L’Asie Coule à Mes Oreilles*

singapore_old.jpgIl y a, en Asie du Sud, quelque chose de profondément perturbant dans la conjonction de la moiteur de l'air, l'exubérance végétale du sol, la ligne passive et scrutatrice de la paupière supérieure, la brûlure des épices, la beauté linéale des  femmes, la cruauté qui sourd et l'effervescence triviale des villes, des néons et des ports. Beaucoup, et depuis toujours, se sont perdus dans ce guet-apens  narcotique sans jamais vraiment passer le rideau de bambou derrière quoi se cache la vérité de ces pays suffocants. Pour autant qu'elle existe, ailleurs que dans une bille d'opium fumée dans un quelconque Lotus Bleu. La Chine, on le dit, pourrait tousser. Le train économique ralentira, pétaradera, mais l'inertie est telle qu'il ne s'arrêtera pas. La ligne de pente joue pour elle.
Ce qu'on entend ici, c'est que l'Asie, si longtemps humiliée par les vagues coloniales, par ses désordres internes, par ses tropismes culturels de stagnation, l'Asie, donc, est en marche et, mieux, se sait en marche avec son fatalisme propre, quels que soient ses modèles. Ceux qui lui profitent seront adoptés. Sans états d'âme. Le monde est, sera vite tripolaire. La Russie, de retour sur les chemins de la puissance, se reconnaît à l'ouest dans la vielle Europe, et à l'est dans l'extrême orient.
Je me demande jusqu'à quel point l'Europe et ses vieux pays transits de certitudes et de rationalité ont mesuré ce qui se passe ici, s'ils sauront équilibrer la glissade qui aujourd'hui fait basculer le monde d'un océan à l'autre.
L'Asie consomme. Eldorado de ceux qui font produire, elle est la hantise de ceux qui produisent. Les délocalisations, qui en sont devenus le symbole malheureux, ne sont qu'un détail dans ce qui se met en place. Plus grave sera la bataille pour l'accès aux ressources, clé du développement et de la puissance planétaire. On se souvient de cette photo de Mao, mains derrières le dos, face à une immense carte du monde.  Pékin, exempt de casserole coloniale, entre en Afrique, abandonnée par tous, avec l'ardeur d'un protecteur intéressé. Pour la première fois, l'empire du milieu n'absorbe pas, il s'exporte. Il est urgent d'en comprendre les méthodes.
Pour autant, les démocraties occidentales affaiblies ne remettront pas en cause les principes qui les fondent. Mais un jour ou l'autre, nous buterons sur un impossible.
Le monde sera vite dangereux. 

* Alain Bashung

Vignette: Prince Malais; 1900-1910

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