L’Asie Coule à Mes Oreilles*

singapore_old.jpgIl y a, en Asie du Sud, quelque chose de profondément perturbant dans la conjonction de la moiteur de l'air, l'exubérance végétale du sol, la ligne passive et scrutatrice de la paupière supérieure, la brûlure des épices, la beauté linéale des  femmes, la cruauté qui sourd et l'effervescence triviale des villes, des néons et des ports. Beaucoup, et depuis toujours, se sont perdus dans ce guet-apens  narcotique sans jamais vraiment passer le rideau de bambou derrière quoi se cache la vérité de ces pays suffocants. Pour autant qu'elle existe, ailleurs que dans une bille d'opium fumée dans un quelconque Lotus Bleu. La Chine, on le dit, pourrait tousser. Le train économique ralentira, pétaradera, mais l'inertie est telle qu'il ne s'arrêtera pas. La ligne de pente joue pour elle.
Ce qu'on entend ici, c'est que l'Asie, si longtemps humiliée par les vagues coloniales, par ses désordres internes, par ses tropismes culturels de stagnation, l'Asie, donc, est en marche et, mieux, se sait en marche avec son fatalisme propre, quels que soient ses modèles. Ceux qui lui profitent seront adoptés. Sans états d'âme. Le monde est, sera vite tripolaire. La Russie, de retour sur les chemins de la puissance, se reconnaît à l'ouest dans la vielle Europe, et à l'est dans l'extrême orient.
Je me demande jusqu'à quel point l'Europe et ses vieux pays transits de certitudes et de rationalité ont mesuré ce qui se passe ici, s'ils sauront équilibrer la glissade qui aujourd'hui fait basculer le monde d'un océan à l'autre.
L'Asie consomme. Eldorado de ceux qui font produire, elle est la hantise de ceux qui produisent. Les délocalisations, qui en sont devenus le symbole malheureux, ne sont qu'un détail dans ce qui se met en place. Plus grave sera la bataille pour l'accès aux ressources, clé du développement et de la puissance planétaire. On se souvient de cette photo de Mao, mains derrières le dos, face à une immense carte du monde.  Pékin, exempt de casserole coloniale, entre en Afrique, abandonnée par tous, avec l'ardeur d'un protecteur intéressé. Pour la première fois, l'empire du milieu n'absorbe pas, il s'exporte. Il est urgent d'en comprendre les méthodes.
Pour autant, les démocraties occidentales affaiblies ne remettront pas en cause les principes qui les fondent. Mais un jour ou l'autre, nous buterons sur un impossible.
Le monde sera vite dangereux. 

* Alain Bashung

Vignette: Prince Malais; 1900-1910

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Femmes…

chiotte3.jpg chiotte2.jpg chiotte1.jpg

Des femmes, de la Femme avec un grand F, d'Elle, universelle et différente, il a été question pendant la campagne. Ségolène est une femme. Ca nous changeait des Pompidou du genre. Elle se découpait en blanc sur le gris des costumes de Bianco et de Dray, de DSK et de Fabius. Elle souriait, radieuse et triomphante, parfois sévère, mais maternelle et juste. Quel homme aurait parié sur un sourire? Blair, peut-être, dont elle frôlait les convictions par instant avant d'être ramenée au bercail par les gardiens du dogme. On disait en octobre, sondage à l'appui, qu'elle avait gagné les primaires précisément parce qu'elle était une femme. Etait-ce un cadeau? Certains y ont vu un avantage, d'autre un handicap, d'autres rien.
Face à elle, pas d'ambiguïté. Sarko, pas très moderne, a peu joué de sa probable et secrète féminité, et davantage cité Jaurès qu'Oscar Wilde dans ses diatribes. Lorsqu'il met un short, ça n'est pas un mini-lycra-moulant-effrangé-fuchsia, c'est pour courir et faire suer François. On sent que ça l'amuse moins, François. Il serre les dents et il court avec le chef. Et hop, à poil dans la douche, on a la CGT à voir.
Donc deux modèles, l'un féminin, l'autre masculin, dont on dit qu'ils convergent (pardon…), que la modernité fait se recouvrir (pardon…) dans un mouvement de va-et-vient (pardon…) et d'inexorable similarité. L'androgyne progresse. La planète se réchauffe.
C'est pour moi l'occasion de signaler l'excellent livre d'Olivier Postel-Vinay, La revanche du Chromosome X, enquête sur les origines et le devenir du féminin, chez Lattès. Dans son introduction, il écrit: "Le féminin est le sexe de base. Eh oui. Le masculin est dérivé du féminin. Cela se voit de manière tout à fait claire quand on examine la croissance de l'embryon puis du fœtus. Si nous étions tous hermaphrodites, comme les escargots, mon livre perdrait beaucoup de son intérêt."
(La vie aussi, soit dit en passant…)
La place était donc prête, chaude, bordée. D'Olympe de Gouge à Simone Veil, en passant par Louise Michel, Mary Wollstonecraft ou Flora Tristan, elles ont été nombreuses à se battre pour faire en sorte qu'en 2007, il soit rendu possible qu'une femme accède à l'Elysée. Que s'est-il donc passé?
C'est sans doute qu'il ne suffit pas d'être une femme, comme il ne suffit pas d'être un homme pour convaincre. Ma conviction est que si Ségolène Royal avait organisé sa campagne avec méthode, si elle avait proposé un projet stable et crédible, si elle avait su rassembler son parti, au-delà des couleuvres avalées pendant les primaires, elle aurait gagné. On me dira oui, c'est vrai, et si les tortues avaient des roues, elles iraient bien plus vite. Certes. Mais entre un modèle de leadership fort et masculin, incarné par Sarkozy, et celui, plus féminin, autoritaire mais compassionnel de la candidate, l'opinion a oscillé longtemps. Qui pouvait prédire que la sainte ne connaissait pas son catéchisme?
Ce qui me ramène à l'Asie, où je suis et où les femmes ont encore un peu de terrain à couvrir. Dans cette belle multinationale de Singapour, lorsque l'on s'échappe pour un petit biological break, on hésite entre trois portes. Celle des femmes – l'image la montre se maquillant -, celle des hommes – il a un haut-de-forme, et celle des Executives, les chefs – qui portent un haut-de-forme et pas de rouge à lèvre.
Pas encore.

Vignettes : signalétique, les portes des toilettes.

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Fanfare et Méthode Rose

gould2.jpgLe 6ème prélude de Bach (ré mineur, BWV 851), tout le monde le connaît. Ca se sifflote à huit heures sur la ligne 1. Mais interprété par Glenn Gould, c'est une autre partition, simplement parce qu'exécutée sur ce tempo - maladivement rapide - la main droite n'est plus qu'une succession de trilles spectrales et que la main gauche, qu'on croyait être là comme une assise harmonique, révèle une mélodie inattendue que, sans doute, le compositeur avait entendue en l'écrivant. Quelque chose est révélé. Ainsi, il suffit donc de presser la battue et c'est le métronome qui change le sens des choses.
Ainsi va la politique. Sarkozy a placé très haut le curseur de sa boîte à rythme. Il bat et affole les musiciens qui cherchent à le suivre. Seuls les virtuoses survivront. Ceux qui resteront à la traîne resteront en dehors. Dans l'Asie où je pars ce soir, cela paraîtrait bien normal. Ici, cela donne le tournis à une opposition encalminée dans la pétole qu'elle a elle-même conçue. Elle trouve qu'il en fait trop, elle trouve qu'il va trop vite. Sarko court et fait courir et, ce faisant, change le sens de l'action politique. Là où la gauche nous promettait un feu de camp - certes un peu discordant - chanté bouches fermées par la secte allumée, Nicolas opte pour un réveil au clairon mâtiné de rap. Allez, tous en short et au bois!
J'ai toujours pensé que la phrase "listen to the music behind" valait pour tout. Quelle est donc la musique qui sourd en filigrane de ceux que nous rencontrons, avec qui nous travaillons, avec qui nous parlons? Quelle est celle des événements que nous traversons, qu'on nous rapporte?  Est-elle harmonieuse ou dissonante? Douce ou majestueuse? Quel en est le tempo, largo, allegro vivace, lento?
C'est cela, cette apparente cacophonie ondulation de la vie qu'il faut entendre, qu'il faut saisir. La réponse est toujours dans la musique, celle des choses. C'est donc bien dans le changement de forme et de rythme que Sarkozy introduit sa rupture, bien davantage que dans les options stratégiques choisies ou dans la composition d'un gouvernent d'embrasure.
"Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation", dit le premier secrétaire, "Il faut donner du temps au temps", disait le grand endormi du Ni-Ni, mais le lento socialiste et sa Méthode Rose n'y ont pas suffi. A trop vouloir assoupir et rassurer la France-d'en-Haut-Bobo, Hollande en a perdu le pays bas (pardon…) et les classes populaires, comme les autres, ont déserté.
Quant à elle, la Fille en Blanc qui voulait bouger les lignes, la voilà seule sur son rocher. Il lui reste Baudelaire à fredonner, qui l'avait dit avant les autres et – prémonition du poëte – l'avait sans doute écrit pour elle:

LA BEAUTE…
[Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.]

Vignette: Glenn Gould

Mise à nu de La femme fatale

fatale.jpg"L'ai-je bien descendu?"
- Qui, Hollande?
-  Mais non, pas lui, vous voyez bien qu'il bouge encore! Et arrêtez de m'agacer avec le passé. Je parle de l'escalier qui va du pinacle où l'on m'avait mise, oui, Moi, au saloon du Solférino. Ca va cogner au bar, vous allez voir, ça va chier sa race, dit elle en souriant à ses adeptes en pleurs, certains se flagellant déjà.
Oui, je referme La femme fatale, le livre de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, qui retrace la campagne épique et victorieuse de Royal, ce moment d'histoire inédit de l'histoire de la république, I, II, III, IV et V.
J'en sors stupéfait. C'est très bon. Beaucoup d'entre nous, sur nos blogs un peu critiques, en recoupant les images et les mots déversés sur la France pendant six mois, avaient eu l'intuition de ce que masquait le sourire mystico-cybernétique de la candidate. Là, la description vient valider l'intuition. L'équipe de campagne était donc bien une pétaudière d'adeptes dominés par le mesmérisme reptile de la cheffe, ce New Social Glamour borderline qui a fait se pâmer les plus fragiles. Psychologiquement, je veux dire. Voir à cet égard les déclarations web-évangélisatrices de Mnouchkine. On baigne dans le mysticisme culturel mondain, on déconne à bloc. N'est pas Artaud qui veut. Même BHL s'y est laissé prendre. En moins d'une demi heure, il a convaincu la candidate que le Darfour n'était pas une enseigne d'hypermarchés et qu'il fallait, oui, qu'elle soit elle-même. Et qu'elle l'écoute. Trop fort. En un dîner dans un bon endroit, un petit blanc sec de pays et un sourire, elle l'a convaincu… de quoi, au fait?
Autour d'elle, dans la pagaille du chenil, on croise des sémiologues alchimistes qui savent transmuer quelques hypothèses en quelques certitudes, qui savent, eux, que la vague de féminisation de la société - et l'obsolescence du modèle d'autorité masculine, ridicule, si naïf, si pataud - ne peuvent que porter la candidate vers un triomphe; des sondeurs à qui ont fait sonder si fort qu'ils en ont la nausée; des gériatres bon-enfant, pas tout à fait sortis des séquelles du curare, mais retrouvant une libido toute léonine; tout un petit monde archéo-bobo qui s'agite dans l'ivresse laïque d'un succès garanti par Notre Dame de La Garde; des politiques, aussi, des vrais, fatigués de rire nerveusement, qui rejoignent sans états d'âme d'autres équipages, sur d'autres barques. Ca aurait pu gouverner le pays. On disait, je crois, qu'il fallait avoir peur de l'autre. Lisez.
Pensons à l'avenir. J'ai là-dessus une opinion. Une conviction. Je souhaite - et je le ferai savoir au moins à mes proches – que le Congrès Socialiste se réunisse en septembre. Je souhaite qu'il élise Ségolène Royal à la tête du parti, sur la base des 17 millions d'indécis qui ont fait barrage à Sarkozy et qui donc le méritent.
Je souhaite en effet deux quinquennats à Nicolas.

Bleu

bleu2.jpgA peine un reste de shampooing qui s'évacue sur un ciel délavé, cristallin, le temps qui ondule dans les travées de vagues, la confidence d'un vent du sud, une colère iodée, parfois. Ca ne dure jamais assez longtemps. On garde les images. Des mots, lu "The Troublesome offspring of Cardinal Guzmann", de Louis de Bernière, cet anglais au nom perfide. Rêve éveillé, magnifique.
Bref, retour au bureau.
Mais pendant ce temps, Le Président installait son premier ministre (tiens, celui-là, il était en cinquième quand j'étais en quatrième, dans ce collège de la Sarthe où nous chassions les vipères à mains nues) et peaufinait son gouvernement. Nous, on ne savait rien, pas un kiosque sur l'écume. J'aurai donc tout raté. La soirée électorale et sa chorégraphie citoyenne. Et dans la foulée, Nicolas, bon demi d'ouverture, passe à Bernard (tiens, celui-là, j'étais dans l'avion avec lui, retour de Singapour, il y a dix jours, lui déjà très excité, il devait savoir, le bougre), j'aurais voulu voir la stupeur des clients, au Zinc du Solférino, allez, mettez-nous un alcool fort, pour la route… MAM vue de l'Intérieur, comme disait Gainsbourg, qui n'aura à recycler ni treillis ni rangers, Rachida, aussi brune que l'autre était blonde, à la Justice… Et Alain Juppé pour un grand ministère écologique. Et, tiens donc, Jacques à la tête d'une croisade mondiale pour le développement durable. Aucun rapport. Si ça ne refroidit pas la planète, ça, on peut laisser tomber.
Enfin la terre. Le Figaro, dévalisé. Signe des temps. Mais Libé est là, ce journal qui salit un peu les doigts et se trompe avec tant de passion, et depuis si longtemps, qui voyait dans le paso doble Ségolène (tiens, celle-là, je la voyais souvent au GEC, le soir, quand j'étais étudiant à Nancy) et de Bayrou un souffle d'ouverture assez canaille, et qui devine aujourd'hui dans l'ouverture de Sarko un braconnage douteux, plutôt racaille. Ca fait sourire. On ne se refait pas.
On se frotte les yeux partout en Europe, dit-on, et jusque dans la famille royale de Hollande, je parie. Ainsi la France pourrait changer? Un homme d'action dans l'hexagone? Trivial…
La houle encore au creux du ventre, j'entends que la gauche tangue, qu'une vague bleue se prépare… quel beau cadeau, ce bord qui se prolonge. La sirène trouvera-t-elle un rocher pour s'asseoir, elle que Copenhague inspirait tant? Ou se perdra-t-elle dans les abysses que ses amis lui préparent.
Mais qui sortira de l'onde agitée? Quelle Vénus? Quelle Athéna? J'ai mon idée là-dessus. Dans les grands couloirs pompeux du bâtiment, on conspire à voix basse, les cigarettes rougeoient dans la pénombre, on se passe des mots que l'on brûle ou qu'on avale ensuite, on fait cercle autour de faibles lampes, la relève se tisse dans le silence des alcoves. Qui donc sortira fort de la tempête? Qui donc barre le seul bateau qui ne coule jamais?
Bretrand le sait, Fluctuat nec mergitur.

Prise de distance

hermite.jpgOn dit qu'à partir de quatre ans débutait l'éducation des rois, de telle sorte qu'à cinq, ils savaient déjà tout de la route tracée et de ce qui les attendait. Mazarin fait entrer Louis XIV au Conseil à douze ans. Alexandre a 16 ans lorsqu'il conduit sa première armée à la victoire. Pour autant, Louis XVI n'a pas quarante ans alors qu'il s'interroge (sans doute) en place de Grève sur les bénéfices de la charge. Mauvaise pioche…
Et la république a remplacé la transmission lignagère par la vocation personnelle ou l'opportunité historique – certes, on peut discuter du mérite républicain, mieux vaut être fils de ministre que celui d'un bourrelier de la Creuse, ou fils de prof pour rentrer à Henri IV. Ainsi on dit qu'à quinze ans de Gaulle rend une dissertation où il se met en scène en tant que général sauvant la France (lire, à cet égard, les fabuleux De Gaulle de Jean Lacouture). Projet ou prémonition? On dit que Mitterrand commence à parler de son destin présidentiel à l'âge de quatre ans, schéma corporel à peine bouclé… Mais Pompidou, lui, arrive par hasard, Giscard par erreur. Chirac par éliminations successives. Chacun son lot.
Alors, laissons la Pucelle du Poitou à ses quelques voix jusqu'en 2012 et parlons Nicolas. Que sait-on de lui, de ses aspiration, de cette enfance dont se sont saisi les rois du divan depuis quelques semaines en se sentant les doigts. Pas grand-chose. Le petit Nicolas rêvait-il d'un destin élyséen le soir, les yeux fixés dans ceux du Bouillon? On n'en sait rien, mais on sait, pour l'avoir entendu pendant la campagne, qu'il était habité. Par la France. Par son histoire. Par son destin. Par sa singularité. En trois mois, Guaino lui a torché un panégyrique à faire pâlir les os déjà blancs d'Isocrate. Du coup, sachant ce qu'est la France, on comprend mieux qu'il éprouve le besoin de se mettre au vert quelque jours, pour se rassembler, pour mettre de l'ordrejuste (excusez-moi, c'est un réflexe, une lexicalisation involontaire et pernicieuse) dans ses idées. Où se retire-t-il? Ils n'en parlent pas beaucoup de ce côté du globe mais je suis sûr que le service de presse fera le nécessaire pour qu'un paparazzi dûment accrédité prenne une ou deux photos du prince aux pieds nus. Du prince en nu-pieds? Rincé à la chartreuse? Ou sous les cocotiers? Il l'a bien mérité, Nicolas.
Tout ça pour dire que moi aussi, par empathie, par affinité, par dévotion, par habitude aussi, je me retire pour deux semaines, comme je le fais tous les ans, seul avec un vieil ami tellement ami qu'il tolère trop d'oignons dans la salade, hors couverture GSM, sans blog, à barrer la nuit exactement au milieu de l'univers, quand la mer tourne au métal noir et qu'on a froid, qu'on se demande ce qu'on fait là, pourquoi on s'impose tout ça, l'esprit bloqué sur le petit Patrimonio qu'on savourera au mouillage dans une crique de roche rouge.
Vale! A dans quinze jours.

Vignette: L'hermite, Tarot de Visconti

L’aile droite, l’aile gauche et le croupion.

spatule.jpgElle a perdu.
Et ce malgré tous mes efforts!
Et ceux de toute la blogosphère de gauche dont pour la première fois, les experts sont formels, l'impact aura été déterminant.
Malgré Ariane Mnouchkine qui écrivait il y a peu, en toute simplicité "Ô! Nos visages blêmes, nos mains sur nos bouches tremblantes et nos yeux pleins de larmes. Ô ce jour-là nos visages… les avons-nous déjà oubliés ? L’horreur de ce jour-là, l’avons-nous déjà oubliée? La honte de ce jour-là? Voulez-vous les revoir, ces visages? Moi, non." Non Ariane n'évoque pas la mort de Louis XVI, Waterloo ou la mort de Victor Hugo, mais avril 2002.  
Malgré la peur attisée la veille du scrutin: le pays allait brûler. Il fallait, pour apaiser la France, voter à gauche, forcément à gauche.
Bref, tout ça n'a pas suffit.
Pour une fois, la soirée électorale m'aurait plu, et je suis à perpète. Rien vu, rien entendu? Dormais paisiblement dans l'Asie qui avance. Mes camarades me disent que le PS a commencé à découper le coq gaulois - ou la pintade - hier soir en direct, avec la hâte fébrile d'un médecin légiste pressé d'en finir. On le comprend. A qui servir l'aile gauche, à qui l'aile droite? Va-t-on resservir la bête en entier? A qui réserver le croupion? Et comment farcir la carcasse? On n'a pas fini d'en débattre et de chercher la synthèse-minute qui sauvera la basse-cour pour les législatives.
Sans compter qu'il va falloir rémunérer Bayroulonesome cowboy non fumeur – pas même capable, cette fois, de coffrer Jo Dalton.
Pendant ce temps la droite, nouvelle force tranquille, va son chemin et compte ses nouveaux amis. Ils vont être nombreux. J'ai lu sur le site de l'Express que Jacques Attali revendiquait une longue amitié avec Nicolas Sarkozy – depuis 1981 apparemment. Il nous sert un portrait élogieux, affectueux, une confession qu'on aurait aimé lire mi-avril, quand ses amis politiques percevaient dans le discours de la droite républicaine le claquement de bottes bien cirées et les sirènes du couvre-feu.
La presse de Singapour commente l'élection ce matin sur trois thèmes: le changement et la moralité, le rapprochement avec les Etats-Unis.
Un Thatchérisme gaulois.

Vignette: Spatule couleur de rose, Cayenne. (Pour Buffon, fin XVIIIème)

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Body language

body.jpgUn long voyage, ça permet de voyager. Je veux dire, par exemple, de finir un bon livre. Life of Pi, de Yann Martel, l'histoire extraordinaire d'un jeune indien naufragé qui dérive des mois durant sur le Pacifique, dans un canot où ont trouvé refuge un zèbre blessé, une femelle orang-outan, une hyène et un tigre du Bengale. Ca va saigner. Qui va survivre?
On n'en sort pas…
Ca permet aussi de lire la presse en détail. Et de tomber sur quelques prouesses du genre. Par exemple cet article d'Anne Chemin, dans le Monde, qui rapporte une expérience extravagante menée par Jonathan Littel, (Les Bienveillantes, Goncourt 2006). Jonathan a regardé le Débat deux fois! Déjà on s'enthousiasme. Mieux, la deuxième fois, il n'a pas mis le son pour entrer dans la sémiotique de l'événement et décoder le body language des candidats. Ca interpelle, un débat sans le son. Moi, je l'avais laissé. Par moment, c'est vrai, j'ai regretté. Mais décodons avec Jonathan. Un frémissement de la narine droite de Nicolas, ça veut sans doute dire augmentation des petites retraites? Ségolène plisse les yeux et incline légèrement le buste en avant, ça veut peut-être dire une idée qui va son chemin? La main droite de Nico, légèrement levée, le majeur seul bien dressé et les quatre autres doigts ramenés sur la paume, ça veut certainement dire bienvenue à nos amis UDF. Le même, qui se fait invectiver depuis deux heures, se tortille et  implore du regard les animateurs, ça veut dire de grâce, jetez-lui un seau d'eau? Pour finir, le petit Littel conclut de façon définitive à la victoire de Ségolène. Pour lui, c'est évident. Il est fort. N'est pas sémiologie qui veut… Mais Jonathan et la sémiologie ont leur limite.  Le body language d'Arlette Chabot restera une énigme.

Aujourd'hui, c'est le jour J, ou le jour S, après les dernières manœuvres au cours desquelles une candidate parmi les deux candidats s'inquiète du réveil des violences en banlieue en cas de victoire adverse, histoire de ne monter personne contre personne et surtout de ne pas jouer sur les peurs des français. Enfin un véritable argument de campagne…
Ici, à Singapour, la presse ne fait état d'aucun mouvement de chars en France, et pas même des élections. Il fait bien trop chaud.
Les magasins sont ouverts.

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Même pas mal!

savate.jpgFallait-il ou non organiser ce débat? Qui sait? En tout cas on aurait pu en débattre. Un débat sur le débat, en somme. Avec les partenaires sociaux, par exemple. Je m'étais dit que je ferais un billet sur autre chose, sur Pete Best et Paul McCartney par exemple. Le temps a fait son œuvre, le batteur évincé des Beatles naissants serait prêt à revoir Sir Paul, sans haine… Mais parlant de haine, ça me ramène au débat. Allons-y.
D'emblée, Royal m'a convaincu avec ce petit langage qu'elle nous a appris à aimer. Moi aussi, comme elle, je suis contre l'agressivité de la violence… comme elle l'a d'ailleurs démontré tout au long d'un échange où, une fois encore, s'est vérifiée cette vieille loi qui veut qu'on ne dénonce jamais mieux chez les autres ce que nous n'acceptons pas de nous. Car enfin, on nous avait annoncé un Sarkozy excité, haineux et agressif, on a vu un homme calme et méthodique, plutôt courtois, plutôt maîtrisé et calé sur un discours dans l'ensemble cohérent avec le programme annoncé depuis des mois. On nous avait annoncé une Royal sûre d'elle et compassionnelle, elle a été méprisante, cassante, inélégante et vague dans ses propos, revenant sans états d'âme sur quelques unes de ses promesses phares et trouvant dans le compromis syndical français la solution miracle à son manque de conviction sur les dossiers difficiles… Et comme cela pendant deux heures. Pendant ce temps, le Milan AC…
Alors qui a gagné? On ne peut répondre qu'en revenant sur l'objectif car on finit par oublier quel était l'enjeu électoral du show: convaincre le maximum d'électeurs parmi les 18% qui ont voté Bayrou au premier tour. Point. Pour le reste, chacun est dans son camp et y restera. Je ne vois pas dans le débat d'hier ce qui pourrait amener un électeur de Royal à voter Sarkozy au deuxième tour, et inversement. La question est donc: à quel type de discours cette population centriste est-elle sensible, en majorité? Elle a montré, pendant toute la campagne, qu'elle se méfiait de la sclérose politique française et cherché des réponses claires aux chantiers qui doivent être pris en charge par le nouveau pouvoir. A cet égard, Royal s'est placée sur une posture socialiste traditionnelle, la résolution du mécontentement par la dépense. La stratégie du chèque. Sarkozy s'est positionné sur un discours de contenu et de résolution concrète des problèmes, un programme économique assez proche de celui développé par le candidat UDF et n'a donné aucune prise au TSS en s'agitant de façon inconsidérée ou en grognant comme un pittbull. C'est même l'inverse qui s'est produit…
Je n'ai plus aucun doute sur l'issue du scrutin.

Séguéla et les métamorphoses

fish.jpgLe 1er mai sur RTL, Jacques Séguéla carabosse la ségosphère et annonce publiquement sa décision de voter Sarkozy. Jacques, lui! Le ségomaniaque de la première heure, autrefois prince du paradoxe qui, en une affiche, fit du socialisme fiévreux de tonton l'image même d'une sagesse agricole vaguement pétainiste… Lui, le sculpteur d'opinion, l'oracle des têtes de gondoles, vigile au Carrefour des idées… Lui, le verbe de la modernité, maître de la Séguésphère. Lui, Nicolas l'a appelé.
- Allo, Jacques? C'est Nico. Tout baigne?
- RAS. Como esta?
- I need you! SOS… Tu dois me sortir du TSS. Tu es où?
- A Gstaad, en RTT
- Dis bonjour aux copains… et saute dans le TGV
- OK!
Jacques a voté Royal au premier tour et votera Sarkozy au deuxième. Preuve qu'il fait les choses dans l'ordre. Dans l'ordre juste. L'inverse eût été risqué. Il l'a senti. Très tôt. Avec ce flair de cochon truffier qui a fait sa carrière. Et l'enjambement du cadavre UDF, encore chaud, donne à la manœuvre une solennité somme toute assez républicaine.
Alors on peut se demander. Combien sont-ils, les Séguéla en puissance? Pour un qui l'admet, combien glisseront secrètement Nicolas dans l'enveloppe est se disant qu'après tout, il a raison, Jacques, il faut que les choses changent. Car l'argument est là, celui en tout cas que le démiurge des temps modernes invoque: avec Royal, l'attelage se figera dans l'ornière, les éléphants sont épuisés. Avec Sarkozy, le bateau tanguera, à coup sûr, mais il avancera. Un argument qui tient, soutenu par le sondage publié par le Monde le 2 mai. 63% des français pensent en effet que les choses changeront avec Nicolas, 59% pensent qu'elles ne changeront pas avec Ségolène. Conclusion? Que serait la France sans contradiction? Il faut se rendre à l'évidence, en fin de campagne, dans l'opinion, le candidat UMP incarne un désir d'avenir.
Paradoxe et cohérence: Séguéla.