Stupeurs, trahisons et séductions
Monday, April 30, 2007
Ca a commencé à l'initiative de Ségolène Royal. Elle a poussé le premier des dominos. Le reste a suivi. On le lui reconnaîtra. Entre autres positions iconoclastes, en effet, dès la rentrée, elle ne s'interdisait pas de reconsidérer les 35 heures. Un détail, quoi. Court moment de stupeur au PS.
Trahison idéologique! Sous la pression des quelques amis, Aubry accepte néanmoins d'accueillir la princesse à Lille avec sans doute l'intention de la ramener sur des positions plus conformes au Projet, et un sourire un peu douloureux. Bayrou sent le moment venu et sort alors du bois, dégaine des deux mains, shoot from the hip! Salve à droite, salve à gauche, tête à droite, cœur à gauche, il annonce la mort des blocs, la fin des sectarismes obtus et trace son sillon. Ecce homo. Bien au centre. Nicolas Sarkozy, qui voit que quelque chose est entrain de craquer dans l'affaire, sort Gaino du formol et monte à la tribune avec Jaurès en bandoulière, Moquêt en sautoir, et clarifie les choses, en somme. Court moment de stupeur au PS.
La candidate, soudain en difficulté, veut reprendre le dessus à la mêlée et se fait un pack d'éléphants biens montés et tous contents d'être là. Retour aux sources? A l'orthodoxie? Au calme? Pas pour longtemps. Non, ce type désagréable, là, qui nous emmerde avec sa calculette, que personne ne connaît, claque la porte, va bouder dans la Drôme et nous sort un livre assassin qui a la mauvaise grâce de se vendre. Court moment de stupeur au PS.
On doit réagir. Trop tard, le IIIème homme, que personne n'avait vu venir, passe sur l'aile gauche et emmène Azouz qui publie son brulot à son tour. Succès de librairie mitigé. Nicolas continue à enfoncer le clou identitaire avec le bonheur qu'on sait. Droite et gauche sont essoufflées. La grenouille, elle, gonfle au centre, c'est dans sa nature. Trouver des parades, vite. Stimulus-réaction, Besson n'a pas mis le pied sur la tribune UMP pour y faire repentance que Bayrou et Royal annoncent leur volonté de ne plus s'insulter, de se parler, d'explorer leurs convergences (ah, le vocabulaire…). Court moment de stupeur au PS. T'as gardé ta copie du Projet, toi?
Trois jours à peine après l'indispensable débat qui l'oppose à Bayrou en toute courtoise républicaine, Royal annonce l'obsolescence de l'axe droite-gauche, sa capacité à rassembler de la LCR à l'UDF (hop!), et prépare DSK à accepter le portefeuille qu'elle a gaulé à François avant de quitter BMF TV. Mais qui connaît BFM TV? Et, d'ailleurs après tout cela, qui connaît François Bayrou? Pour achever l'axe honni, Sarko fonce embrasser Charasse qui embrasse Sarko avec dans l'œil la jubilation de celui que tout cela amuse énormément. Court moment de stupeur au PS.
Nous l'avons discuté ici, sur ce blog, il y a déjà plusieurs mois. Oui, l'axe droite-gauche n'a plus guère de sens et celui, plus pertinent, de dirigisme-libéralisme s'y est substitué. Et c'est probablement ce qui explique le jeu de chaises sans précédent que nous a offert la campagne.
Certains verront dans ce damier perturbé le triomphe des ambitions putassières d'une classe politique déboussolée, d'autre l'évolution tant attendue de la même sur des bases plus modernes. Je suis de ceux-là. C'est en tout cas mon espoir.
A prévoir: un long moment de stupeur au PS.
Je pensais m'ennuyer, j'ai tenu jusqu'à 22h. Jusqu'au bout, j'ai cru naturellement à l'énorme surprise consécutive à l'énorme quantité d'indécis… Bref, les 40% d'indécis ont voté comme tout le monde, se conformant à la majorité avec une discipline toute statistique, puisque dans ce jeu complexe d'urnes communicantes les effets de reports s'annulaient sans doute mutuellement… Ségo-Sarko. Sarko-Ségo. Pourtant les Français se sont inscrits en masse et sont allé voter. Les jeunes, en particulier, se sont engagés sur le chemin de la responsabilité en politique. Une troisième voie s'est ouverte sous nos yeux où François conduisait le Peuple du Centre. Et tout cela n'a pas changé grand-chose. J'ai écouté.
Nous serons des millions, dans deux jours, à errer dans ce no man's time de l'entre deux tours, ce temps suspendu et vibrant, certains à espérer une confirmation, d'autres un miracle, les déçus à s'abrutir devant les DVD qui traînent depuis des mois à côté du lecteur, encore sous leur film plastique, les derniers préparant dans des locaux incertains, clandestins et enfumés, dans la lumière chétive d'une vieille ampoules, le sursaut révolutionnaire dont le peuple est privé depuis la libération, alors que dans la graisse des rillettes grésillent en mourant quelques mégots mal éteints et qu'à l'œil des camarades perle une larme vite noyée dans un couplet de l'Internationale, fredonné bouche fermée, tard dans la nuit. Si tard…
En Wallonie, Ardennes, pour trois jours.
SOCRATE : Ainsi l’ignorant parlant devant des ignorants sera plus propre à persuader que le savant, si l’orateur est plus propre à persuader que le médecin. N’est-ce pas ce qui résulte de là, ou vois-tu une autre conséquence ?
Une remarque de bon sens: depuis une semaine il pleut sur la moitié sud du pays et l'été s'est installé sur la moitié nord - la mienne, merci – tout cela sur fond de campagne qui verdoie, de cerisiers en fleurs, de pommiers un peu à la traîne, partout des joggers du dimanche, Vivaldi à fond dans les écouteurs, on en profite. On sait que c'est fragile. On caille sur la Cannebière, on lézarde à Mulhouse et on parie déjà sur Paris-Plage à partir de fin mai si le vent tourne à gauche. Je continue. La Suède, parangon d'éthique politique, industrielle et sociale, privatise à outrance et le modèle scandinave part en morceau, avec la banquise. Nos repères s'effritent, les uns après les autres. Même le plus résistant, le tropisme nord-sud. Allez aux nord, vous trouverez toujours quelqu'un pour grimacer en parlant du sud, où vivent loqueteux catholiques, mahométans et animistes confondus, toute cette plèbe paresseuse et inconsistante. On vous le fait toujours sentir, même aux Pays-Bas. Calvin aime le sud à partir du quinze juillet… Mais demandez à ceux de Chicago ce qu'ils pensent de ceux d'Atlanta… Demandez à ceux de Hambourg ce qu'ils pensent de Munich. Demandez à Milan ce qu'elle pense de Naples. Demandez à ceux de Saint Petersburg ce qu'ils pensent du Caucase… Demandez à ceux d'Europe du Nord ce qu'ils pensent de l'Europe du Sud. A l'Amérique du nord ce qu'elle pense de celle du sud. Demandez aux pays du nord ce qu'il pense des pays du sud. Là-haut, froid, travail, épargne et discipline. Au sud, chaleur, bien vivre, subventions et farniente. Même en Corée… Il semble bien que l'affaire soit fractale. Il n'y a guère que le continent africain pour avoir inversé le patern, mais l'a-t-il voulu?
Les voilà en fin de course, groupés dans le virage des tribunes, les quatre pur-sang, qui s'invectivent maintenant avec une bonne humeur et une fantaisie communicatives. Si j'ai bien compris nous aurons à faire un choix en une arriviste mentalement limitée, un néo-fasciste cacochyme, un surexcité violent et un lourdaud ambidextre. Dernier sprint pour chacun. Voilà donc une belle semaine en perspective. Une ambition nationale. Place à la concorde!
Ce que j'aime dans les sondages, comme dans la cuisine, ou la météo, c'est leur côté science dure, ce balisage rassurant d'un futur qui inquiète, il en va du pouvoir comme de la cuisson du rôti ou d'un weekend à haut risque à Anglet. La preuve, on découvre toujours après coup qu'ils avaient finalement raison,
On dit que le Basset est un fauve quand il sent le sanglier fatigué. S'il n'est pas éventré avant, il se glisse sous la bête et la mord aux couilles. Il ne lâchera pas. Il ne bougera plus. Le sanglier non plus, d'ailleurs, on le comprendra. Il n'y a plus qu'à venir servir la bête, au couteau. Le serpent cracheur, lui, attaque aux yeux, au regard de sa proie. Cela entraîne un petit désagrément, une kératoconjonctivite, une saloperie ophtalmique qui peut évoluer vers la cécité totale. Le duo Besson-Begag a mené la traque à son terme. Match nul, dans tous les sens du terme. Chacun, dans un bel élan de loyauté politique, a trouvé son gibier, au sein de sa propre meute et l'attaque sur son point faible, le ravalement des banlieues chez l'un, la myopie politique chez l'autre. En quelques jours, le débat bascule dans le carnage. Il y a de la viande sur les murs… Dans ce jeu rétrécis des caricatures à bon compte, tous les coups sont permis, les rumeurs vont bon train, le lynchage personnel a remplacé les programmes. Les médias, toujours plus people, font des ventes. Sarko et Ségo sont dans un bateau, les deux tombent à l'eau. Qu'est-ce qui reste?
Il ne s'agit pas ici de faire crédit à ceux qui me reprochent d'avoir pris parti. Je l'ai fait, et je l'assume, sur la base de ce que j'ai entendu dans la sphère politique française depuis quelques années. Je pense sincèrement, profondément, qu'élire Royal aujourd'hui serait investir dans le problème, pas dans la solution. Voter Bayrou, serait plonger dans la piscine sans vérifier qu'elle est remplie. Voter ailleurs n'est pas dans mon univers. Voter Sarkozy m'a toujours semblé être un choix libéral et démocratique appuyé sur des institutions que je juge solides. Le TSS et la peur du loup ne m'ont jamais convaincu. De Gaulle, Chirac, Mitterrand, ont tous fait l'objet des mêmes procès anticipés en totalitarisme, ont subi les mêmes racontars et rumeurs pré-électorales. L'histoire a montré que cette tactique ne repose sur rien et n'est pas payante.
La bataille fait rage dans la blogosphère autour de l'affiche de campagne de Ségolène Royal. C'est singulier quand on sait le peu d'importance qu'elle aura comparée à la moindre intervention au 20h. Les uns y voient une vraie réussite, de belles connotations nostalgiques et douces avec les affiches des groupuscules d'extrême gauche qui sévissaient en Allemagne et en Italie dans les années 70, celles qui de temps à autres abattaient un patron et le livraient à la presse déjà faisandé dans un coffre de voiture. D'autres en contestent le graphisme et le traité un peu flou, la typographie trop lourde, le noir et blanc un peu indigent. Il y a dans tout cela un côté timbre poste, effigie figée et vaguement inquiétante de la république. Je veux dire, imaginez que cette femme, avec ce regard, et ce demi sourire soit la personne qui vous accueille à l'hôtel des impôts pour régler un "petit différend". Vous m'avez compris.
L'Angleterre fête l'anniversaire de la guerre des Malouines, un conflit victorieux au cours duquel un gros millier d'habitants - et autant de moutons - d'un petit archipel peu hospitalier de l'Atlantique sud, ont été transformés malgré eux en casus belli opposant le Royaume Uni à l'Argentine - permettant ainsi à quelques puissances moyennes occidentales de tester leur armement de nouvelle génération. Rien de mieux que le field-proven pour vendre un missile. Une jolie photo du Sheffield ou de l'Antelope en flammes, deux navires coulés par l'aviation argentine, vaut mieux qu'une plaquette de présentation. Une guerre qu'on a dite d'opérette, mais pas pour le millier de morts enterrés sur place ou disparus à jamais dans l'eau glacée de l'océan. Je me souviens d'une interview d'un officier anglais qui témoignait sur ce conflit dans un documentaire de la BBC. "War is a messy, filthy business…" disait-il, lui dont elle est le métier. Mais bon, les Anglais aiment la guerre, une sorte de sporting event national, bien que l'Irak semble avoir un peu tiédi l'enthousiasme.
Si d'aventure Royal devait perdre – ce que je souhaite et pense probable – elle n'aura pas à refonder la république. Elle aura raté son passage en VIème. Le primaire lui réussit, on le sait. Sans doute verra-t-elle aussi s'espacer les crises de SCCM (Syndrome Compulsif Constitutionnel de Montebourg) qui l'ont frappée il y a quelques semaines, une pathologie agressive et contagieuse, essentiellement vers le Centre. Pour autant, sa fièvre trouvera sans doute dans l'explosion plausible du PS de quoi consumer l'énergie refondatrice qu'elle aura épargnée. A moins que ses amis politiques ne lui conseillent amicalement de l'exercer en Poitou-Charentes. Et pour le reste, on en reparlera.
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