Fatigue de l’entre-deux-tours

bourin.jpegNous serons des millions, dans deux jours, à errer dans ce no man's time de l'entre deux tours, ce temps suspendu et vibrant, certains à espérer une confirmation, d'autres un miracle, les déçus à s'abrutir devant les DVD qui traînent depuis des mois à côté du lecteur, encore sous leur film plastique, les derniers préparant dans des locaux incertains, clandestins et enfumés, dans la lumière chétive d'une vieille ampoules, le sursaut révolutionnaire dont le peuple est privé depuis la libération, alors que dans la graisse des rillettes grésillent en mourant quelques mégots mal éteints et qu'à l'œil des camarades perle une larme vite noyée dans un couplet de l'Internationale, fredonné bouche fermée, tard dans la nuit. Si tard…
La vérité? Nous en avons tous marre. Fatigués, nous sommes. Eux sont sans doute au bout du rouleau. On aimerait que quelque chose se passe dans ce films mal monté où ceux de gauche ont de bonnes raisons de voter au centre, où ceux de droite ont de bonnes raisons de faire de même et ceux du centre de bonnes raisons de voter ailleurs… Alors imaginons qu'ils dérapent, rêvons… On voudrait que François, chauffé à blanc - c'est trop pour lui - craque sous la pression et soudain, affligé d'une attaque massive du syndrome de Tourette, ne monte plus à la tribune sans hurler Eat me slut!!! en agitant les bras compulsivement… Toutes les vingt secondes… On prie pour que Royal, transportée par la charge mystique du rôle, par ces voix qui traversent ses nuits, - et lourdement perturbée par une deuxième épître dévastatrice d'Ariane Mouchkine – ne s'exprime plus qu'en parlant à l'envers, les mains fendues de profondes stigmates… On aimerait que Le Pen s'emporte, éclate une artériole du lobe pariétal et cite Giresse en croyant citer Jaurès, pour faire la nique à Nico. Sarko, justement, qui s'est enfin trouvé beau sur les affiches, qui a aimé ce petit côté latin lover qu'on lui a fait d'un coup de feutre noir, se préserve chaque matin un petit carré de moustache et abandonne sa coupe fifties pour une mèche rebelle… Bref qu'enfin chacun joue le rôle qu'on lui assigne…
On peut rêver, on rêvera. Comme tout le monde, on se connectera ici dimanche à dix-huit heures exactement et on attendra donc sans surprise le beau jaillissement d'histogrammes prévu à vingt heures sur les chaînes nationales
. Commencera la soirée électorale, la Nème…
On aimerait tant qu'elle soit mise en scène comme ceci.