Fanfare et Méthode Rose

gould2.jpgLe 6ème prélude de Bach (ré mineur, BWV 851), tout le monde le connaît. Ca se sifflote à huit heures sur la ligne 1. Mais interprété par Glenn Gould, c'est une autre partition, simplement parce qu'exécutée sur ce tempo - maladivement rapide - la main droite n'est plus qu'une succession de trilles spectrales et que la main gauche, qu'on croyait être là comme une assise harmonique, révèle une mélodie inattendue que, sans doute, le compositeur avait entendue en l'écrivant. Quelque chose est révélé. Ainsi, il suffit donc de presser la battue et c'est le métronome qui change le sens des choses.
Ainsi va la politique. Sarkozy a placé très haut le curseur de sa boîte à rythme. Il bat et affole les musiciens qui cherchent à le suivre. Seuls les virtuoses survivront. Ceux qui resteront à la traîne resteront en dehors. Dans l'Asie où je pars ce soir, cela paraîtrait bien normal. Ici, cela donne le tournis à une opposition encalminée dans la pétole qu'elle a elle-même conçue. Elle trouve qu'il en fait trop, elle trouve qu'il va trop vite. Sarko court et fait courir et, ce faisant, change le sens de l'action politique. Là où la gauche nous promettait un feu de camp - certes un peu discordant - chanté bouches fermées par la secte allumée, Nicolas opte pour un réveil au clairon mâtiné de rap. Allez, tous en short et au bois!
J'ai toujours pensé que la phrase "listen to the music behind" valait pour tout. Quelle est donc la musique qui sourd en filigrane de ceux que nous rencontrons, avec qui nous travaillons, avec qui nous parlons? Quelle est celle des événements que nous traversons, qu'on nous rapporte?  Est-elle harmonieuse ou dissonante? Douce ou majestueuse? Quel en est le tempo, largo, allegro vivace, lento?
C'est cela, cette apparente cacophonie ondulation de la vie qu'il faut entendre, qu'il faut saisir. La réponse est toujours dans la musique, celle des choses. C'est donc bien dans le changement de forme et de rythme que Sarkozy introduit sa rupture, bien davantage que dans les options stratégiques choisies ou dans la composition d'un gouvernent d'embrasure.
"Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation", dit le premier secrétaire, "Il faut donner du temps au temps", disait le grand endormi du Ni-Ni, mais le lento socialiste et sa Méthode Rose n'y ont pas suffi. A trop vouloir assoupir et rassurer la France-d'en-Haut-Bobo, Hollande en a perdu le pays bas (pardon…) et les classes populaires, comme les autres, ont déserté.
Quant à elle, la Fille en Blanc qui voulait bouger les lignes, la voilà seule sur son rocher. Il lui reste Baudelaire à fredonner, qui l'avait dit avant les autres et – prémonition du poëte – l'avait sans doute écrit pour elle:

LA BEAUTE…
[Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.]

Vignette: Glenn Gould