvement. Rien ne l'arrête et le leader démuni doit alors se plier à la loi du troupeau.
Sujet: l'opinion privée est-elle la version libérale de l'opinion publique? Commentez.

Vignette: Opinius Publicus en pleine activité

Détails et signes faibles

microscope.jpgOn ne tient jamais assez compte des "signes faibles", ces détails qu'on remarque à peine mais qui, si on s'y intéresse, sont révélateurs. Je regardais François Bayrou hier soir, je dis bien je regardais, pour autant qu'il faille considérer séparément l'image et le son. Parfois, ce que nous voyons en dit davantage que ce que nous entendons. Ainsi – l'exercice est ennuyeux – est-il utile de ne garder que l'image. Puis séparément, le son. Trois émissions, trois candidats. Que voyons-nous?
Sarkozy, concentré, les mains crispées sur le pupitre, déchargeant sur le pauvre objet la rage qu'il doit contenir quand un militant PS qui est là totalement par hasard le cherche sur des histoires de deux-roues. On voit Ségolène, soudain soulevée par l'émotion quitter ce même pupitre pour toucher l'épaule d'un malade en pensant le plus fort possible "Lève-toi et marche". Sait-on jamais? On voit Bayrou - il a certainement retenu la leçon - se dégager toujours du même pupitre et passer devant, aller "au contact" et on se dit soudain mais bon Dieu, pourquoi il ne va pas poser la main sur le genou de cette jolie brune qui minaude? Ca, c'est un geste à trois points, au moins.
En écoutant, en revanche, mais en faisant fi du contenu (est-ce si grave?) j'ai remarqué quelques hésitations dans le langage de Bayrou. Avec ceci de particulier que lorsqu'il ne trouve pas son mot, il hésite, laisse un blanc, regarde autour de lui, vaguement paniqué… et passe à autre chose. J'ai trouvé cela honnête. J'ai trouvé cela sincère. Il est là l'aveu de faiblesse de Bayrou. Il nous dit secrètement vous pouvez me faire confiance, je ne suis pas COMPLETEMENT une machine politique. D'ailleurs en écoutant son rêve de recomposition, on en est vite convaincu. François est l'incarnation du vote blanc.
Pas comme Ségolène qui produit du texte comme un distributeur. On met un euro, on appuie sur la touche thématique de son choix et la tasse se remplit avec la lenteur de ces foutues machines qui livrent un café insipide, toujours le même, mais qu'on boit parce qu'il le faut alors qu'on est à peine au-dessus de Lyon et que l'entrée de Paris promet d'être coton. Il y a pour moi, en filigrane de cette litanie, la grisaille totalitaire et inquiétante du dogme, de la vérité qui se veut morale. On ne demande pas à un distributeur d'improviser, et si par hasard il le fait, on appelle la maintenance. Ce qu'elle a fait la semaine dernière. D'ailleurs.
Nicolas Sarkozy, lui, fait tomber les mots à leur place comme mes enfants calaient sans faille les petites formes Tetris de leur Game Boy. On sent qu'il les maîtrise, qu'ils flottent derrière son front avant de s'agencer et de faire mouche. Ca n'est pas nouveau. A vingt ans déjà, il semblait lire les phrases qui s'imprimaient quelque part dans son cortex bien loti. On dit que la clarté du langage renvoie à celle du regard. En effet, Sarkozy dispose la vie avec l'exactitude d'un grammairien. On débat simplement pour savoir à quoi sont ordonnées ses propositions.
La rencontre d'un homme avec le peuple. On dit cela de l'élection présidentielle. On ne dit pas la rencontre d'un programme avec le peuple. Alors, l'observation de ce qu'ils sont, de leurs gestes, de leurs postures, de tout ce qui les construit nous indique aussi qui ils sont, au-delà de ce qu'ils disent - puisque franchement, ce qu'ils disent… L'un porte en lui l'humaine hésitation, l'autre une xyloglossie compassionnelle ou le troisième une clarté désincarnée? Il va falloir choisir.
Faites vos jeux.

Vignette: Microscope de Magny. 1751

Le képi, pièges et vertus

police.jpgNicolas Sarkozy revient en force sur l'autorité. Il était temps, diront certains, après la glissade empathique mais nécessaire de janvier, peaufinée par des scribes moyennement branchés. L'autorité, dit-il, une valeur qui s'est enlisée depuis 1968 dans les atermoiements d'un Etat chevelu et honteux d'y avoir recours. Il n'a sans doute pas tort, mais rendre la gauche responsable du laxisme républicain, c'est oublier vite que la droite s'est installée docilement dans le même déni, depuis quarante ans.
Ce faisant, néanmoins, il se repositionne sur le langage qu'on lui connaissait, celui d'une fermeté républicaine qui a (avait) mauvaise presse mais que, d'une certaine façon, Ségolène Royal a réhabilité en osant l'inacceptable, en brisant le dogme de son propre camp: faire appel à l'armée pour encadre les sauvageons que seuls un képi blanc ou bleu pourrait ramener à la raison. Le grand tabou. L'armée. Ca n'est pas passé inaperçu. Mais là ne s'arrête pas la surprise. Plus étonnante encore est la suite, car les militants l'ont suivie, sans doute pour beaucoup exaspérés par une insécurité que leur propre parti, éludant la question par des discours lénifiants, n'avait jamais osé affronter.
Ainsi admise et porté des deux côtés, l'autorité de l'Etat et les formes qu'elle prendra deviennent centrales dans le débat qui s'annonce. Ce sur thème, et quelle que soit la position traditionnelle de son camp, Royal me semble avoir l'avantage, sinon l'initiative. En ouvrant les portes des casernes et des commissariats, Ségolène invente une "répression de gauche". Entendez une répression acceptable. Ce qu'elle appelle un Ordre Juste. Mais que veut dire cette expression séduisante? Là, personnellement, je me perds un peu. Je suis confus. Mais peut-être ai-je tort de m'attacher à comprendre ces slogans qui ne sont que des labels de campagne. La police pourrait bien rester la police. Les voyous des voyous.
Sarkozy, quel que soit son bilan et ce qu'on en pense, est en difficulté. Parce qu'il ne démissionne pas, le candidat de droite prend un risque évident. D'une part il laisse se superposer le rôle rarement populaire de ministre de l'intérieur, celui du candidat qui prône un retour sans complexe de l'autorité, dans la famille, à l'école, dans la société, et une personnalité d'un naturel, disons, anxieux. Une confusion idéale pour adoucir son image… Enfin, parce qu'il ne démissionne pas, il doit à la fois assurer une campagne qui s'annonce difficile et piloter un ministère très lourd.
De son côté, Royal reste concentrée à plein temps sur sa campagne… et bat la campagne.

The Winning Team (post ad hominem)

naufrage.jpgOn dit de la nouvelle équipe socialiste qu'elle apporte à Ségolène Royal une compétence qui sera déterminante pour lui assurer l'accès au trône. Soit, mais c'est en creux valider le fait que la candidate en manquait, malgré le CV impressionnant qu'elle a cru bon de dérouler devant 9 millions de téléspectateurs qui attendaient les pubs pour se distraire un peu.
La voilà donc, la nouvelle équipe, complétée d'un conseil stratégique, d'un board, quoi. Interrogeons-nous sur ce qui fait une équipe gagnante…
1. D'abord la clarté de la vision. Mais à laquelle se fier? Celle de Ségolène, celle de Fabius, celle de Strauss Kahn, celle du projet socialiste? Il y aura là quelques synhtèses, quelques torsions douloureuses à réaliser dans la semaine pour éviter que les porte-parole ne se trompent de bréviaire.
2. Clarté sur les objectifs. Battre la droite. Certes. Faire barrage à Sarkozy. Oui. A Bayrou, aussi, ce parasite crypto-libéral… Mais encore? On veut quoi? Le socialisme rudimentaire de Fabius pour casser du riche? La social-démocratie Strausskannienne pour relancer la croissance? Le bordelo-créatif de la démocratie participative pour discuter dans les salles paroissiales?
3. Un processus de travail stable. Hum…On part de loin. Mais ça se définit, ça se rôde, ça prend un peu de temps. Combien en reste-t-il? Il va falloir faire vite.
4. Un code de conduite explicite sur lequel on s'accorde, auquel on adhère et qu'on respecte. Pardon, je ris nerveusement en écrivant ça. Ca sonne comme une définition de la vie politique, non? La seule présence de Montebourg donne à la chose une dimension vaudevillesque.
5. Des relations de bonne qualité. Alors là, qui en douterait? Les primaires et le feuilleton qui a suivi ont été tels qu'on n'imagine pas que le moindre ressentiment et la moindre faille puissent corrompre l'harmonie chez Solférino.
Restent deux atouts qui font vraiment la différence. D'une part l'engagement de chaque participant de ne mettre sur la table que sa compétence, et elle seulement, et de laisser l'ego où doit être, c'est-à-dire hors du projet. Et là, c'est gagné. Qui irait imaginer qu'un Jospin, qu'un Fabius, qu'un Strauss Kahn, qu'une Aubry aient des egos encombrants? Non. Des modestes, des gens simples et dévoués.
Enfin, la confiance. Confiance dans le projet (lequel?) confiance en soi, confiance en l'autre. Pas d'inquiétude, elle est là, forgée des mois durant au cours de ce début de campagne unitaire, solidaire, tellement cohérent.

Alors, la droite? L'équipe n'est certes pas inattaquable, mais elle fait mieux sur l'ensemble des critères. Sa stratégie? Placer systématiquement le débat sur les sujets de désaccord les plus profonds du concurrent, pour l'épuiser dans la recherche de positions communes. Inlassablement. Jusqu'à ce que les éléphants sortent à nouveau de leur réserve - naturelle. Pour le compte.
Pour peu qu'une légère baisse des sondages viennent faire douter l'équipage, on ne voit comment il échappera au naufrage.

Vignette: Naufrage. Vernet 1759.

La marionnette des éléphants

becassine-marionnette.jpgAprès avoir chassé les éléphants dans les conditions qu'on connaît, et mené le troupeau tambour battant jusqu'au bord du gouffre, Royal "rassemble". Entendez par là qu'elle invite la nouvelle génération, celle du renouveau, à partager avec elle "une autre façon de faire de la politique". Qui en douterait? "Ils sont venus, ils sont tous là"…  Mauroy, Fabius, Emmanuelli, Delanoë, Aubry, Kouchner, Roudy, massacres ressuscités, hier encore bien disposés sur les murs du bureau politique. Le temps de retrouver le numéro de téléphone de Rocard et le tableau sera complet. Tous des mordus de la démocratie participative. Ils l'ont dit. Le Monde va commenter une "légère inflexion dans la campagne", on peut parier.
Le 19 février, sur le plateau de TF1, une femme enthousiaste réclamait "davantage de femmes dans l'équipe, que des femmes, même!" Ségolène l'a écoutée, parce que Ségolène écoute. C'est évident.
Il y a maintenant trois porte-parole et un soldat en charge du suivi de la presse nationale. D'aucun trouveront que c'est beaucoup. Moi pas. Il va falloir balayer large. Comment une seule voix pourrait-elle faire la synthèse  pour une telle Troïka sans se déboîter les cervicales? Même Lionel est là, lui, le porte-bonheur, le tombeur de Besancenot en 2002, dont avec beaucoup d'élégance François Hollande dit qu'il apportera au Conseil Stratégique "son expérience de ce qu'il ne faut pas faire". Précieux. On sent à quel point tous ces gens s'apprécient.
Tout ça pour en arriver là.
Car enfin, s'il lui faut s'adosser aujourd'hui à un mur d'éléphants, c'est bien qu'il n'y avait rien derrière, sinon le fratras participatif qu'ont découvert ceux qui ont ouverts les Cahiers d'Espérance. Tout cela n'était donc qu'un sourire et une larme? Au moins savons-nous maintenant, en jetant un coup d'oeil à l'équipe, de quoi l'avenir sera fait. On le sait depuis vingt-cinq ans. Il aura la cohérence du passé. En 1974, Giscard appelait ça "le changement dans la continuité".
Il ne reste plus remettre Ségolène au coeur du Projet Socialiste, comme les publicitaires calaient autrefois une blonde pulpeuse sur l'aile avant-gauche de la voiture qu'il voulait vendre. La marionnette n'aura plus qu'à tendre la main et sourire, c'est bien ce qu'on lui demande.
La gauche nous avait réinventé Iznogoud, bienvenue à Bécassine.

Maggie’s Legacy

arracheur.jpgConversation avec Mark, un ami de Londres, écrivain, anglais, cordial.
Il dit "Je suis entouré de gens qui n'auraient jamais imaginé, vingt ans plus tard, qu'ils seraient thatcheriens à ce point. Moi non plus, d'ailleurs…". Thatcher si dure, si honnie en son temps, vilipendée. Une femme pourtant, je crois.
Au moment où Tony calls the boys back home, histoire de faire place nette sur son bureau, on peut s'interroger et comparer les deux héritages. Celui de Maggie - statufiée depuis hier par les Britanniques, n'en déplaise à Renaud - c'est une Angleterre en état de marche. Elle revenait de loin, pourtant. Ce que la France lui mettait dans la vue à l'époque, elle le lui met aujourd'hui. The Thatcher legacy aura bien servi Tony. Le nettoyeur était passé. Merci. Les suivants pouvaient surfer. Mais jusqu'à un certain point. On se demandera toujours ce qu'avait fumé le Premier pour décider, contre toute évidence, d'engager son pays avec la bravitude qu'on connaît au service d'un idéal démocratique et universel. On en mesure chaque jour, à Bagdad, la joyeuse éclosion. Il laisse une Angleterre toujours tonique économiquement et moralement secouée, ahurie chaque jour devant les images de la Grande Bourde. Pourtant, Dieu sait combien les Anglais aiment la guerre… Thatcher avait repris les Malouines, Tony s'enlise à Bassora.
Impossible pour moi de ne pas penser à la France. A nos enjeux. Sur l'étal, il va falloir choisir. Penser aujourd'hui à ce qui sera pensé dans quinze ans, ce que diront les Mark qui nous entourent, et ceux qui auront quinze ans alors. On dit qu'il n'y a pas de mémoire en politique… c'est vrai. Qui se souvient encore que la gauche de 1981 voulait changer la vie? Pour revenir en 1983 à la rigueur. Comme tout le monde. Tous les voyants sont au vert, avait paradé Mauroy peu avant à la télé, déjà de l'eau jusqu'à la taille. Comment ne pas voir qu'on nous sert le même brouet en 2007? La joie, l'espérance et l'enthousiasme des citoyens experts – et quelques chèques – vont fédérer les énergies positives et les vibes feront le reste. L'idée que la douceur des choses viendra à bout de la dureté des temps est une escroquerie électorale éculée. On nous la ressert pourtant, avec un ruban rose dans les cheveux. Elle a un si beau sourire, Ségo.
Mais sommes-nous prêts à passer chez le dentiste pour un jour sourire… comme elle.

Vignette: l'arracheur de dents. Anonyme flamand. XVIème siècle

Des baffes, des câlins et des mots…

emeute.jpgSoudain l'envie de rapprocher trois événements qui mettent en scène trois candidats dits "crédibles" de notre championnat quotidien. L'un ancien, l'autre assez récent, le troisième encore chaud.
Le 8 avril 2002, François Bayrou, en campagne et en banlieue, gifle un gamin de dix ans qui lui faisait discrètement les poches. 25 octobre 2005, Nicolas Sarkozy reprend le mot "racaille", prononcé par une locataire excédée qui, de sa fenêtre, interpelle le ministre de l'intérieur. Le 19 février 2007, Ségolène Royal répand sur l'électorat bouleversé un pathos rarement égalé depuis les larmes en direct du candidat Barbu en 1965. Dans les trois cas, la télévision est là et la presse commente.
Dans les trois cas, il s'agit d'un même contexte, celui d'un pays qui souffre, celui de la banlieue devenue en quelques années le présage du pire. Dans deux des cas, il s'agit de violence, qu'elle soit physique ou verbale. Mais là s'arrête la comparaison, les conséquences ne seront pas les mêmes. Rien dans le premier cas. L'embrasement dans le second.
Ce qui m'intéresse ici est la question suivante: quelle est la réponse politique la mieux adaptée à la souffrance et la violence sociales qui corrompent inéluctablement le tissu social de centaines de quartiers en déshérence, et peut-être plus largement, du pays?
L'anecdote Bayrou? Elle ne pèse que le poids d'un homme seul qui répond façon Béarn traditionnel. Autrement dit, il en colle une au petit con et on n'en parle plus. Et personne ne s'émeut vraiment. En soi, la baffe n'est pas une réponse politique, elle n'engage que Bayrou. Encore que…
"Racaille" ? Le mot déclenche le dialogue que l'on sait. Les assureurs passent une mauvaise semaine. Les médias se régalent.
L'empathie larmoyante de Ségolène? Elle lui vaut deux ou trois points de hausse dans les sondages. A confirmer. On goûtera quand même le grand écart qu'elle exécute avec souplesse entre maternage et encadrement par la Légion… mais bon, l'art de la synthèse est une seconde nature, au zinc du Solférino.
Les trois gestes renvoient à trois univers de référence bien différents. Il y a, dans le réflexe de Bayrou un mouvement qui évoque la famille, la fermeté paternelle, le geste qui vaut en soi, dans l'instant, pour solde de tout compte. Tu l'as cherchée, ta baffe, tu l'as eue et maintenant tu files dans ta chambre. La gifle ne provoque rien parce qu'elle est appliquée sans haine, presque affectueusement, pour autant qu'on accepte qu'une violence physique mineure peut-être sans conséquence négative et durable.
La compassion royalienne, déjà évoquée ici, est une réponse "maternelle" et palliative à la souffrance, elle est de l'ordre du câlin et, comme tel, soulage davantage qu'elle ne guérit. Je ne crois pas que Ségolène puisse tenir ce registre deux mois encore. La solution pour guérir, elle, est dans le programme, sa cohérence et son réalisme. Et c'est sur ce point précisément que l'équipe semble se déchirer, tant les options sont divergentes au sein même du camp socialiste. A terme, le départ de Besson sera plus lourd que la main tendue à une heure de grande écoute.
Le mot de Sarkozy (même "retouché", voir Arrêt sur image du 6 novembre 2005) est terrible parce que mis en scène de la sorte, il invoque la violence diffuse, coercitive de l'Etat. La réponse n'est pas la bonne, parce que c'est le ministre qui parle, c'est la magnitude de son pouvoir qui prend date, incarnée par un homme qui n'a pas réussi à installer une image sereine. Bien au contraire, une image de nervosité rapidement travestie et tournée en violence larvée par ceux qui rêvent de l'abattre, à gauche comme à droite. Alors même que les émeutes n'ont pas fait de victimes. C'est pour cela qu'aujourd'hui le ministre pénalise le candidat.
C'est d'ailleurs là que se place à mon sens le plus grand défi pour Sarkozy. Alors que son équipe et son programme sont cohérents, il lui faut maintenant passer d'une perception de brutalité contenue à celle d'une fermeté humaine et puissante.
L'enjeu de la campagne est maintenant posé: comment sort-on de la souffrance? Qui peut conduire cela?

Notre Blair à tous…

Et si c'était lui
On le sait maintenant vainqueur au deuxième tour, s'il survit au premier, quel que soit son adversaire.
Alors rêvons un peu. Par exemple, il suffirait que Monsieur Besson, maire de Donzère et claqueur de portes roses, nous annonce jeudi au cours d'une conférence de presse très attendue qu'il a perdu confiance, qu'il ne veut pas refaire l'erreur de 2002, qu'il ne peut pas se taire et que cette fois-ci, pour "dire vraiment les choses", il annonce son ralliement à Bayrou… (qui verrait bien DSK premier ministre de sa bande)… Imaginez… Le séisme emporterait Mère Ségolène et recomposerait en quelques jours la gauche autour d'un Social libéralisme couleur Blair, rêvé par beaucoup, honni par les autres – je veux dire le camp du NON qui, dans le mouvement gracieux, se referait une santé en puisant dans l'aile gauche, désemparée. Du Maurice Béjart en politique! Stress rue d'Enghien. Processions rue de Solférino… Duhamel courtisé par toutes les rédactions…
Présent au deuxième tour, donc, rassemblant une partie modérée de la gauche, le centre et la droite tendre, il pourrait en effet gagner et constituer le premier vrai gouvernement 100% ingouvernable de la Vème République et mener le pays - après des législatives acrobatiques et velues - vers le triomphe du non-choix. Cet homme cohabite déjà avec lui-même, il est prêt. Ils sont tous prêts, d'ailleurs.
Bref, il se peigne, hop, il s'habille, hop, il fait l'accolade à Jacques, hop, il met Ségolène à la famille, hop, Fabius au rancart, hop, Montebourg au piquet…
Excusez moi, c'est nerveux…

Bona passejada suu men blog!

De la providence institutionnelle à la providence compassionnelle

marie.jpgIl ne date pas d'hier, le deal qui lie l'Etat français et le peuple: providence contre dépendance. "Tu auras la sécu et tu te tiens à carreau". On l'a vu s'installer, avec son lot de compromis, de caricature, et éliminer lentement tout ce qui, hors de la sphère publique – bien maîtrisée – pouvait ressembler à l'initiative, la responsabilité et la réussite, individuelles. Proscrites!
Cette esprit de "providence", on l'a vu  se déployer au cours du débat hier soir sous une forme nouvelle, sans la sécheresse institutionnelle des grands systèmes, mais plus compassionnelle, plus émotionnelle, plus maternelle. A croire que le plateau avait été conçu pour permettre à la candidate d'inonder les ondes d'un pathos humanitaire parfois dérangeant. Nicolas a été moins gâté.
Dans la tranchée, quand tout est perdu, le poilu appelle sa mère. Pas son père. Figure féminine contre figure masculine. La femme, qui donne la vie, n'a pas son pareil pour accompagner dans la mort. En sommes-nous là? On pense aux affiches de la première guerre mondiale quand la république-mère enlace le soldat à l'agonie. On pense à Michel Ange, à sa Pieta, figure magique de marbre blanc où une mère-vierge d'à peine quinze ans enlace le corps d'un fils qui en avait trente-trois…. L'émission d'hier n'a été que le parcours laborieux mais touchant du bestiaire de toutes nos souffrances, à quoi Royal répond "mamans", "gamins", "écoles", "dispensaires" et "subventions"… On ne le lui reprochera pas, mais quand elle parle de ce qui nous fera réussir, des ressources indispensables à sa générosité,  elle est moins convaincante. Signer des chèques à l'envi ne fait pas une politique sociale.
Cette image d'une France engluée dans sa propre souffrance n'est pas construite sur rien. Mais en faire toute la France et ne répondre qu'à celle-là par une prise en charge institutionnelle, est-ce que cela n'est pas une fois encore investir dans le problème et pas dans les solutions quand, précisément, les solutions créatrices de richesses sont découragées et fuient. Royal a raison de dire que la croissance est le moteur indispensable du traitement. Mais qui peut lui faire confiance dans ce domaine? L'avenir se résume-t-il à une augmentation du smic et des petites retraites?
En instituant la providence compassionnelle comme brique fondamentale – et quasi unique - de sa relation au citoyen, Royal, comme l'Etat français, corrompt la notion de responsabilité, la rend diffuse, au point qu'en cas de difficulté, la tendance nationale sera encore davantage de s'en prendre "au système", "à l'Etat", "aux politiques", toutes entités accusées de tous les maux et dont un corps social rendu aboulique et docile attendrait éternellement… une prise en charge providentielle.
Je reviens sur des points déjà évoqués ici. Plus la campagne avance, plus la distinction se fait entre un maternage palliatif sans réalité économique, et une offre peu complaisante mais ancrée dans les faits. J'ai fait mon choix, sans grand enthousiasme, à vrai dire, mais fait quand même.
Tout est dans le regard que l'on porte sur le corps social et électoral. Sportif…  ou mourant…
  

Vers une poétique de l’insulte

cobra.jpgNe pas être de gauche, c'est naturellement être de droite. Et c'est par essence être haineux, abjecte, inculte et très con. Je suis toujours frappé par cette culture de l'excès et de l'insulte qui sévit aujourd'hui à gauche, pour dénoncer une droite démocratique finalement assez modérée dans ses propos, un lexique qui, par un singulier renversement, était celui de l'extrême droite intellectuelle d'avant-guerre. Peut-être une parenté de forme, peut-être aussi un clin d'œil affectueux aux traditions soviétiques et chinoises. N'ont-elles pas fait de la diatribe ordurière une poétique de l'hygiène qui donnait sens à leurs épurations successives? On en garde la musique. Elle est chaude au cœur.
Bref, avoir une vision libérale de la société, c'est en France être de droite. C'est être passible d'insulte. "Libéral" est devenu presqu'aussi embarrassant que "fasciste". Et je suis libéral. Social aussi, mais la gauche a fait de cette association un oxymoron à fort bénéfice politique, rares donc sont ceux qui, à droite comme à gauche, osent le rapprochement. Donc je me sens assez souvent insulté avec une violence que je n'utilise que rarement et que regrette à chaque fois.
Ce long préambule pour dire que de la performance de la Cheffe, ce soir à la télé, va dépendre la musique de la suite, je veux dire le ton de la campagne. Soit Elle est bonne (mais qui y croit encore…) et, parce que la candidate sera remontée un peu dans l'estime du corps électoral, le choix se fera encore sur les idées. Soit elle se vautre (mais qui s'en étonnerait…) et son programme n'aura plus de sens.
Ne restera alors comme stratégie que l'affaiblissement du concurrent par tous les moyens, on passera du débat sur le fond au débat sur le pire. L'insulte, le procès d'intention, l'invective, la vulgarité, l'indécence, l'impudence, l'inconvenance, le mensonge, la calomnie remplaceront peu à peu un débat somme toute assez plan-plan, mais nécessaire, sur le chiffrage des programmes, les valeurs de la république ou les options d'équipement de la Royale.
Dans le grand recyclage de la politique en France, les poubelles auront chacune leur couleur. On sera tendance.

Vignette: le cobra

Bea B et DemiMondaire à l’OPA le 28 février.

bea3.jpgAprès La Scène, Bea B et DemiMondaine l'OPA, un autre lieu qui troue l'univers de Paris la Nuit, capsule semi-spatiale vaguement satellisé à une encablure de Bastille, à portée de mortier du Bassin de l'Arsenal, un des derniers repères où les fumeurs disent leur nom et s'affichent sans honte. Plus petit, plus intime, plus nocturne que La Scène, bon son et bon bar, entrée libre. Ca sera le 28 février à 21 heures, et que chacun soit prévenu, il n'y aura pas de 29 février cette année. J'y serai donc et je n'y bloguerai pas, j'aurai sans doute très très envie de fumer, faudra pas me chercher trop… Disons que j'aurai une pochette rouge. Furtif.

Et puisque c'est dimanche et jour de prêche, j'en profite pour dire qu'enfin Scalpels, mon petit dernier, est en librairie depuis jeudi. Toujours un moment émouvant. Il a été chroniqué par OdL sur Télématin vendredi 8. Genre highly supportive. Merci!
Et je n'ai de conseils à donner à personne, mais Des Louves, de Fabienne Jacob, chez Buchet Chastel, est à lire d'urgence! Un murmure de femme sur le corps et ses états, comme une précieuse confidence.

OPA. 9, rue Biscornet; 75012; Paris; Métro Bastille.

Cochon qui s’en dédit

pig2.jpgOn s'interdira le moindre jeu de mot sur le départ brutal d'Eric Besson et son remplacement par Michel Sapin au sein d'un état major de campagne et d'un PS qui l'un et l'autre connaissent un léger moment de trouble, un peu de vague à l'âme, un semblant de doute. On sait depuis toujours que l'état de grâce, cette parenthèse magique où tout homme ou femme politique sait qu'il ou elle peut courir sous la mitraille sans être touché, faire passer l'inacceptable auprès de masses médusées et profiter d'une presse sidérée, et bien ce miracle ne dure que cent jours. Or, on ne reconduit par un état de grâce comme on reconduit un préavis. Après cent jours, c'est bouclé, et si l'état de grâce de Ségolène lui a valu de gagner les primaires, le vrai combat commence maintenant et la grâce s'est ralliée au Centre. Bien sûr, tout peut changer et le retour trop attendu d'Arnaud Montebourg - le jour où le monde entre avec la Chine dans l'année du Golden Cochon - va remettre tout le monde de bonne humeur. Moi, en tout cas.
Pourtant ce Besson s'était donné du mal, avait bien commencé. N'avait-il pas préfacé une biographie honnête et détaillée du candidat UMP il y a quelques semaines, un document fondateur dont on a parlé facilement pendant deux jours et que plusieurs personnes ont lu. C'est vrai, le document n'a pas fait un best seller, ce qui fait qu'Eric n'a pas émergé de l'ombre pour exister enfin dans le monde des people. Et Ségolène, avec cette tendresse toute maternelle qui est désormais sa marque, a commenté sa sortie en en minimisant l'impact. "Personne ne connaît M. Besson!". Elision sur [donc on en n'a rien à cirer de ce nabot, même pas célèbre].
La même, pourtant, publiait dans l'hebdo des socialistes le 14 octobre dernier un joli texte d'engagement pour les militants. Elle y déclarait "Nous croyons, nous socialistes, que l'arrogance de gouvernement, le mensonge d'Etat et le mépris des citoyens ne sont pas une fatalité: c'est la droite qui a fait le choix de l'autoritarisme, de la confusion et de l'irresponsabilité des pouvoirs, attisant la crise démocratique".
Et si Bourdieu avait raison, et si Ségolène était de droite…
 

Vignette: l'année du cochon, calendrier coréen.

Le Doute Juste

illusion_elephant.jpgLe 18 novembre 2006 la France avait une candidate socialiste. Les primaires prenaient fin dans ce que l'histoire retiendra sous le nom de "massacre des éléphants" et sur la victoire écrasante d'une outsideuse vaporeuse et médiatique, portée par l'opinion et une vague de "nouveaux adhérents" dont on ne savait rien. DSK, défenses rognées jusqu'au collet, retournait à son blog en marmonant quelques imprécations bien senties, avant de préparer son ralliement. Fabius avait enfin du temps pour garder les enfants. Montebourg, alors encore fréquentable, tournoyait dans le lumière et agitant ses crécelles. Il riait à tue-tête, radieux, le visage baigné de larmes. On parlait dans les salons d'une vraie leçon de démocratie. Les trouillards de droite suppliaient Nicolas de sortir du bois au plus vite, l'Histoire était en marche. L'âme de l'Oncle planait sur la campagne, le miracle de Solutré s'était produit.
Trois mois après, changement de décor. Ceux qui donnaient la leçon alors la reçoivent aujourd'hui. Non, une élection ne fait pas la démocratie, sauf à se ranger au côté de George qui est seul à penser que Bagdad, ayant voté, en est une… Non, réunir des milliers de profs, de sympathisants, de militants et quelques curieux, animer des milliers de débats pour faire le constat - révolutionnaire - de nos difficultés, et ne proposer que l'affolant galimatias des Cahier d'Espérance, c'est simplement à désespérer… On ne le dit jamais assez, la démocratie repose d'abord sur la loi et sur les garanties de liberté et de protection qu'elle offre au plus fort comme au plus faible. Qu'on en discute ou pas dans les préaux. Le reste suit et d'une démocratie à une autre, le système électoral peut varier.
Le résultat de tout cela? Le doute est maintenant installé et le discours de Villepinte n'a rien changé. La crédibilité de Royal et de son équipe - mais est-ce une équipe? - est durement affectée. Pour autant, elle veut être davantage que la marionnette d'un Parti Socialiste groggy qui cherche à sauver ce qui peut l'être. Mais elle ne se laisse pas enfermer. Ainsi à Villepinte, en sortant du texte écrit et revu par ses scribes, Ségolène, soudain habitée, transportée, nous a offert une variation sur le thème de la Sainte Mère des Banlieues qui restera dans la annales de la rébublique. On sentait se recroqueviller nombre de doigts de pieds dans nombre de chaussures au rang des éléphants.
Peut-être suffisait-il d'être une femme pour gagner les primaires socialistes, selon les sondages du moment en tout cas. Pour gagner la France, il va falloir aller plus loin. L'amour maternel, c'est splendide, même Sarkozy en conviendrait. Mais là…
Le schéma matrilinéaire de la politique en France, inauguré en fanfare, pourrait bien tourner court…

Vignette: éléphant foudroyé par le doute

Flash Back, la blonde du GEC

bardot.jpgAnnées grises, années de poussière et d'ennui, ce début des années soixante-dix en Lorraine, Nancy, la ville étudiante de l'Est. Solex et bruine, Ferré chante la mer. Ca brûle à Montreux, Deep Purple enregistre Smoke On The Water dans un hôtel et diffuse son riff percutant sur les ondes du monde entier, la pandémie du rock se répand. Là, cours Léopold, ou place Stanislas, des choses se passent. Jack L. un agité culturel fiévreux, un futur ministre – mais qui l'imagine alors? -, organise le Festival Mondial de Théâtre. Marco D. à la logistique… on dort sur la place Stanislas, à se noyer dans le Regard du Sourd, de Bob Wilson, des heures et des heures durant, on se laisse porter par l'hystérie baroque des Whores Of Babylon du Godzilla Rainbow… On voit bien que le monde bascule. Tout autour l'occident continue sa mue, les Brigades Rouges complotent, les Fractions Armées Rouges planifient leurs actions, Action Directe imprime ses tracts, tous ces soldats perdus de la grande cause que l'Allemagne, l'Italie et la France sortent aujourd'hui de leurs prisons, tous ceux-là brûlent alors leur dernières cartouches. Brejnev voit ça d'un mauvais œil.
Cours Léopold, il y a le CROUS, le RestoU et en face, le foyer du GEC (Groupe des Etudiants Chrétiens), un endroit plutôt sage, on y joue au bridge, on écoute ce pianiste fou qui picole et séduira sa voiture en l'encastrant dans un camion, à huit grammes dans le sang. Des garçons et des filles, plus ou moins modérés. Il y a aussi cette blonde, avec sa cascade de cheveux sur les reins, qui vient avec son copain, Guillaume de C., sur une Kawasaki 850, je crois. Elle traverse la pièce. On lève les yeux sur elle. On revient sur son jeu, on oublie cette Ségolène qui a quand même une classe royale. Je n'imagine pas qu'un jour, on aura à choisir entre deux bulletins, un autre et le sien.
C'est comme ça que dix ans plus tard, Savine prénommera sa fille, à cause de la blonde qui traversait le GEC.

Vignette: Brigitte Bardot et Harley Davidson

Pourquoi Nicolas fait peur aux enfants

pit.jpgJe dis à Alice, 17 ans, ça se pourrait bien que je vote Sarkozy, l'autre, Jeanne des Banlieues, pourrais pas. Elle se ferme. Je demande pourquoi tu ne veux pas que je vote pour lui? Elle dit, parce qu'il est violent. Et comment sais-tu qu'il est violent? Elle répond, je ne sais pas, mais il est violent.
Ca m'a fait réfléchir cette image de violence.
Revenons sur l'histoire. A quel moment l'opinion publique prend-elle vraiment conscience de Nicolas Sarkozy? En mai 1993. Un fou a pris en otage des enfants dans une maternelle de Neuilly. Sarkozy, maire de l'agglomération, entre dans la classe et négocie avec le dingue. Il sort avec un enfant dans les bras. Quelques heures plus tard les enfants sont sauvés et l'homme est abattu dans son sommeil. Polémique. Violence. 1995, Balladur se présente. Trahison. Un ami de trente ans… Sarkozy soutient le traitre. Le traitre perd, terrassé par la puissance politique d'un fauve. Il est dépecé. Il n'en reste rien. Violence. 2002, Ministère de l'intérieur, ministère de la violence. C'est là qu'il brille, qu'il affirme son image après une campagne au cours de laquelle l'insécurité a été centrale (ce vieil homme, passé à tabac, le visage tuméfié, qui parle un soir à la télévision…). 2003, création du CFCM, la gauche y voit la collusion entre la république laïque et l'Islam radical, en surfant depuis lors, mine de rien, sur l'image quotidienne des kamikazes de Bagdad. 2004, il prend l'UMP, contre Chirac, au sabre. 2005, en banlieue, le mot "racaille"… même sorti de son contexte, même détourné, même injustement découpé et manipulé par des médias complaisants, reste une étincelle maladroite de quoi découle…le feu, la violence. 2006, visite à George Bush, en Amérique, homme et pays de toutes les barbaries, dit-on…
De facto, Nicolas est souvent sur le damier de la violence, même institutionnelle et maîtrisé. A quoi s'ajoute la raideur d'une personnalité concentrée, peu amène, peu complaisante. Il n'en faut pas davantage pour fabriquer un stéréotype. Et Sarko "fait peur" (à dire en larmoyant légèrement, les sourcils très ouverts, l'air profondément concerné).
Pour autant, je ne crois pas qu'il soit violent et je ne vois rien qui permette de le dire, en tout cas rien de concert, rien de factuel, rien d'avéré sinon le contexte dans lequel il opère. Mais le stéréotype est le fuel du politique et la gauche ne se prive pas d'alimenter la peur des indécis. Car enfin qui croit raisonnablement qu'il y ait le moindre risque fasciste ou bonapartiste en France? Qui croit que l'armée va suivre? Qui croit que la police, largement syndicalisée à gauche comme le montrent les fuites récentes, va soutenir une aventure totalitaire ou dictatoriale? Qui croit une seconde que l'Europe, que nos voisins vont laisser la France s'engager dans une voie politiquement sans issue, quand on voit ce qu'il est advenu de l'expérience Autrichienne en la matière? Faut-il avoir totalement perdu confiance dans nos institutions pour se laisser aller à de tels fantasmes?
Non, il n'y a pas de risque. Pour autant, le stéréotype est là et en venir à bout n'est pas la tâche la plus simple pour le candidat. Passer de l'image de violence à celle de fermeté et de solidité ne sera pas facile, mais la complaisance "allumée" qui se développe en face pourrait y aider.
On ne vient pas à bout d'un stéréotype comme d'un ennemi politique.

Hitler retrouvé!

pepper.jpgJuin 1967, on prépare le festival de Monterey en Californie, première apparition d'un jeune guitariste assez véloce, Jimi Hendrix, juste rentré de Londres, invité sur le conseil avisé de Paul McCartney. Les Beatles qui n'ont rien produit depuis Revolver, dix-huit mois plus tôt, sortent Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band et la soucoupe planante de Lucy atterrit sur les électrophones du monde entier. Tout en nuance, Timothy Leary - pape du psychédélisme qui ravage la côte ouest américaine – fait des Fabs 4 les prophètes d'un culte naissant et qualifie l'album d'Evangiles de Liverpool. L'époque le voulait… c'est tout. On ne va pas chipoter.
Lennon, déjà très imbibé d'un joli cocktail de substances diverses, tenait avec sa cohérence légendaire à ce que Jésus, Hitler et Gandhi figurent sur la couverture réalisée par le photographe designer Peter Blake. On a prétendu à l'époque que non, Hitler avait été retiré pour ne pas blesser la sensibilité d'EMI et des quelques millions d'anciens combattants qui financeraient l'achat du disque pour leur progéniture. Donc exit Adolphe. Du moins le croyait-on, plutôt rassurés.
Et bien non! "Il est bien là! révèle quarante ans plus tard Peter Blake, mais on ne le voit pas car il est caché derrière le Beatles. Hitler et Jésus étaient les deux personnages qui prêtaient à la controverse. Jésus, on a décidé de ne pas le mettre – mais on a utilisé l'image d'Hitler. Si vous observez les photos de plateau, vous voyez l'image d'Hitler dans le studio. Avec la foule derrière, il y avait un élément de hasard quant à qui serait visible et qui ne le serait pas, et nous ne savions pas qui serait vraiment caché en fin de compte. En fait, Hitler est caché par le groupe".
Je n'avais pas, mais pas du tout envie de parler de Campagne. Au moins A Day In The Life.

Victoire, j’écris ton nom…

victory-800x600.jpgPrenons les choses là où elles commencent.
Comment s'appellent nos deux principaux  prétendants au trône? Ségolène et Nicolas. Et rendons nous sur l'un de ces nombreux sites qui proposent leur version de l'éthymologie des prénoms. Et que lisons-nous?
Ségolène, étymologie germanique : "sig", victoire et "lind", doux
Nicolas, étymologie gréco-latine : "nikê", victoire et "laus", louange
Match nul! Nous passerons sur les jeux de mot faciles que Joe Star et les amis hip-hop de Ségolène ne manqueront pas de faire, et nous chercherons un niveau de conclusion qui convient à l'enjeu. Il va donc nous falloir choisir entre deux types de victoire.

Celle de Royal d'abord qui, parce qu'elle est mère, comprend mieux la banlieue d'aujourd'hui et l'approche avec une grâce toute germanique en mobilisant la Légion s'il le faut. Impossible de retrouver dans la version écrite du discours ces quelques secondes très touchantes où la candidate regarde la France au fond des yeux et prête serment, le serment de Villepinte, l'engagement à résoudre par la grâce le problème des banlieues. Là où d'autres perdraient leur temps dans d'imbéciles débats techniques, sociologiques, culturels, budgétaires, structurels, Ségolène fera prévaloir la seule logique qui compte, celle du cœur, celle de l'amour. Oui, c'est doux, un amour de candidate pour un désir d'avenir, cohérence maximale.

Nicolas, victoire et louange. On a encore en mémoire la longue apologie "des visages de la France", ces masques où l'histoire du pays a tracé ses épreuves et ses joies. On se souvient de l'hommage rendu à ses pères en politique, de Gaulle, Chaban, Balladur, Chirac… Panégyrique de l'esprit de la France et de ses fondateurs, oui, Sarkozy "s'inscrit" dans une continuité, dans l'histoire, dans le terreau et le projet d'un "peuple" qu'il souhaite convaincre au-delà des appartenances partisanes. C'est tendre et doux comme le Panthéon de nos racines gréco-latines.
Chacun reste donc sur son centre de gravité, même si de part et d'autre, on cherche à déborder un peu, dans l'empathie pour Nicolas, dans la confrontation chez Ségolène.
En Arrivant en Amérique, au début de la deuxième guerre mondiale, Saint John Perse est questionné par un officier d'immigration. Il lui demande "Où logerez-vous?". Il répond "J'habiterai mon nom".

Si François, s'y met aussi, la menace est grande pour les autres…

Le Pépite-Show sera sublime, forcément sublime

 A l'heure où j'écris, le Pépite Show a dû commencer à Villepinte et les Cahiers d'Espérance, résultats du grand tamisage citoyen des dernières semaines vont être révélés au pays stupéfait. Pendant ce temps, à la Mutualité, le challenger essaie d'occuper un peu le terrain, mais ne nous y trompons pas, Ségolène a l'initiative aujourd'hui et elle ne peut pas perdre, à court terme. C'est mécanique et plusieurs raisons font qu'à moins d'une défaillance pathétique, elle emportera le morceau, au moins pour quelques jours.

D'abord les médias. Ils attendent. Après l'avoir portée aux nues, l'avoir béatifiée sans procès, un été durant, puis avec la constance qu'on leur sait l'avoir livrée nue à l'opinion qui attendait, gluante aux babines, son dépeçage de Noël – pardon, de Fin d'Année -, après tout cela donc, la presse a besoin d'un Acte III. Si Ségolène tombe, la pièce s'arrête, l'affaire est bouclée, l'opinion se déporte sur autre chose, sur des détails style Irak, Iran, Corée du Nord ou, pire, les primaires américaines… Il faut donc booster l'opinion, lui injecter une amphétamine subreptice et costaude, qui la ramènera docilement, d'écran de pub en écran de pub, face au débat quotidien ou dans les pages glacées d'une presse en mal de marronniers.

Ensuite il y a le peupledegauche qui, frustré par ce départ de campagne, se bayrouise la mort dans l'âme et se rêve un 10 mai pour effacer le cauchemar du 21 avril. Qu'importe le message de la candidate, pourvu qu'il y ait message, qu'il y ait quelque chose pour combler le vide dans lequel jusqu'à maintenant n'ont résonné que quelques bourdes ou quelques hardiesses lexicales. La psychologie du sympathisant étant ce qu'elle est, l'attente est telle qu'elle sera comblée, quoiqu'il arrive, au moins à court terme. A l'enthousiasme de la première heure suivra peut être la déception mais – les paris sont ouverts – les quelques jours qui viennent seront ségoléniens.

Enfin, la troupe. On fait donner les maréchaux d'empire. Ils sont tous là, Lionel à part, pour célébrer, malgré le fiel qui leur noie les molaires, le coup d'état de la plus jeune aventurière du socialisme français. On est allé chercher Orsenna - en son temps plume sensible, habile et sous-terraine de François M. le Mentor -, Orsenna, académicien humain, brillant et disposé à offrir son épée pour occire l'hydre sarkozienne et sa plume pour sublimer l'envol de la colombe du Poitou. Le discours sera beau. Les pépites serties et les perles évitées. On peut faire confiance à Erik.

Mais il faudra tenir et, pour citer Orsenna, justement, dont la deuxième carrière s'ouvre aujourd'hui: "Les seules vérités qui vaillent sont des vérités lentes."
Oui, il faudra tenir, et ça n'est pas gagné.

Vignette: Gold Washing in the Sierra Nevada

Du courage en politique

vespa.jpgLorsqu'on a appris, par la presse, elle-même probablement informée par un policier syndicaliste ami, que le scooter du petit Sarkozy, volé devant chez lui (et sans doute mal garé) avait été retrouvé grâce aux empreintes ADN laissées sur l'engin par un jeune de Bobigny en panne de dialogue, la gauche a crié au scandale, au favoritisme, à l'abus de pouvoir d'un homme qui décidément en a trop et qui par conséquent fait peur. A juste titre. Et s'il fallait encore une preuve de la dérive bonaparto-fasciste qui nous guette…
Lorsqu'on a appris que le petit Hollande s'était fait voler son scooter peu de temps avant et que la même procédure, incluant empreinte ADN, avait été suivie, la gauche est restée plutôt calme dans l'hémicycle. L'administration a simplement fait savoir par un communiqué laconique qu'il s'agissait de la procédure normale pour les personnalités. La différence, c'est qu'on a retrouvé le scooter du jeune Sarko et pas celui du jeune Hollande. Et ça, c'est intolérable.
Le jeune militant socialiste (tiens, je croyais qu'il ne devait pas y avoir d'encartés dans le panel représentatif de la population française) qui a dialogué avec Nicolas Sarkozy à la télé lundi 5 février a déclaré tenir à la disposition de la justice un "poil de cul" du voleur de son scooter. C'est élégant et audacieux. Belle leçon d'insolence démocratique, en tout cas. Cela force le respect de se dresser ainsi devant le Pouvoir. Oui, c'est courageux car si la droite gagne en mai prochain, il ne fait de doute pour personne qu'il sera incarcéré et torturé abominablement dans les caves de l'Elysée. Pour autant, il ne retrouvera pas son scooter car il n'est pas un people, comme Thomas Ségosphère. Mais, Vrai Expert et Vrai Gens, il a su pendant quelques secondes élever le niveau de la campagne. Presque jusqu'à la ceinture. Au fait, il représentait qui dans le panel, le militant? La catégorie des français qui se sont faits tirer leur mob, les djeunes, le PS? J'ai regardé l'émission jusqu'au bout et cherché qui me représentait. Pas trouvé.
C'était, paraît-il, ce qu'on appelle un grand moment de télévision citoyenne.

Droite-gauche, la confusion

brain.jpg"Tout commence par les familles, car si elles fonctionnent bien et assument leur devoir d’affection, d’éducation et de surveillance, alors les enfants démarrent dans la vie dans de bonnes conditions." Qui a dit cela? Jean-Marie Le Pen? L'abbé Pierre? Monseigneur Lustiger? Jean-Pierre Raffarin? Philippe de Villiers? Et bien non. Et ça n'est pas non plus un verbatim (ridicule) tiré d'une réunion paroissiale (ringarde) sise dans le ghetto catholique (intégriste) de Versailles, c'est la phrase d'entrée de l'e-mail de Désir d'Avenir du 9 février. Autrement dit le message de Ségolène Royal, coryphée parfois hésitante de la gauche dite de gouvernement pour les quelques mois qui s'annoncent. Jolie doublure, la veste! On comprend mieux la phrase de monsieur Assouline "Aller sur les idées de droites avec nos valeurs de gauche…" Le travail, c'est déjà bouclé, reste la Patrie… Mais de quelles valeurs parle-t-il, déjà? Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire? Prenons un exemple historique puisqu'apparemment Il est l'Exemple. Allez, au hasard, les écoutes téléphoniques chez Carole Bouquet, ces sont des idées de droite avec des valeurs de gauche, ou des idées de gauche avec des valeurs de droite? On s'y perd.
Nicolas Sarkozy en appelle à Jaurès et parle à la France qui souffre avec des accents guaino-panthéoniques. Ca énerve à gauche. Ségolène Royal en appelle à la stabilité familiale avec le pétainisme bourgeois et désuet d'une fille de la Légion d'Honneur. Ca énerve à droite. Tout se brouille, comme si la droite ne supportait plus de n'être pas franchement de gauche, et la gauche de n'être pas franchement de droite. Chacun a honte de ne pas être ce qu'il n'est pas et propose de l'être en disant ce qu'il n'a jamais dit et en espérant avoir ce qu'il n'aura jamais. Ca simplifie tout.
Tout cela me conforte dans l'idée que l'axe droite gauche n'est plus vraiment pertinent, n'en déplaise à la presse, paresseuse par nature, et à certains politiques dont il est le principal fond de commerce. L'axe dirigiste - libéral me semble mieux rendre compte des options ouvertes aux dirigeants aujourd'hui, un axe qui d'ailleurs traverse les deux camps traditionnels, comme l'a montré la farce reférendaire de 2005. Après tout, faire s'exprimer l'expertise citoyenne, n'est-ce pas aussi libéraliser pour entreprendre davantage? Zut, encore la confusion…
A la fin du parcours, la victoire pourrait bien s'appeler cohabitation.