Belgium (posture linguistique neutre)

devos.jpgEn Wallonie, Ardennes, pour trois jours.
Les histoires belges m'ont toujours agacé. Même lorsqu'elles étaient drôles. Comme les histoires juives, arabes ou la lapidation comique des blondes. Ce côté faisons se poiler les beaufs, dont Coluche avait fait son fond de commerce, cette façon de surfer sur le racisme, le machisme et la xénophobie populaires d'une main, tout en dénonçant de l'autre la stupidité d'un public d'abrutis qui vous fait vivre… non, j'aurai toujours des doutes sur la sincérité de cette démarche.
J'aime beaucoup la Belgique, ce pays qui a vu si souvent, depuis le bas-côté, passer la cavalerie des uns, celle des autres, à cheval ou motorisée… Et la houle des Ardennes, la brique rouge et patinée de Bruges, le désespoir glacé de la côte, promenade à Ostende un jour d'hiver, Brel, la Grand-Place, des frites et des moules…
J'aime travailler avec les Belges, à cause de ce mélange de modestie, de tutoiement, de pragmatisme, de sens de l'absurde et de capacité d'action qui fait si souvent défaut chez les voisins du sud. On se noie rarement dans la cuvette dialectique ici, et pourtant la langue est au cœur du drame. Frottement explosif des langues, si j'ose dire. On sait où ça mène. Mais quelle langue, et quelle leçon! By Jove!
Pour moi, ça a démarré tôt. La Ligne Claire. Tintin, attaqué lâchement, par derrière, dans la cale du Karaboudjan, appelle à l'aide en criant AU SEC…! Cet au secours désespéré, interrompu, qui m'a laissé perplexe, des années durant dans ma chambre avant d'éteindre, à me demander – sapristi - ce qu'il pouvait y avoir de sec dans tout cela. Puis il y a eu, mélangés, les pommes à fumer de Magritte, les belles-sœurs torse nu, nocturnes et nébuleuses de Delvaux, les surréalistes, la poésie ciselée de Brel, le désespoir de Julos, les volumes alignés de Simenon dans la bibliothèque, comme les femmes qu'il rangeait dans ses rayonnages de collectionneur insatiable, inassouvi…
C'est peut-être parce qu'ici la langue et l'identité se superposent qu'on tord les mots, qu'on les malaxe, qu'on les troue, qu'on les dissèque, qu'on les rudoie jusqu'à ce qu'ils parlent et, ce faisant, qu'on donne naissance aux clowns géniaux qui nous ont enchantés, un jour un Devos, grammairien tortionnaire, un autre jour l'absurdité nonchalante d'un Chat.
J'aimerais qu'un jour, et à jamais, on efface Pauvre Belgique de l'œuvre de Baudelaire.

Vignette: Raymond Devos