L'été est là depuis quelques semaines, avec son lot de soleil, de chaleur, de terrasses bondées de jeunes femmes qui, d'un geste nerveux mais calculé, s'éventent avec la carte des cocktails, de costumes de lin savamment froissés, de longues soirées à marcher dans la ville encore chaude, à s'asseoir un moment à l'étrave de ses îles, où la Seine se découpe paisiblement.
Bon, j'écris cela parce que j'ai terriblement envie de pleurer. Et qu'on ne vienne plus me bassiner avec le réchauffement.
Mais il y 40 ans, loin d'ici, à San Francisco, commençait le Summer Of Love, ce moment charnière où toute une génération - si j'ai bien compris pendant la campagne - s'apprêtait à sous-développer la planète de façon durable. Merci pour nous.
Tout a vraiment démarré le 14 janvier 1967 quand, bouleversé, le gratin de la contre-culture et du rock se donne rendez-vous dans le Golden Gate Park pour participer au premier Be-In de l'histoire de l'humanité. Le poète Gary Snyder ouvre le Pow Wow en soufflant dans un coquillage et, s'adressant à la foule, s'écrie : "Nous sommes les primitifs d'une culture inconnue". Timothy Leary lâche dans l'euphorie son convaincant "Turn on, Tune in and Drop out". Ginsberg, passé depuis peu au bouddhisme, déclame quelques mantras décoiffants. Augustus Owsley Stanley III distribue le LDS du jour, baptisé White Lightning, les Diggers, agitateurs socioculturels, distribuent gratuitement des sandwichs à la dinde, Jerry Rubin cherche avec un succès limité à lever des fonds pour son comité de lutte contre la guerre du Vietnam et, sur scène, le Grateful Dead emplit les 30.000 têtes délicieusement vides de quelques improvisations idoines alors que des parachutistes descendent du ciel sur la foule et que Country Joe McDonald, sous acide, se peint le visage et s'en va. Quick Messenger Service est sur scène au moment où l'électricité est coupée, mais rapidement remise en ordre par des Hell's Angels qui, sous l'effet lénifiant de White Lightning, se transforment en oursons baby-sitters et récupèrent les enfants perdus dans la foule, parents sans doute papillonnant dans les arcanes tantriques de leur moi intérieur. Big Brother and The Holding Company, Jefferson Airplane, Loading Zone et bien d'autres se succèdent aux amplis. Enfin, Gary Snyder vient conclure comme il avait ouvert, en soufflant dans son coquillage. La foule se disperse heureuse et dans l'ordre, sous l'œil bienveillant des Hell's Angels.
La presse nationale et, naturellement, la presse underground sont là. La première retransmet l'événement, la seconde le célèbre, mais tout cela n'est qu'un avant-goût de ce que sera le point culminant de la période, le « Summer of Love », qui fera de San Francisco le point de mire de tout l´Occident Hip. Touché au cœur, Ralph Gleason, célèbre critique musical du San Francisco Chronicle écrit : "C'était une déclaration de vie, pas de mort, une promesse de bien, pas de mal". On est en marche…
Quelques mois plus tard, A Splendid Time Is Guaranted For All! (For the Benefit of Mr Kyte; Sgt Pepper). C'est ce qu'on peut lire sur l'un des autocollants et les dépliants qui annoncent le Festival de Monterey. Les Beatles, toujours les Beatles…Le Festival doit se tenir au Monterey County Fairground, environ cent cinquante kilomètres au sud de San Francisco, les 16, 17 et 18 juin 1967, au beau milieu du Summer Of Love. Largement annoncé par la presse, il attire dans la ville des milliers de fugueurs, de sympathisants hippies, de dealers, de hips, d'amateurs de rock et d'activistes politiques.
Le Haight Ashbury, quartier phare de l'action, vite rebaptisé Haight Hashbury, est un happening permanent. Emanation de la San Francisco Mime Troup, les Diggers, amenés par Emmett Grogan, ami de Dylan qui a consacré à l´expérience le passionnant ouvrage Ringolevio, occupent la place sous toutes ses formes. Clinique et magasins gratuits, happening théâtraux, construction du Frame Of Reference, deux statues colorées érigées dans la rue, parades diverses et, bien sûr, distribution de LSD gratuit à tous les concerts qui se tiennent au Fillmore Auditorium, à l'Avalon, au Carousel, au Matrix ou ailleurs. On écoute le beau Incense And Peppermint, du Strawberry Alarm Clock, numéro un en 1967 et hymne fugace du Flower Power… Les boutiques se sont transformées, décorées de fleurs et on trouve même, pour qui aime vraiment la viande, des Love Burgers. Depuis avril déjà, les compagnies touristiques de la ville organisent des « Hippie Hop », visites payantes du quartier en autocar. On vient voir les hippies, on fait quelques clichés de ces gens qui marchent pieds nus et sont en train d'inventer un homme nouveau, fait d'amour et de conscience élargie. Les Diggers eux-mêmes commencent pourtant à s'inquiéter. On ramasse de plus en plus fréquemment des cadavres d'adolescents overdosés, sans doute mal préparés à recevoir une telle dose d'amour. L'été sera chaud, c'est dit, ce sera bien le Summer Of Love.
C'est là, naturellement que se réunissent les organisateurs du futur festival. Au printemps, Paul McCartney a rendu visite au Jefferson Airplane, groupe star du moment à San Francisco, et a estomaqué les musiciens en leur faisant écouter A Day In The Life, une chanson de Sgt Pepper, album qui ne sortira que deux mois plus tard. Marty Balin, du Jefferson, se souvient : "…J'ai demandé « alors quoi de nouveau pour les Beatles ? » Il a répondu « Bon, j'ai quelque chose de nouveau, là!» C'était A Day In The Life. "Imaginez, être un peu défoncé, avec McCartney, en train d'écouter ça pour la première fois. Ca m'a tué." Comme il est sur place, Paul est invité par John Phillips et Derek Taylor - ancien attaché de presse des Beatles émigré en Californie – tous deux penseurs et organisateurs du futur festival, à participer aux réunions de programmation. Il les convainc d'y inscrire un jeune guitariste prodige, pratiquement inconnu à cette époque aux Etats-Unis. Son nom est Jimi Hendrix et il vient de subjuguer en quelques mois la scène londonienne. Début juin, le météorite musical des Beatles, Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band, frappe la planète. Le 16 du même mois, McCartney fait son Coming Out lysergique en annonçant à la presse ses prises de LSD.
Plus de trente artistes et groupes sont au programme du festival de Monterey, dont les Who, les Byrds, The Mamas And The Papas, The Jimi Hendrix Experience, Big Brother and The Holding Company, The Jefferson Airplane, Country Joe and The Fish, Otis Redding, The Grateful Dead, Buffalo Springfield, Eric Burdon & The Animals, Simon & Garfunkel… Le réalisateur D.A. Pennebaker est là avec son équipe pour capturer les grands moments de la fête et réaliser un film dont les droits ont été pré-vendus à la chaîne ABC. Augustus Owsley Stanley III a concocté pour l'occasion un LSD de choix baptisé Purple Haze… Et de l'avis de tous, Monterey est un succès : programmation exceptionnelle, atmosphère bon enfant, LSD, cocaïne, herbe à volonté, le tout sans violence, le triomphe de l'amour… puisqu'on est là pour ça. On y trouve tout ce dont un vrai hippie à besoin : robes de papier, boucles d'oreilles, boutons, amulettes, croix, pipes, ballons, sandales, nourriture macrobiotique, fleurs… La presse nationale relate l'événement avec enthousiasme, on tient enfin la preuve que le monde est en train de se réinventer en Californie. Et comme pour donner un écho mondial à l'événement, le 21 juin, les quatre Beatles se retrouvent en studio à la BBC pour All You Need Is Love, entourés de fleurs et d'amis. Deux cent millions de spectateurs assistent à l'émission retransmise en mondiovision et reconnaissent, sur le plateau, Mick Jagger fumant un joint, Keith Richard sagement assis à côté de Ringo, Pete Townsend des Who, et Eric Clapton qui s'est fait faire une permanente afro, Hendrix oblige.
San Francisco est devenu le centre du monde rock et le 5 août, George Harrison et sa femme, Patti Boyd, débarquent incognito à Haight Ashbury et se mêlent à la foule. On prête à George une guitare et il joue dans l'insouciance béate du moment, jusqu'à ce qu'une jeune fille le reconnaisse et lance "C'est George Harrison !". On devra extraire George et Patty in extremis d'une foule devenue hystérique… Plus tard il dira de son aventure "C'était plein de jeunes fugueurs drogués et boutonneux…".
Le festival de Monterey a bénéficié d'un bon marketing préalable et, tenus à l'écart de la foule bigarrée – selon les sources, de 50 à 90.000 personnes - se retrouvent entre eux quelques VIP de l'industrie du disque. Clive Davis, président de Columbia Records, Mo Ostin, de Warner Brothers Records, Jerry Wexler d'Atlantic Records sont là, parqués dans un espace réservé, devant la scène. La vente continue… Ils ont payé chacun 150 dollars pour partager la fête. On reconnaît aussi quelques stars dont Brian Jones, des Rolling Stones, perdu sous plusieurs couches de foulards, somnambule noyé dans le brouillard mauve du LSD d'Owsley, la plupart du temps au bras de Nico, cette nymphe hiératique devenue depuis peu l'égérie d'Andy Warhol qui l'a quasiment imposée au Velvet Underground de Lou Reed.
Sur place également, Albert Grossman, génial cochon truffier du folk et du rock, co-fondateur du Festival de Newport et manager de Dylan, Peter, Paul & Mary, Ritchie Havens, Paul Butterfield Blues Band, Electric Flag, Gordon Lightfoot et bien d'autres. Il est venu faire son marché et, peu de temps après, se chargera de la carrière d'une jeune chanteuse, membre d'un groupe local qui monte, Big Brother & The Holding Company. Elle s'appelle Janis Joplin.
Ainsi prenait son envol musical la génération 68, une tribu inculpée aujourd'hui de légèreté rêveuse par quelques magistrats frustrés qui sans doute lui en veulent (i) d'avoir été sexuellement comblée et (ii) de s'être bien fendu la gueule.
Ca agace.
Vignette : Allen Ginsberg, Human Be-In festival, San Francisco, 1967.
Texte : d'après Protest Song; Ed Textuels Musik 2004; Yves Delmas & Charles Gancel