Full Contact Presidency

boxe.jpgOn dit que mercredi dernier Nicolas Sarkozy est intervenu sur la chaudière de l'Elysée dont le brûleur, encrassé depuis 95, perdait chaque année un peu de son rendement. La glaciation menaçait. Il est donc sur tous les fronts. Que fait donc Fillon?
L'ère de l'hyper-présidence a commencé, au grand bonheur de la presse, marquant ainsi une rupture avec l'obscure et ténébreuse distance d'un Mitterrand ou la passivité compassée d'un Chirac que seuls les taureaux burnés du Salon de l'Agriculture parvenaient à faire frémir. Mais ne nous arrêtons pas simplement à l'anecdote. Sarko va au contact. En première analyse, on dit qu'il s'expose, qu'il prend des risques, qu'il met en jeu la fonction, comme si cette dernière devait par nature se tenir loin de l'action, dans une sorte de flou mystérieux, n'exprimant ses oracles qu'aux heures fixées par le  calendrier républicain, Vœux et Fetnat, protégée par un rang serré de fusibles ministériels. C'est sans doute vrai, mais partiellement.
Revenons sur l'affaire de la réforme de l'université, sur laquelle on soupire depuis vingt ans avant d'éteindre la lumière et dormir.
Temps 1: Pécresse va au taf avec un texte dont on sait qu'il provoquera des réactions vives. On le sait. On l'a anticipé. En négociation, cela s'appelle une position de départ. Elle fixe la référence initiale, on a intérêt à la fixer le plus haut possible.
Temps 2: émois syndicaux et corporatistes de tous ordres.
(En temps normal le temps 3 tenait à un coup de fil du président demandant l'abandon du texte, suivi d'un petit remaniement ministériel.)
Temps 3: Sarko déboule, propose qu'on discute tout ça autour d'une bière, recule sur quelques détails et maintient d'essentiel.
Temps 4: Pécresse propose un texte amendé.
Temps 5, tout le monde semble plutôt content. En tout cas à court terme.
Le fait nouveau de ce rituel républicain est bien l'exposition et la mise en danger de la fonction en même temps que l'utilisation de sa force de séduction. En s'exposant directement, physiquement, Sarko force ses interlocuteurs à s'en prendre directement à la présidence, sans intermédiaire. Il fait ici jouer tout le poids symbolique de la fonction et, du même coup, valorise la partie adverse qui soudain négocie avec Dieu. La table sur laquelle chacun pose son dossier est étrangement hexagonale… Ivresse. L'émotionnel prend le pas sur le technique. Dégommer un ministre, c'est comme froisser une aile. Casser le président, c'est s'en prendre au moteur. Le jeune Julliard, sans doute déjà star des réunions familiales, pourra répondre à ses cousines, à Noël, oui, oui, il m'appelle Bruno, il est sympa. C'est vraiment Lui, Moi et la France… Les cousines battent des mains…
Sarkozy a sans doute trouvé la clé de la réforme. Dans sa poche, la sienne. 

Go Go Girls

go.jpgDans l'hagiographie encore chaude des présidentielles, Ségolène Royale, Sophie Bouchet-Petersen et Nathalie Rastoin sont présentées comme la trinité générique de la stratégie victorieuse que l'on sait. Il fallait gagner la première manche, socialo-socialiste, elles ont cueilli la rose et jeté l'androcée. Il fallait piloter la campagne, elles ont été aux commandes, par petit et gros temps, jusqu'au crash final et souriant. Il fallait refonder la France, elles ont… décidé de prendre le PS. C'est courageux.
Une stratégie, donc, faite de surprises et de nouveauté qui a désorienté les forces médiatiques - naturellement vendues à Nicolas Sarkozy - et déclassé un troupeau d'éléphants paisibles et somnolents. Une stratégie concentrée à l'extrême sur la candidate, un discours solaire, rayonnant, rythmé par un "JE" continu, trou noir de la pensée politique qui aspire et digère tout ce qui pourrait graviter autour de l'Elue presque élue. Du JE au jeu, j'ai voulu comprendre. Je suis allé fouiner du côté des jeux de guerre et des damiers. J'ai ressorti quelques vieux articles de socio-dynamique appliquée à la stratégie, une approche fondée sur les principes du Go, dont on dit qu'elle a sous-tendu la Longue Marche victorieuse de Mao… Regardons les un par un et d'un peu près.
Principe 1: Se représenter simplement la complexité. Oui, le principe est respecté, même appliqué dans son essence la plus simplissime : "Aimez-MOI et ne pinaillez pas sur le reste".
Principe 2: Voir loin, jalonner et exister partout. Idem. Pour ceux qui n'auraient pas saisi, c'est dans le titre. "Mon Désir d'Avenir est intact, JE ne l'assouvis pas à court terme. Trop simple. JE suis la candidate socialiste naturelle de 2012…"
Principe 3: Coexister avec les forces d'opposition: "JE passe un SMS à Besancenot, JE passe un SMS à Bayrou, et inversement…"
Principe 4: Créer du lien et construire des territoires d'influence. "JE conduis 4000 débats participatifs hyper-fructueux et bouleversants, et JE fais la synthèse des 12.000 propositions des internautes de Désir d'avenir. La France revisitée et enfin connectée à mon site."
Principe 5: Etre consistant et cohérent dans l'action. "JE mets DSK à Matignon et Bayrou ferait un bon premier ministre…" Passons au 6…
Principe 6: En toutes circonstances, se ménager des degrés de liberté. "JE suis une femme libre, je ne m'interdis rien…" Solitude extrême de François…
Principe 7: Développer des aptitudes mentales de conquête. Oui, le 6 mai au soir, "JE vous mènerai vers d'autres victoires!"
Principe 8: Savoir manier les stratégies d'extension comme les stratégies de contention. "A Villepinte, J'ai choisi un tailleur rouge."
Principe 9: si le jeu est bloqué, changer de damier. " JE rentre à Melle…"
Le trio emportera-t-il la bataille de Solférino? On peut commencer à en douter.

Heart Disk Failure et refondation socialiste

goupil.jpgParfois les mots détournés m'agacent. Je les trouve snobs. Le dernier en date: "logiciel". Il a fait son apparition pour stigmatiser la programmatique idéologique défaillante du Parti Socialiste. Il est maintenant partout. Il faut "changer le logiciel socialiste", lit-on dans la presse concernée, la droite ayant upgradé le sien au cours des cinq dernières années. Va donc pour Solférino-V0.2, version bêta pour cinq ans au moins, avec Windows sur l'avenir. Après, on verra. Pourquoi ne pas demander à Microsoft de s'en charger, ou à Google? Et pourquoi ne pas en profiter pour changer de disque dur quand tout plante et que la mémoire rame? Où sont les sauvegardes? La Carte Mère ayant planté les présidentielles, le bug est général, hard & soft.
Au fond je déteste cette métaphore vaguement prétentieuse, appliquée à la politique, ce plug & play du destin national, ce côté cliquez là et la France s'exécutera toute seule, assené pour travestir la réalité d'un parti en panne de programme, qui est à la modernité ce qu'un Goupil de première génération est au PC d'aujourd'hui.
Immigration, identité, nation, ordre, travail - sans oublier la bravitude - les mots ont leur importance et vont bien au-delà de leur sens premier. En particulier lorsqu'ils sont portés par autre chose qu'un ordinateur. Les mots sont indissociables de la voix qui les porte. On l'a vu tout au long de la campagne. Ils ont été scrutés, et même analysés par des spécialistes qui, par exemple, ont pu montrer de façon incontestable, scientifique, que lorsque quelqu'un place beaucoup d'anaphores dans les discours d'un candidat, il y a soudain beaucoup d'anaphores dans le discours du candidat! On le voit même sur un graphe, ce qui achève de convaincre les sceptiques. On est stupéfait. Le Nobel n'est pas loin.
Ce qui fait que je m'interroge sur l'apparition de ce mot de "logiciel" dans le vocabulaire de refondation de la gauche. Peut-être, en creux (pardon), pourrait-on faire l'hypothèse que l'illusion mécanique, cybernétique, matérielle, permet une fois encore au Parti Socialiste de faire l'économie du vivant, de la chair, du coeur, du réel. En d'autres termes de contourner les Fabius, DSK , Mélenchon et consorts, à qui la vérité de la vie, la vraie, celle des ambitions, des convictions, des blessures, des trahisons et des joies, interdit apparemment de s'entendre. Il n'y a ni cœur ni émotion dans un ordinateur, il n'y a que des puces, et ça en démange plus d'un(e).
Allez, HAL, on a du taf.

Vignette: le Goupil G4, la réponse française à IBM et Apple.

Business Model et Refondation Socialiste

lenin.jpgIl y a de l'argent à faire, et ils ne le voient pas ! C'est une honte. Un simple accord avec quelques tour operators choisis, et c'est dans la poche. La fortune. Avant même que Marie-George n'y pense. Combien d'Américains, combien d'Anglais, combien de Russes et de Chinois - surtout chinois - paieraient cher pour assister en direct aux débats de refondation du Parti Socialiste français? A mon avis des milliers. Il suffit de demander à Mnouchkine de mettre ça en scène, façon Atrides, et sa cartonne sa race. Grave. On ne voit pas bien qui d'autre que le PS, dans le monde, pourrait encore débattre des principes fondateurs du marxisme-léninisme, s'invectiver sur les apports du VIIIème Congrès ou du rôle du ???????????????? ?????????????, des apports d'Epinay, de l'Union de la Gauche, de l'émergence extrêmement récente de l'économie et de la mondialisation au cœur du politique… Tout ce qui est rare est cher. Tout a un prix.
J'ai reçu hier un petit mail de Ségolène. Elle m'invite personnellement à m'inscrire pour quelques euros à Désir d'Avenir afin de poursuivre avec tous les jeunes "un renouvellement profond de la vie politique, de ses méthodes et de la Gauche". Je vais adhérer.
Les grandes manœuvres ont donc commencé, le spectacle aussi. Venue d'un cyber-space sondagier, Little Miss Sunshine part au combat et s'en prend aux éléphants, comme toujours, frontale et souriante, avec de l'ordre juste et  des propositions simples. Par exemple, les 22.000 pages de synthèse des débats participatifs sur le thème "Faut-il déclencher sans sommation le feu nucléaire sur les installations nucléaires civiles iraniennes", suggestions rapportées par Sandrine, modératrice altermondialiste, jeune professeur de SVT au Lycée Pierre Brossolette de Livry-Gargan (Koz, tu y étais, non?). Les éléphants s'ébrouent, ça va pas, non? depuis quand on dérange les gens en pleine sieste? Arrivent les Gracques, par l'aile droite. Anonymes, tous portant un masque de caoutchouc à l'effigie de Bayrou, brandissant le Manifeste du Socialisme du Réel. Les éléphants se placent en faisceaux, ils sont agacés. Ca va saigner. La salle applaudit. Mélenchon esquisse une percée syncrétique et lance l'Internationale. Personne ne suit. Sauf Raffarin, qui s'est glissé subrepticement chez les Gracques. On ne sais jamais. Les éléphants chargent à leur tour et piétinent la Madone, lumineuse et offerte, agenouillée pour le martyr, pendant que les Gracques passent des SMS. Ils auront un peu de retard pour déjeuner Chez Françoise. La salle est debout. Elle est enthousiaste. Elle exulte. Elle veut du sang, du gore, des pleurs, une justice rapide - comme en Chine - pourquoi pas la guillotine, pourquoi pas la Terreur. Justement, jaillit Montebourg, côté jardin, perruqué et costumé comme Saint-Just, une nouvelle constitution à la main, il accuse, il accuse et il accuse…
Hollande, lui, discute avec les pompiers et cherche la sortie de secours…
On en rêve. Entrées adultes à 100€, dégressif pour les groupes à partir de 20, tarif étudiant -30%, 20€ pour les adhérents. Tout ce bel argent qui se perd… Après tout, lumière parmi les Lumières, Voltaire n'a-t-il pas écrit: "Le commerce, qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté a étendu le commerce à son tour; de là s'est formée la grandeur de l'Etat".
Perdide Albion. La faute à…

Vignette: non, ça n'est pas Julien Dray

Voyage, retour samedi

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Lever de lune: vague mauve

Inertie médiatique et soirée télé

tsunami2.jpgLa presse est unanime. Nicolas Sarkozy fait face, depuis l'humiliante défaite de dimanche, à une situation de crise qu'il va lui falloir gérer afin d'être prêt en 2012 à inspirer et rassembler un l'électorat aujourd'hui déboussolé. La condamnation cinglante à laquelle son ancien parti fait face et le désaveu de l'opinion sont patents puisqu'il n'obtient au bout du compte que la majorité absolue. Même les classes bourgeoises et les 200 familles semblent avoir pris leurs distances.
Comment expliquer un tel phénomène? Plusieurs facteurs entrent en jeu. D'abord l'incapacité de l'UMP à reconnaître l'obsolescence de son corpus idéologique. On voit bien que depuis cinq ans l'opinion a évolué, en contact avec le monde, et s'est lentement mais très sensiblement déportée à gauche. Cette migration, que ce parti aurait pu observer si seulement il avait analysé les mouvements politiques des pays qui nous entourent, il ne l'a pas vu ou, pire, il a refusé de le voir, de le reconnaître. L'illusion d'un monde immobile n'est-il par le meilleur alibi d'un cartel de conservateurs paniqués et prisonniers de leurs réponses éculées? 
Deuxième facteur, l'incapacité des hippopotames à s'accorder et trouver une plateforme politique crédible. Les uns tirent à droite, les autres vers le centre, les autres restent dans l'eau et attendent pour mordre, la narine émergeant à peine. C'est qu'il y a du monde dans le marigot. Les couteaux ne restent pas au vestiaire. L'électeur, excédé, ne s'y retrouve plus. Aucun renouvellement ne vient donner chair à un projet mort-né, oublié alors même que l'encre achevait de sécher. Il ne suffit pas de s'opposer à l'autre et d'invoquer un Tout-sauf-Ségolène quelconque pour gagner. Le faux-nez ne fait pas le clown, il faut que le talent soit là. Il faut inventer un véritable désir d'avenir et la droite n'a pas su le faire. D'où son terrible échec. 
Troisième facteur, il ne suffit pas de proposer des synthèses molles, de congrès frileux en congrès houleux, comme François Fillon a tenté de le faire depuis quatre ans, par souci de maintenir une unité dont chacun sait qu'elle n'est que de façade, pour convaincre un électorat beaucoup mieux à même de juger que ne semblent le penser les hiérarques fatigués. Depuis toujours laboratoire d'idées et de progrès, le parti gaulliste s'est laissé bousculer sur son propre terrain, serinant à l'envie ses vieilles recettes. Le soufflé ne monte plus. A l'évidence, l'UMP pourra ne pas attendre 2008 pour désigner un chef capable d'incarner le futur et d'insuffler au parti une autre manière de faire de la politique!
Les Américains disent "face the brutal facts". Et bien oui, il faut faire face, maintenant, à cette majorité absolue qui devra, bon an mal an, trouver une plateforme crédible pour convaincre les électeurs et prendre le pouvoir en 2012.
Enfin, je ne voudrais pas, ici, abaisser le débat au niveau des ragots de la presse people, mais Nicolas et Cecilia n'ont-ils pas joué avec le feu en associant ce qui relève de la vie privée à ce qui relève du combat politique? Un couple est un couple, une aventure partagée, pas un argument ou une péripétie de campagne.

Et un p’tit dernier

vin1.jpg"Hello, Mister Nicolas!"  "Hi! Vladimir! How are you doin'?"  "Just fine. Allez, de quoi on parle? Tu trouves la bouffe comment ici?"  "Attends, on se parle vraiment. On se parle les yeux dans les yeux. On se parle en regardant l'avenir. On se parle vraiment parce qu'il faut se parler. On se parle parce que la parole est d'or. On se parle parce que… on parle… heu… du bouclier anti-missile? Non?"  "Ah! fucking bouclier… OK, tovaritch, mais alors on se fait un petit toast avant, non? Tiens, justement, j'en ai de la bonne!"
Glouglou
"Excellent! C'est de la quoi?"  "KGBskaïa, la meilleure, Elle est de 1953! Mort de Joseph, peace be upon him, mûrie dans les caves du Kremlin."  "Et c'est quoi, là, au fond de la bouteille, là."  "Là? Ah, oui, une molaire de Tchétchène, ça rehausse…"  "Elle a pas un petit goût amer, non?"  "Mais non, mais niet. Alors, tovaritch, tu voulais me parler de bouclier?"  "Oui… c'est drôle, ah je me sens bien… mais bien… mais libre… d'un seul coup… tous ces chants d'oiseaux célestes…"  "Allez, une petite deuxième,… donc ce bouclier…"  "Oui, le bou…bouclier. Oui… le Stade Toulousain… le Stade Français… Un type bien ce Laporte. Mais qu'est-ce que c'est joli, Vlad, toutes ces belles couleurs… autour de ta tête, comment tu fais ça..?"  "Rien, rien…"
Glouglouglou
"Je suis bien, mais bien…"  "Bon Nico, j'ai une idée!"  "Oui, tu as une idée, Vlad… tout d'un coup j'en ai plein aussi"  "Et si on faisait un petit sudoku!"  "Petit Sudoku toi-même, oh mais…"  "Attends, rassieds-toi, regarde, tu vois la grille, là, tu vois la ligne du bas, elle est vide"  "Yeah, Highway-Sixty-One-Champs-Elysées…"  "Alors c'est simple, tu vois j'ai mis des chiffres dans les cases, il faut que tu complètes pour trouver en bas le code de la force de frappe nucléaire française… d'accord?". "Ouais, fatstiche-fastoche! Et je gagne quoi? Il est à toi ce gros cheval vert avec un casque?"  "Un bouclier, par exemple…"  "OK, on y va. Ah dis-fonc, elle est belle cette fille dans le ciel avec des diamants? Tu la connais?"  "Rien, rien, une amie…".
Glouglouglouglou
"Bravo Nico! Là, tu as gagné. C'est exactement ça! Mais dis-donc, tu as pas une conférence de presse here and now?"  "Merde, j'ai dit que je ferais une conférence de presse et ce que j'ai dit que je ferais je le ferai, non?"  "Micha! Igor! Il faut raccompagner Mister Nico la conférence de presse. Non, doucement, c'est un ami. Alors das vidania camarade!… Non, Micha! Pas dans la fourgonnette, j'ai dit à la conférence de presse! Non, Mister Nico, repose la bouteille, on t'en fera porter une…".

Fin de Partie

uccello.jpgEn 1965, la droite française porte de Gaulle au pouvoir, après qu'il ait été mis en ballotage, afin d'éviter à la France le leadership d'une gauche encore sous l'influence d'un parti communiste très puissant. Pour autant, une grande partie de son électorat est encore scandalisée par le retournement historique du général sur la question algérienne et reste profondément antigaulliste.
En 1981, Mitterrand accède à l'Elysée en s'appuyant sur l'union de la gauche. Nombre de communistes se méfient des socialistes et pourtant, disciplinés, obéissent aux injonctions unitaires d'un PC qui ne sait pas encore qu'il creuse sa propre tombe.
En 1995, encore sous le coup d'une gauche décevante et sanctionnée en 93, une partie de l'électorat, impressionnée par son discours sur la fracture sociale, vote Chirac sans être vraiment chiraquienne.
En 2002, j'ose affirmer – mais n'est-ce pas la preuve d'une analyse politique hors norme – que 80% de l'électorat ne se retrouve pas dans le programme du président qu'il élit pourtant…
Mi-juin 2007, fin du combat électoral, quels que soient les résultats du deuxième tour des législatives. Début de l'après. Un bon moment pour revenir sur la campagne. J'ai lu quelques livres d'histoire immédiate, comme on le fait maintenant. La femme fatale, analyse dure mais je crois réaliste - et d'ailleurs confirmée par beaucoup au sein même du sérial - de la façon dont Royal a conduit son action. Le sacre de Nicolas, une analyse de la campagne centrée sur les trois principaux challengers, Royal, Sarkozy, Bayrou. Très bon livre également, qui n'est complaisant pour personne. Et quelques autres moins intéressants, comme La chute de la maison Royal, un affreux petit pamphlet pas même signé, un règlement de compte inter-socialiste qui ne mérite pas d'être ouvert, Qui connaît Madame Royal ou La face Karchée de Sarkozy, qui sont des portraits ad hominem… j'en passe.
Les élections présidentielles forcent au choix, large au premier tour, étroit au second, encore qu'en 2007, on puisse considérer que les jeux ont été faits bien avant le premier tour. Il faut prendre position. Certains l'ont fait pour un candidat, d'autre l'ont fait contre. Le TSS (Tout Sauf Sarkozy) a porté à gauche des voix de refus, le TSS (Tout Sauf Ségolène) a porté à droite d'autre voix de refus. Dont la mienne.
Royal ne m'a jamais convaincu. Militant socialiste, j'aurais voté DSK, sans hésiter aux primaires. Je l'ai assez dit ici, je ne vois en la Madone Rose qu'une bulle mystico-narcissique qui avance, aveugle et seule, sous de jougs de très anciennes névroses. La médiatisation outrancière de la candidate, qui a construit sa victoire en novembre 2006, s'est retournée et nous a peut être épargné une double catastrophe: Ségolène elle-même, et celle d'un parti en déflation permanente depuis 2002, en implosion aujourd'hui.
Bayrou ne m'a jamais convaincu car n'étant plus nulle part, je ne vois pas bien où il pouvait aller. Le phénomène de déception bilatérale qui lui a fait prendre quelques sympathisants à droite et à gauche en mars ne m'a jamais vraiment convaincu. La réalité l'a ramené là où il est. Hors du cadre.
Par nature je me méfie des donneurs de leçons centristes qui le lundi tancent la droite et le mardi la gauche. Pour autant, j'ai essayé de garder de la distance, de ne pas être l'adepte bouleversé d'un Nicolas triomphant. Du moins ai-je essayé. J'ai exprimé très tôt des doutes sur le candidat UMP et cela à plusieurs reprises, sur sa dérive républicaine-ronflante, sur ce catéchisme républicain à la Guaino qui m'insupporte - même s'il est montré aujourd'hui qu'il était payant - comme m'avait irrité la promenade solitaire et larmoyante de Mitterrand au Panthéon en 81, une rose à la main, le regard embué flottant sur les gisants des héros, sans un coup d'œil pour 200 journaliste maintenus hors champ. J'ai aussi exprimé ce qui m'impressionnait chez Sarkozy, et apprécié la façon dont, par différence, il conduisait son équipe.
Mais la campagne avançant, il faut choisir et se déclarer. Restait donc Sarkozy, dans les limites que j'ai dites. J'ai donc fait le choix, comme beaucoup, sans grande passion mais avec la certitude qu'au sein des options qui s'offraient, il était le mieux à même de prendre le job et, pour la première fois, je suis vraiment rentré en campagne. Je ne regrette pas.
Je me suis beaucoup amusé.

Vignette: Paolo Uccello; La bataille de San Romano; 1438

Trahison ou Raison, Besson et les autres…

degaulle.jpg"De Gaulle trahit-il la France ou bien un gouvernement félon quand, une nuit de juin 40, il vole de Bordeaux vers Londres?" Commentez.
L'opprobre blogosphérique s'est abattue sur les "traitres" avec une violence verbale rare depuis quelques semaines. Je veux parler de ces Besson, Kouchner, Hirsch et autres amis du couple royal, qui ont choisi de s'engager dans un camp qui n'était pas le leur quelques semaines auparavant. En est-on bien sûr, d'ailleurs? On écrit sur eux ce qu'écrivait Vichy sur de Gaulle, ce que l'opinion et la pensée unique d'alors imposaient de dénoncer. Le général n'était pas "passé à droite", mais à l'Anglais. Pouvait-on faire pire?
Oui, certes, ne comparons que ce qui est comparable. Mais regardons de plus près.
Que fait Besson au PS? Depuis quelques mois, il essaie d'apporter un peu de rationalité et de mesures au sein d'un univers pour le moins chaotique et rétif au réel. D'un côté, boulevard Saint-Germain, une secte d'amazones opportunistes, cyniques et politiquement désarticulées, de l'autre, rue de Solférino, un PS ayant passé depuis longtemps la phase des soins palliatifs. Et d'un côté comme de l'autre, il ne reçoit qu'indifférence, suspicion, dédain et, finalement, mépris. Alors il tranche, brutalement, et plutôt que de gaspiller sa compétence au sein d'une bande qui la piétine, il la met au service d'une autre équipe qui, elle, conduit un projet mieux balisé. Le dilemme est simple: faut-il renoncer à ceux qui le bafouent et donc respecter ses propres convictions? Ou, à l'inverse, se soumettre à leur complaisance et renoncer à ses certitudes. Et quel choix est-il le meilleur pour le bien du pays, puisque tel est l'objectif, et que pour l'atteindre, la victoire électorale n'est qu'un moyen? A moins que par un retournement pervers des choses, le contraire soit devenu la norme… Besson a choisi ses convictions et je ne vois pas qu'on puisse le lui reprocher. Les faits ne lui ont pas donné tort et l'aveuglement où s'enferment ceux qui l'attaquent vaut à mon sens moins que sa lucidité. Sympathique ou pas, peu importe, l'homme n'a fait que rejoindre son camp.
Je ne me souviens pas d'attaques stigmatisant la trahison d'Azouz Begag. Tiens, pourquoi? La trahison ne vaudrait-elle que dans un sens? Ce qu'a vécu Besson au PS n'est pas moindre que ce qu'a vécu Begag au gouvernement. Bon point de bonne gueule contre délit de sale gueule? Qui en veut à Azouz d'avoir déserté ceux qui ne l'écoutaient pas?
Kouchner a toujours été un électron libre. Un agité sympathique et brillant, un bougeur de choses. Regardez son parcours, c'est à lui qu'il se tient, à lui seul. Il veut pouvoir agir. Alors agir où? Au PS? Autant courir dans un marécage… et ça l'épuise, Bernard. La non-décision y est devenue la loi. Elle préserve l'appareil, elle est le moniteur du coma idéologique où végètent les hiérarques dispersés. Que voit-il en face? L'action organisée, l'opportunité de faire. Au nom de quoi l'abandon d'une troïka inepte, divisée et comateuse serait-il un acte de forfaiture? La logique de la personne et du projet prend le pas sur la cause perdue, et c'est heureux. On apprend aujourd'hui que Khartoum recule d'un pas dans la barbarie qui sévit au Darfour. L'aurait-il fait aussi vite sans l'activisme du toubib? Peut-être. Peut-être pas. Mais laissons-lui le bénéfice du doute.
Ces mouvements d'hommes montrent que les clivages traditionnels et les fonds de commerce partisans ont fait leur temps. On attend des acteurs politiques qu'ils s'engagent davantage pour le pays – qui en a besoin - que pour les cliques qui les portent. Or il n'y avait de projet crédible et de dynamique qu'à droite. D'autres suivront, qui subiront le même opprobre, celle du désespoir d'un PS victime de sa propre indigence.
Ils sont les bienvenus.

Vignette: de Gaulle à la BBC; 18 juin 1940

Soirée Télé

tele.jpgFinalement, j'ai fait un poulet. Conservatisme. Et soirée électorale avec un plateau sur les genoux. Prêt pour le match.
Claire Chazal est rayonnante et PPDA hyper rassuré sur son job. Le bel éventail est bleu. Quelques points d'observation.
D'abord, va pour un pilon, un peu de riz basmati. Commerce équitable. Citoyen du monde. Fabius entre dans le studio. Laurent reste l'homme politique le mieux habillé du microcosme. Pas un pli. Cravate impeccable, col de chemise amidonné, une élégance de gentilhomme solognot, une diction parfaite, un sourire estompé de banquier genevois, calvitie rassurante, il habite son rôle à la gauche de la gauche avec une conviction inspirante. Il y a quelques mois, il apparaissait dans l'Express, je crois me souvenir. En jean. Oui, en jean, mais avec un pli parfaitement repassé, sur des mocassins à clochettes. Sans commentaire. Pas comme Raffarin. Jean-Pierre, il n'a pas enfilé son costume depuis une heure qu'on le croirait tout juste sorti d'un très gros flirt dans la luzerne. Mais je l'aime bien, Jean-Pierre. Je comprends toujours le début de ses phrases… après, ça tire-bouchonne… comme ses pantalons. Rien à faire.
Hollande est là, rose sur fond rouge, soucieux, grave et concentré, he's got the blues. Il a l'enthousiasme d'un condamné qui demande à aiguiser lui-même le tranchant de la guillotine. Royal "apparaît"– pour moi, c'est toujours un bonheur - grave et lumineuse, elle demande aux kids, aux djeuns et aux queums de se bouger pour faire péter à nouveau la victoire du 6 mai. Forcément sublime.
Un morceau de blanc. Déglaçage très réussi pour la sauce. Delanoë, survitaminé, a décidé, à lui seul, de compenser l'absence regrettable de Bernard Kouchner, parti sauver la planète, et de Jack Lang, parti sauver les meubles. On ne l'arrête plus. Il refonde à tout va en poussant des petits cris et en bougeant les mains. Il ira loin. Jack m'a manqué, rien sur le formidable espoir qui anime le peuple de gauche, rien sur l'héritage incontournable de François Mitterrand, rien sur un monde plus juste, plus solidaire… Et qui d'autre peut rivaliser avec Laurent, question chiffon?
Ah, Bayrou! Le voilà à l'écran, regard flottant d'un boxeur compté à huit, genou au sol, qui sourit au public en se demandant ce qu'il fait sur ce ring… se souvient plus de rien, François… ce que veulent les français… tous ces teeshirts oranges… on lui coupe la chique. Le MoDem a déconnecté. Reboot…
Un petit coup de Cabernet pour faire diversion. Rachida la mauresque a décidé de s'offrir Guigou l'aryenne, Pécresse en appui à l'aile gauche, Borloo affiche un sourire d'entraineur comblé un soir de victoire à Valenciennes. Allez mes lionnes… Besancenot rentre en jeu, toujours très frais, très RTT. Un vrai classique, on met un euro et ça démarre, antilibéralisme, salauds de patrons, grève générale, tous dans la rue… Nominal, Olivier, parfait, rewind de la bande pour aller la passer sur France 2. Religieuse au chocolat. C'est bouclé. Mais de quoi ont-ils parlé?
L'immigré hongrois a fait silence.

Du Scrutin aux Scalpels

scalpels.jpgJe suis allé surfer sur la vague bleue, rue de Poitou, ce matin assez tôt. Nous étions deux, dans une ambiance d'après midi pluvieuse en fin de saison à Knok-le-Zout. La dame qui me précédait glissait son bulletin dans l'urne et je me suis placé à côté d'elle, pour attendre. Il ne fallait pas. "S'il vous plait, monsieur, faites la queue", a dit la préposée. "Quelle queue?" j'ai demandé, déjà à la limite de la désobéissance citoyenne. "Ben, là!". La dame était partie. J'ai fait la queue tout seul.
J'ai fait les courses, ensuite. Un poulet. En fait, j'ai hésité. J'étais indécis. Pourquoi pas un rôti. C'est dimanche… d'élection.
Je profite donc de la consternation multipolaire de gauche, de l'engouement monomaniaque de droite et de l'indécision des autres pour me faire un peu de pub, ici et maintenant.
Scalpels, mon dernier, est sorti il y a deux mois et ça va. Il a été récompensé par le Société des Gens de Lettres (Balzac s'est fait excuser pour la cérémonie) et s'est vu attribuer le Grand Prix SGDL de la nouvelle pour 2007. Discours chaleureux et cocktail dans les jardins de l'Hôtel de Massa, l'une de ces rares oasis parisiennes où à tout moment l'on s'attend à voir passer un jardinier au retour d'un improbable potager… Un moment touchant au cours duquel j'ai rencontré Gilles Lapouge, à qui je dois des moments de grâce quand autrefois il lisait et commentait à la radio un conte matinal qu'il allait chercher dans la littérature de tous les continents. De ces moments qui donnent envie d'écrire.
Olivia de Lamberterie a chroniqué Scalpels de façon élogieuse à Télématin, immédiatement après sa sortie. C'est important. La presse également a bien accueilli le livre (Le Monde, Madame Figaro, Lire, Les Echos…) et Christine Orban a fait un joli papier de soutien dans Psychologies. Son Deux fois par semaine m'a beaucoup touché. Un choc entre le divan et le deuil. A lire. Des blogs que j'aime bien en parlent aussi. Tamaculture, Clarabel, Alsapresse… Je laisse toujours un message.
Quand un livre est sorti, il vous échappe. Peut-être le blog est-il un moyen de n'être pas complètement coupé de son destin.
Je travaille sur un roman - je peine, je veux dire - et je voudrais avoir bouclé avant la fin de l'année, en fonction des lounges, des lobbies, des coins de table, des avions et des trains où les mots filent avec le bruit du vent.

Jour de corrida chez les blogueurs

dedale.jpgConnaissez-vous Second Life? Un site internet, un monde virtuel où , en se créant un avatar (personnage imaginaire que l'internaute se construit), chacun peut circuler mieux, plus vite et plus librement que dans notre monde réel et pesant où il faut attendre des heures un taxi ou qu'une certaine catégorie du personnel s'y remette pour sauter dans un train. Bref un monde idéal où le petit devient grand, le laid devient beau, le pauvre devient riche, le confus change de sexe, où the losers now will be later to win, for the times, they are a'changin'. Encore…
Famille de France, une association catholique, aimerait le faire interdire, au moins le contrôler mieux, pour protéger ses enfants. C'est qu'on y trouve le jeu, le sexe et la violence. Sex, drugs and Rock'n Roll, en somme, on n'en sort pas.
Certains comprennent et argumentent. D'autres ne veulent pas et argumentent. Personnellement, j'ai déjà assez de mal avec ma First Life pour m'en coller une Second. D'autant que la Second prend du temps sur la First et qu'à ce jour personne n'a proposé de temps virtuel achetable sur le net. Et j'en ai peu. Mais il faut y aller pour comprendre.
Je suis donc allé sur Second Life pour me créer un avatar. Tout un travail de réflexion, et pour moi un cauchemar, je rate toujours une des cases à cocher, je me goure de perruque, de cuissardes, des trucs comme ça…
Tout ça pour dire que Versac réagit avec mesure à une tentative d'estocade de Toréador. Ils dialoguent sereinement sur le sujet. Je ne vais pas trancher dans le débat, d'abord parce que tout le monde s'en fout et que je ne suis pas centriste. Et de toute façon j'attends les conclusions de la mission que Ségolène Royal a confié en avril à Michel Rocard sur les enjeux du numérique pour vraiment prendre position. On me dit que Michel vient de finir de potasser la notice de son nouveau mobile mais qu'il a du mal. Il photographie ses chaussures à chaque fois qu'il veut appeler Ségo et même la numérotation vocale n'est pas bien sûre de le comprendre. Anyway… ça n'est pas le sujet. D'ailleurs, justement, le sujet… oui, Second Life. Donc j'ai voulu m'inscrire, mais mon avatar ressemblait trop à Maurice Couve de Murville et le système l'a refusé. Abandon. Comme quoi il est sévèrement régulé.
On dit que tout système en réseau, hyper-communiquant, auto-organisé, crée du sens. Second Life en est un. Quel sens se crée dans ce système? Nul ne sait. On peut faire l'hypothèse que s'y développeront des phénomènes similaires à ceux qui régissent les sociétés humaines puisqu'après tout ce sont des humains qui pianotent dans l'affaire. Lire à cet égard l'excellente intervention de Clarisse Herrenschmidt justement indiquée par Versac. Imaginer que le net, ce grand labyrinthe digital, global, radicalement nouveaux, enfant de la pensée binaire, puisse être régulé par les processus et les outils de contrôle, bref une grammaire policière de l'ancien monde, ça serait une première. Oury n'est plus là pour faire The Silicon Gendarme. Le sens de l'histoire ne s'inverse que rarement (hormis l'Iran de 1979, mais la volte-face historique du radicalisme islamique ne repose sur aucune rupture technologique majeure). La Chine a voulu contrôler les SMS et mis vingt mille personnes sur la tâche. Elle recule. Il en faudrait cent fois plus…
Non, je suis en phase avec Versac qui doute de cet interventionnisme désuet. Le système s'auto régulera progressivement à partir de ses propres mécanismes de contrôle. Ils seront internes à la toile. Mais ils sont encore à inventer de telle sorte que la bête qui parcourt les souterrains du web n'éventre pas ce sur-moi collectif qui nous permet de survire.
Le barbare n'est jamais loin.

Vignette: Dédale; Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits; Mss. lat. 4416, fo 35

Le collège de François

perrais1.jpgCela remonte à la fin des années 60. François courait avec les autres et nous ne savions pas que, d'un château l'autre, il serait un jour à Matignon.
Un autre temps. Un temps où celui qui pouvait jouer le riff de Satisfaction sur la grosse corde impressionnait, celui qui connaissait le Si7ème passait pour un guitar hero. Un temps où s'opposaient durement à la récré ceux qui pensaient que porter des chemises à fleurs ou des cheveux longs était une atteinte à la  virilité obligée de l'après-guerre, et ceux qui en rêvaient. Quand le prof de grec en collait une à un élève, pas de cellule de soutien psychologique. C'était juste un gnon. Ta zoa trekeï, ça voulait pas dire connais-toi toi-même. C'est tout… Tiens, justement, à propos d'animaux, la jument du collège s'appelait Marquise, une grosse bête gris souris. Elle tirait un tombereau qui crissait dans les allées du parc, chargé de poubelles, ou de feuilles quand le froid tombait sur le collège. Nous l'aimions bien. Une vraie saloperie qui mordait comme une carne. Mais elle sentait bon, mélange de musc et de poussière qui nous faisait voyager, rêver de lycées mixtes, de parité.
A la récréation, le printemps venu, les plus téméraires chassaient les vipères hors des limites qui nous étaient assignées, un carré de forêt mal surveillé par des pions dépassés. Les vipères… Il fallait être habile et silencieux, repérer la bête endormie dans l'herbe, sous le soleil de la Sarthe, la crocheter avec un bâton fourchu, la saisir au collet ou la tenir à bout de bras par la queue - un serpent ne remonte qu'au tiers de sa propre longueur -  la mettre dans son sac et, plus tard, lui couper patiemment les crocs avec des ciseaux à bout rond. On pouvait alors la cacher et la garder. La mienne s'appelait Philaminthe. D'expérience, je peux dire qu'une vipère survit quinze jours dans un pupitre…  Les moins habiles se faisaient mordre. La sanction tombait, un sérum et quatre heures de colle, à copier du Vigny ou du Victor Hugo.
Bref, dans son collège, on fumait des Royales dans des cabanes de fortune et on chassait des vipères.
Tout un destin!

Vignette: Collège Saint-Michel des Perrais

Qui connaît Joseph Pujol?

petomane05.jpgSi je n'en parle pas, qui donc en parlera? En ces temps de campagne, où l'on suspecte la parole de n'être que du vent, où l'on voit l'exercice de la politique soutenu par la culture physique, je me devais de rendre cet hommage.
Il y a 150 ans, à trois jours près, naissait à Marseille Joseph Pujol, artiste de music-hall improbable qui devait conquérir le public parisien dès la fin du XIXème siècle sous le nom du Pétomane Pujol. Magnifique destin que celui de cet homme simple, bon père de famille, qui pouvait aussi bien vider une cuvette pleine en s'asseyant dedans que souffler - sans la bouche - une chandelle à deux mètres Révélées très tôt au cours d'un bain de mer, les dispositions exceptionnelles de son colon restent un mystère pour la science.
Ainsi, Monsieur le Docteur Poirier, anatomo-physiologiste, de l'Ecole pratique de la faculté de médecine, s'interroge-t-il à l'époque sur le cas: "De la suite, il arrive à produire la dilatation de la partie inférieure de la cage thoracique. A ce moment, la pression diminue dans la cavité abdominale, le creux épigastrique s'enfonce, les fosses iliaques se dépriment profondément sous la pression de l'air extérieur. […] Quel est le rôle du diaphragme dans cette dernière partie de l'effort [d'aspiration] ? Il est difficile de s'en rendre compte…"
On se perd en conjecture.
C'est en garnison, dans la chambrée, que s'affirma une vocation de d'artiste qui lui fit abandonner l'art de la guerre et l'artillerie pour la sienne propre, au Moulin Rouge – dont il disait lui-même "Les ailes du  Moulin Rouge! Quel merveilleux ventilateur pour aérer mon numéro!" Dans la salle se pressèrent alors des foules entières, étouffant de leur propre rire, pour assister à sa lumineuse performance. Le monde ayant eu vent de l'affaire, la renommée internationale vint conforter ce que le génie artistique et visionnaire de Paris avait très tôt reconnu. En petit comité, Joseph pouvait (faire) péter la Marseillaise, ce qui en fait même un héros très actuel.
Pujol créa son propre théâtre afin d'y exercer librement son art et s'affranchir de son premier employeur, mais tout cela devait hélas finir de façon amère dans un procès perdu et des contrefaçons honteuses. Enfin, la Grande Guerre devait mettre un terme à l'œuvre entamée. La famille, durement touchée, s'installa en Gascogne où Joseph reprit son premier métier de boulanger.
Il mourut en 1945. Chacun peut visiter sa tombe, au cimetière de La Valette, dans le Var.
Requiescat.

Vignette: Joseph Pujol dans ses oeuvres

Hantise de la désacralisation

louis_xvi.jpgLa mort du roi n'y aura pas suffi. Auguste Comte non plus. La France a été et reste un pays où le pouvoir est dévotement sacralisé.
Je me souviens que Jacques Attali, à l'époque patron de la BERD et sommé de déguerpir, trouvait scandaleux d'avoir à répondre de ses dépenses personnelles – réglées avec la carte de crédit de la banque - devant un conseil d'administration excédé. Rendre des comptes? Quelle vulgarité… Il proposait dans la foulée d'échanger ses indemnités de départ contre l'arrêt des poursuites qu'il risquait. Pitié, pas la loi, en plus… Puis il expliquait, dans la même semaine, publier son Verbatim pour l'Histoire, et justifiait avoir antidaté les entretiens d'Elie Wiesel au palais pour que l'Histoire, en somme, colle avec le "flux narratif" de son œuvre. Bref, il était au-dessus des hommes, au dessus des lois, au-dessus du temps. Qui dit mieux? Dieu, je crois.  A sa décharge, cet ami de longue date de Nicolas Sarkozy sortait d'une dizaine d'années à l'Elysée auprès de Mitterrand dont, si j'ai bon souvenir, le sobriquet était précisément Dieu. Ainsi la France a su, avec le temps et avec souplesse, passer de la monarchie absolue de droit divin à la république absolue de droit divin. La tête du roi ayant roulé dans la sciure, tout chef,  qu'il soit de parti ou d'entreprise, est devenu dépositaire d'un peu lien sacré qu'on venait de trancher. D'où l'exercice du pouvoir à la française et la fascination ambigüe qu'il entraîne chez ceux-là même qui le subissent et le désirent également.
Je me souviens aussi d'une étude, menée pour Matignon, il y a quelques années, sur l'image de la France aux Pays-Bas. Un député néerlandais m'avait dit: "C'est drôle, notre reine fait son marché et cherche à tout prix à passer pour quelqu'un de très ordinaire, et vos présidents font tout pour passer pour des princes". Notre pompe républicaine le faisait sourire.
Allez, on ne reviendra pas sur la campagne charismatique de Royal. Deux semaines de plus, et ses fans l'auraient vu léviter, une lueur diffuse lui ceignant la tête dans la pénombre des salles, ou bien rendre l'ordre juste au pied d'un chêne. N'en appelle-t-elle pas aujourd'hui à une Vague Blanche, la belle couleur des rois?
Tout ce vin est tiré du même fût.
Là-dessus, arrive Nicolas, hop, en short sur le perron, élongations et échauffement, petite crampe au long péronier latéral? Appui jambe droite, on tire dessus… On avance, François!  Rupture. Et dans un bel élan, la blogosphère de gauche – toujours centrée sur le fond, sur les débats de société – argumente sur le jogging. Un vrai sujet. On avait raison d'avoir peur. Ce type est dangereux. Ce type court. Il rentre à l'Elysée en short. Ce type est peut-être même assez ordinaire. Voyons le short. C'est un quoi? Il va au bureau en petite foulée. Ah, ce sont des Nike! Le tee-shirt? Même pas Gucci. Bref, on cherche dans les marques de quoi sacraliser un peu ce déballage un peu déplaisant de transpiration matinale.
Mais on s'inquiète, dans un pays où le président doit se couler dans l'immobilité compassée de la charge, en voilà un qui la coule dans l'activisme névrotique de ses biorythmes. Il l'avait dit. Il le fait. Il muscle la fonction présidentielle.
De la cathérale de Reims au vestiaire des hommes.

Vignette: Louis XVI