Bye bye John

coca.jpgJean Baudrillard est mort le 7 mars 2007. Il était né en 1929, l'année même où Berliet organisait le premier raid sur pneu, entre Touggourt et Tombouctou. L'a-t-il jamais su? Il n'en a jamais parlé, je crois. Pourquoi? S'il y en avait un qui se baladait sur la langue en amortissant les bosses, c'est bien lui. L'hyper-réalité, ça dégage des contingences. Et du coup, les vrais, les puristes, ne l'aimaient pas.
Comme beaucoup de ceux qui ont lu dans les années soixante dix, j'ai aimé Baudrillard. Pas seulement parce qu'il s'en prenait à l'image de Foucault alors que nul n'était censé profaner l'icône - l'image était sa chose - mais parce qu'il sondait les faits avec ce sens inné du rapprochement, du simulacre et des correspondances qui donnait à son texte une musique, une ouverture poétique et jubilatoire. 1973, je me souviens, à la terrasse du Flore, en chemise, avec une copine, on lisait La société de consommation. On se disait qu'on était d'accord. D'accord sur tout. Garçon! Vous nous remettrez deux Cocas… Je me souviens de ce mot, à l'inauguration du Centre Pompidou, dans L'effet Beaubourg. Jean voyait la foule se jeter sur le Centre "comme elle se jette sur le lieu des catastrophes", et de prédire ainsi la mort de l'art dans ce cénotaphe intestinal retroussé autour duquel les badauds faisaient cercle… Ou cet autre texte, un éditorial dans Libération, au milieu des années 90, alors que les vaches anglaises se prenaient pour Napoléon et parlaient politique. On craignait le pire, sur le continent. Baudrillard voyait dans l'EBS une première, un acte fondateur puisque, selon lui, pour la première fois dans l'histoire de la vie, un animal posait un acte terroriste et se rebellait contre le cannibalisme imposé qu'on lui faisait subir. Magnifique! La revanche de la vache qui rit. Ce jour là, j'avais rendez-vous avec la médecine du travail. Pas réussi à me faire comprendre.
Il faisait partie, en tout cas pour moi, des ces gens, comme Roland Barthes, comme Gaston Bachelard, comme Mircea Eliade ou Gilbert Durand, comme Paul Virilio qui apprenaient autant à rêver qu'à penser. Il savait inscrire dans ses textes plus ou moins scientifiques, plus ou moins provocateurs, ce qu'il faut de jouissance pour qu'on puisse s'en nourrir et s'en délecter sans bien les comprendre.
Personnellement ça me manquera.