Ségolène, l’ivresse de l’exaltée

martyre.jpgD'abord des détails. Quelque chose dans le sourire qui me mettait mal à l'aise. Quelque chose dans le regard qui semblait porter au-delà de ce qui est vu. Puis ce vocabulaire qui tournait immanquablement autour de l'Espérance, de la Justice, mais aussi d'un Ordre. Lequel? Espérance, justice, ordre… Puis cette eschatologie participative pour pétrir ensemble la glaise d'un monde meilleur, quand tard le soir se retrouvaient les adeptes bouleversés d'une nouvelle Parole. "J'invente une autre manière"… Tout cela prenait la forme de béatitudes politico-administratives que voilait à peine une rhétorique socialo-familiale. La famille. La crèche.
La référence permanente à François Mitterrand, père en politique, père de substitution, celui qu'on surnommait Dieu avec une ironie qui masquait mal la déférence des clercs, sinon leur soumission, Lui, dont les lecteurs de Globe, pénétrés, disaient qu'il faisait de la politique à hauteur de mort. Ségolène et le Père. On dit, racontar ou vérité, qu'elle a un jour mis son père en procès. Singulière inversion. Pour quelle passion?
Et tous ces blogueurs qui la désignaient, Elle, en l'appelant Madone. Enfin, après que l'Evangile fût dit, le 11 février, il y eut la Tentation, dans le désert des sondages, le miracle à portée de main, et la main posée sur le malade, le gospel télévisuel, le vaudeville compassionnel d'un soir… l'ivresse était trop grande, elle n'a pas su résister.
En vérité je vous le dis, s'organise ici la métaphore inattendue du malaise chrétien. Car enfin, surprenant paradoxe, au moment où le PS publiait un pamphlet pour faire de Sarkozy le fils catholique et cathodique de Bush, sa candidate épousait l'étroitesse confessionnelle du deuxième - non pas par le discours mais dans la dramaturgie-même de sa campagne – en cherchant à galvaniser la foule laïque mais habitée qui la suivait. Peut-être tout cela était-il de trop. Peut-être y a-t-il une limite à l'accumulation des symboles redondants d'un pathos mystique déplacé. Dans les jours qui suivirent, les apôtres d'un genre ancien, profane, ont repris leur place à la table du banquet. Jean, Luc, Matthieu et Marc ont jeté le gant, Babar a repris l'écritoire.
Eli! Eli! Lama sabachtani!

Vignette: Carlo Francesco Nuvolone (1609-1662); Le Martyr d'une Sainte.