De l’état de grâce au délai de grâce

automne.jpgSoyons réalistes. De deux choses l'une. Soit le temps est clément, le mois d'août chaud sans être caniculaire, et le retour sera dur, comme chaque été, tous à faire face à cette pente qui file droit vers l'hiver - tout réchauffement mis à part. Alors, nous serons tristes et nostalgiques en voyant pâlir ce hâle qui nous rendait si beaux, si conformes. Soit l'été est pourri et nous rentrerons, vitupérant dans les bouchons, exaspérés dans des salles de pré-embarquement ou haletant le long de wagons surbookés. On se demandera ce que fait ce gouvernement qui ne garantit pas le soleil alors qu'avec lui tout devait être possible. C'était marqué dans la notice.
Mais plus grave, les vacances sont à la politique ce que la touche "suppr" est à mon clavier.  Et dans la manip, l'état de grâce sera passé dans la corbeille. La gauche l'attend, ce nettoyage cérébral, cette lobotomie estivale qui fait qu'en réalité nous avons beau grandir, c'est bien en septembre que l'année commence.
Tout est calme. Depuis quelques jours, le PS n'émet plus que par intermittence, l'encéphalogramme de la refondation est quasi plat. "Je suis convaincu que nous devons à la fois maintenir nos valeurs socialistes et revisiter très profondément nos propositions, en les ouvrant davantage sur le monde et sur le futur" écrit Fabius sur son blog. Laurent, toujours très pertinent,  crée une fois encore la surprise… Royal, elle, prend une position radicalement différente, parce qu'elle est différente, et libre. Elle dit  "Il faut que les socialistes aient le courage de remettre en cause un certains nombre de dogmes pour inventer le socialisme du réel et du 21ème siècle." Ils sont d'accord sur le fond. Hollande ne s'épuisera pas sur la synthèse.
Sarkozy a démarré très fort. Personne n'en disconvient, à défaut d'apprécier. La France le suit des yeux avec l'émerveillement cruel qu'ont les enfants pour un trapéziste voltigeant sans filet. Tombera… tombera pas… On aurait tort de sous-estimer la bienveillance et la bonne humeur partagées qui président aux préparatifs des vacances. Le pas de course législatif et l'ubiquité troublante de l'Elu en ce début d'été ont charmé 75% des Français, mais pourraient se retourner contre lui quand aux premiers froids la feuille de route commencera à jaunir. Juillet n'est pas septembre. On a vu hélas qu'en plein état de grâce le gouvernement avait reculé sur certains de ses engagements, qu'en sera-t-il lorsque l'automne - qu'on nous promet chaud dans les officines syndicales - fera souffler sa bise.
Il l'a lui-même annoncée, septembre sera la vraie rupture de pente. Accrochons-nous.

Vignette: Automne; Guiseppe Arcimboldo; 1573; Musée du Louvre

Le Blog de Carrie

carrie2.jpgCarrie vient d'ouvrir son blog. Carrie est une jeune photographe américaine d'une beauté révoltante et sans doute inusable puisqu'elle allie celle de l'âme à celle du corps - sur quoi je ne m'étendrai pas, façon de parler - d'autant qu'elle vient d'épouser Olivier, un garçon avec qui pourtant je partage beaucoup, sauf en politique, ce qui nous entraîne souvent, tard dans la nuit, à hurler quelques convictions et s'accorder finalement sur les vertus d'un Macon frappé. Il a pu convaincre Carrie, je le crains, que Royal pouvait être une option pour la France, en profitant de façon subreptice des tendances hillaro-clintoniennes de son épouse, encore ivre de son jeune bonheur. La confusion des gauches, en somme.
Joy Of Cooking est un blog tout-pour-la-bouffe, donc un blog intéressant.
J'ai connu Carrie il y a maintenant quelques années. Elle sortait d'un école de photographie parisienne et shootait fiévreusement des légumes, des soirées entières. De façon inégalable. Carrie sait éclairer un concombre à faire s'évanouir Pierre & Gilles, trouver dans le violacé d'un artichaut les réminiscences de la peau quand et où il lui prend de virer au mauve, faire de quelques bananes l'antidote du plus dur des régimes, éventrer une tomate avec la malice sensuelle d'une enfant perverse. Pas un chou-fleur ne lui résisterait. Carrie a bouleversé mon rapport à la Lollo Rossa, au Wasabi et au Topinambour. 
Elle s'intéresse aussi aux guitares électriques - et aux miennes en particulier - et s'en approche au point d'en révéler l'identité motocycliste, avec en fond sonore SRV ou la bande d'Easy Rider. Allez voir.
Personnellement, j'irai régulièrement sur Joy Of Cooking, pas seulement pour les recettes ou les billets d'humeur de Carrie - la présence d'extraits de porc dans la crème allégée, par exemple - mais parce qu'on peut y voter et que depuis quelques semaines, l'isoloir et l'urne citoyenne me manquent. La vraie démocratie, ça se déguste aussi.
Comme diraient Hollande, Fabius et DSK.

Vignette: Carrie, 2004

Yesterday, Portugal

sintra.jpgDepuis hier et pour trois jours à Sintra, Portugal, ce bijou de rues, de pierre et d'eucalyptus qui donne envie d'être anglais, de se poser pour écrire, un porto de trente ans d'âge à portée de main, les doigts posés sur le clavier d'une Remigton complice… Par exemple l'histoire d'un amour désespéré, un succès mondial et définitif, sombre comme le La d'un violoncelle, dont on aura arraché chaque mot aux coups de vent salés qui creusent la falaise du Cabo de Roca, avant de disparaître. Etre l'homme d'un seul livre, échapper à la foule parasyte, creuser son propre mystère, trafiquer armes et chevaux en Asie Mineure ou dans les tribus de Mongolie Extérieure. Des trucs simples, accessibles, courants…
Car c'est là, au Portugal, oui, le 27 mai 1965, dans la voiture de Bruce Welsh, guitariste des Shadows, que McCartney griffonnait enfin le texte de Yesterday, chanson mythique et reprise comme aucune autre et dont Dylan, toujours indulgent, disait qu'elle était idéale pour calmer les anxieux dans les ascenseurs. Mélodie simple et subtile dont l'auteur a toujours dit qu'elle lui avait été donnée en rêve. Ce premier quatuor à corde de l'histoire du rock, Paul l'a longtemps fredonné en murmurant scrambled eggs à l'infini… en attendant mieux.
Texte prémonitoire, en tout cas, du Beatles le plus doué: Yesterday, all my troubles seemed so far away / Now it looks as though they're here to stay / Oh, I believe in yesterday…
Sir Paul, en effet, ne sort pas de son interminable divorce …

Vignette: vue de ma terrasse

Recherche Grande Peur, désespérément

sarko.jpgA ma connaissance, aucun camp de concentration n'a été ouvert en France au lendemain du 6 mai, aucune nouvelle rafle, pourtant annoncée, n'a entaché l'histoire de la République. Les responsables politiques d'opposition n'ont pas été arrêtés, interrogés, passés à tabac, torturés et jetés dans les charniers de la junte au pouvoir dans l'hexagone. Leurs biens n'ont pas été confisqués et leurs familles n'ont pas été ostracisées. Les romanichels circulent. Les homosexuels ne sont pas vu imposer le port de l'étoile rose. J'ai pu voyager sans enquête préalable et je peux contacter l'international sans être écouté par la police secrète du pays.

Reste la question: "de quoi avaient-ils peur?" puisqu'en effet Sarkozy terrorisait les Français il y a quelques mois encore. Des Français paniqués qui l'ont élu ensuite. Où s'est donc terrée leur frousse? Ou bien y aurait-il en elle, secrètement, une forme masquée et larvée du désir? Comment la stratégie d'ouverture pourrait-elle fonctionner sans ce trouble amalgame qui fait que les ennemis d'hier, parfois les plus virulents, embarquent les uns sur des missions, les autres sur des strapontins, les derniers dans de prestigieuses commissions. Seraient-ils rassurés déjà, ou feignaient-ils l'épouvante alors?  Comment passe-t-on de 65% de français angoissés à 65% de Français satisfaits en moins de trois mois?
Je vois au moins deux hypothèses, mais sans doute sont-elles plus nombreuses. La première tient à l'antifascisme de la gauche, qui lui tient lieu d'identité depuis les années trente, et que la résistance des années de guerre à porté au rang de mythe fondateur (en lui apportant en passant une raison discutable mais toujours avancée de soutenir à l'Est l'un des pires régimes que l'Humanité ait connus. On peut ainsi être antifasciste et totalitaire-compatible). En 2007, soixante ans plus tard, il semble bien que la gauche n'ait eu que cela pour masquer la déshérence de son corps de doctrine. Ca n'est pas nouveau. Qui donc a cru une seconde que Le Pen gagnerait en 2002? Un ratage électoral qui, justement, a permis au PS et ses amis de ressortir leur légitimité traditionnelle, en tête de tous les cortèges. Il fallait bien cela, la victoire de Chirac - que la gauche avait d'ailleurs fascisé jusqu'à son élection - pour inaugurer cinq années de synthèses socialistes complaisantes. Entendons-nous bien, puisque le risque totalitaire n'existe plus en France, il faut le faire porter par quelqu'un. Le Pen aura été la marionnette que l'on sait, Golem mitterrandien, épouvantail prétexte des dix dernières années. Le vieux cabot s'essoufflant, il en fallait un autre. On se souvient de la campagne nuancée d'Act-up… La diabolisation de Sarkozy, par un jeu naturel de vases communicants, a permis de ressourcer ce fond identitaire rendu obsolète par les faits, par l'histoire, par la construction européenne, mais que la campagne irrationnelle, émotionnelle et quasi mystique de Royal a dramatisé encore davantage. D'une certaine façon la campagne socialiste s'est construite contre une droite qui n'a rien de totalitaire et s'est appuyée sur des fondations que l'histoire même avait ensevelies depuis des lustres. Il fallait donner un corps au fascisme pour animer les vieilles valeurs de la gauche. Ecce homo.

La deuxième hypothèse, plus obscure, tient à la reconnaissance soudaine de notre imprudence. Plus exactement, à la conscience aigüe que le déclin n'était pas seulement un éditorial dans Le Point, mais une réalité mortifère qui allait nous entraîner tous. De là ce brouet étrange où la peur et le désir font bon ménage avec le sentiment de mort et le désir de vivre. Envie d'être sauvé, double désir, fait de recours à "celui qui conduit" et de passage à l'acte. Sur ces deux points, Sarkozy dépassait Royal, cela ne fait aucun doute. L'habileté de la droite aura été de maintenir en vie la dimension messianique  de son candidat tout en  la référençant à l'Histoire. Sur ce point, et quoiqu'on pense de son style, l'apport de Guaino est déterminant. Tout est construit sur ce discours paradoxal qui feint de ne pas voir qu'au sein du même exposé cohabitent l'esprit de rupture - c'est-à-dire l'inquiétude - et la continuité historique - c'est-à-dire le soulagement. Le poker fondateur, en somme, si crucial en démocratie. Ce primat de l'action a touché plus largement qu'on ne pouvait l'imaginer, même en rêve, avant les élections. Imaginons une prophétie émise en février et annonçant l'ouverture accomplie depuis mai… quel clown l'aurait prédit… Besson, Lang, Védrine, Kouchner, Hirsh, Amara… Ceux-là aussi ont bougé sur la base de l'Action.
C'est la vie…

Vignette: la vigilance démocratique selon Act-up.

Les cuards (par Olivier Postel-Vinay)

sartre.jpg(L'idée d'ouvrir ce blog à d'autres me taraude depuis un moment. L'occasion fait le larron. Sur certains sujets, l'avis d'experts est bien utile. Olivier Postel-Vinay sait de quoi il parle. Journaliste et écrivain, il opère sans complaisance dans les milieux de la science et de la culture, depuis longtemps. On lui doit un ouvrage polémique et pertinent sur le malaise français de la recherche (Le grand gâchis. Splendeur et misère de la Science française) et, plus récemment, un ouvrage à haut risque (La revanche du chromosome X : Enquête sur les origines et le devenir du féminin). Ici, il s'interroge sur l'université. Réforme ou toilettage?)
CG 

« Sarkozy ratisse large, mais où est la profondeur ?» se demande John Vinocur dans le Herald Tribune. Le premier exemple qu'il choisit pour illustrer son propos est celui du projet de loi sur les universités. « Ce projet est finalement apparu comme ne remettant en cause rien d'essentiel, abandonnant la sélection et les réformes jugées nécessaires pour faire passer le système français d'enseignement supérieur de la médiocratie à la modernité. Des amis de Sarkozy justifient en privé l'innocuité du projet de loi en arguant que le président ne pouvait risquer de voir les étudiants dans les rues de Paris l'automne et l'hiver prochains, alors même qu'il s'apprête à affronter les syndicats en libéralisant le marché du travail».
Ces amis de Sarkozy seraient-ils les mêmes que naguère ceux de Chirac, de Jospin, de Mitterrand, de Giscard ? Consternant exemple de reproduction, génération après génération, de la couardise franchouillarde. Couardise, un mot bien français, issu du moyenâgeux «cuard» (qui a la queue basse).
Inutile ici d'entrer dans le détail d'une réforme sans lustre ni relief. D'autres l'ont fait (lire l'article d'Antoine Compagnon sur le site d'Arborescience). Quelle que soit la façon dont on retourne l'objet, il est laid. Ce texte est destiné à faire croire au bon peuple que le gouvernement réforme alors qu'il fait plaisir à deux des forces les plus conservatrices de l'université : l'aréopage de ses présidents et les syndicats d'étudiants.
L'exposé des motifs est un morceau de bravoure. On y parle du « pacte de la Nation avec son université ». L'objectif est de « refonder un service public national de l'enseignement supérieur fidèle à ses valeurs originelles et mieux armé pour les faire vivre ». Ah, les belles valeurs ! Pour le cas où celles-ci ne seraient pas claires pour tous, on enfonce le clou : « l'affirmation du caractère national des diplômes, garanti par des procédures d'habilitation inchangées, la définition par arrêté ministériel du montant des droits d'inscription… ».
Adieu la concurrence ! Adieu les belles phrases du candidat Sarkozy, pieusement reproduites sur ce blog ! Contrairement à ce que veut nous faire avaler l'exposé des motifs, il n'y a pas la moindre chance que ce texte « permette aux universités d'affronter dans les meilleures conditions la concurrence internationale ».
Au lendemain de la défaite de 1870, Renan déplorait que la France n'ait pas le « grand et beau système des universités autonomes et rivales ». La référence était alors l'université allemande. Elle est aujourd'hui l'université anglo-saxonne, mais aussi suisse, belge, néerlandaise… La France, elle, reste fidèle à ses valeurs d'avant 1870.
La Nation a bon dos.

Vignette: Jean-Paul Sartre s'adresse aux étudiants à la Sorbonne, mai 1968

Je serais de droite (Bullshit N°2)

chien.jpgChers amis, chers compagnons,
"Ceux qui se sont sagement limités à ce qui leur paraissait possible n'ont jamais avancé d'un seul pas"
disait Bakounine. Aujourd'hui, avec l'élection de Nicolas Sarkozy, le champ des possibles s'est ouvert, après deux décennies d'immobilisme et de repli. La droite est le camp de l'espoir, de la volonté et de l'exigence. La France s'est choisi un chef car elle avait besoin d'une chef. Elle a porté au pouvoir un homme qui incarne ces valeurs, qui s'expose et se veut responsable de son action. Une posture bien surprenante… Jaurès ne disait-il pas "Est dirigeant celui qui accepte de prendre les risques que les dirigés ne veulent pas prendre!" N'en avons-nous pas la preuve tous les jours. Un président, nous l'avons, une UMP majoritaire à l'Assemblée, nous l'avons! Car enfin, "Ce qui compte ce n'est pas le vote, c'est comment on compte les votes" comme l'indiquait Staline, ce démocrate souriant, ami de la France. Oui, ce gouvernement gouverne et réforme! Enfin!
Oui, ce nouveau président étonne, passionne, irrite, brise l'indifférence et met fin à de trop longues années de somnolence sociale et politique. Il est dans le réel, dans l'action, il pèse sur le soc pour labourer profond et ne se dilue pas dans le flou somptuaire de ses prédécesseurs. "La bouse de vache, disait Mao, est plus utile que les dogmes : on peut en faire de l'engrais". Beau pragmatisme du grand timonier. Une belle France va verdir à nouveau! Commander au plus près, commander au plus vite, avec autour de soi une équipe courte, diverse et engagée composée avec sans doute au cœur ces quelques mots de Maurice Thorez: "Il vaut mieux s'unir pour obtenir le bonheur sur la terre que de se disputer sur l'existence d'un paradis dans le ciel." Adieu donc les combats d'idéologues courbatus, d'ambitieux déprimés, d'Ophélies bouchonnantes, bienvenue l'ouverture, la convergence, l'engagement des intelligences au service du réel. En finir avec le face à face stérile des deux France, en finir avec le malheur d'une Marianne rendue bréhaigne par ses amants déficients. Droite? Gauche? Où que soient les talents, ils sont ceux de la France! "Deux armées qui se battent, c'est une grande armée qui se suicide" écrivait Henri Barbusse. Et bien ç'en est fini, n'en déplaise aux sous-officiers incapables, tombés à Solférino.
Non, la ligne est claire et le discours simple, l'un et l'autre fils tendus vers un futur qui s'éclaire. La légitimité républicaine est dans l'action, elle est dans l'œuvre accomplie, elle n'est ni dans la légende des savoirs prétendus, ni dans les pages jaunies des bibliothèques car, comme le disait si bien Lénine, "la citatiomanie est notre plus grande ennemie".

Vignette: La voix de son maître

Je serais de gauche (bullshit N°1)

souvenez.jpgMes camarades,
Nul besoin de jeter l'anathème sur quiconque. Ces élections, nous ne les avons pas gagnées. Il revient à chacun d'en titrer les conclusions qui s'imposent. "La pire erreur, disait François Mitterrand,  n'est pas dans l'échec mais dans l'incapacité de dominer l'échec." Et bien, j'ai confiance dans la capacité de notre parti à se rassembler sur ses valeurs, celles d'une république de progrès, laïque, égalitaire et juste, aujourd'hui menacée par la spirale libérale d'un gouvernement qui méprise une souffrance populaire que le candidat de la droite avait grossièrement mais habilement placé au cœur-même de sa campagne. Il faut nous en tenir à nos engagements, à notre calendrier. François Mitterrand ne disait-il pas "Le socialisme n’est pas un dogme, ni une philosophie, moins encore une religion. C'est une méthode". Appliquons-là comme a su l'appliquer l'homme qui fit la victoire historique de 81.
Oui, l'espoir suscité au cours de ces derniers mois, il nous appartient d'y répondre dans le calme et de proposer au peuple de gauche un projet rénové, un programme ancré dans le réel, qui redonne espoir à ceux qui sont aujourd'hui interdits devant l'arrogance des forces de l'argent, à l'œuvre depuis le 6 mai. Car, "Il est dans la nature d'une grande nation de concevoir de grands desseins". Ainsi parlait François Mitterrand.
Le socialisme, notre socialisme, nous devons le mesurer à l'aune de la modernité, et si nous avons pêché par manque de reconnaissance du réel, il nous incombe de trancher, sans complaisance et sereinement, afin de renouer avec un électorat que nous n'avons pas su convaincre. François Mitterrand ne disait-il pas "L'action politique, à certaines heures, est comme le scalpel du chirurgien, elle ne laisse pas de place à l'incertitude". Et bien discutons, débattons et sachons redonner un contour net à un futur que l'incertitude et la dureté du monde ont rendu flou. "Quand la France rencontre une grande idée, elles font ensemble le tour du monde." Ainsi s'exprimait François Mitterrand. Et bien tel est l'enjeu, tel est notre défi pour les mois à venir.
Le socialisme, notre socialisme, c'est le mouvement, ainsi que le disait François Mitterrand. "Tout se ramène à ceci : gagner ou perdre. On ne reste jamais stationnaire. Car ne pas bouger, c'est commencer à perdre." Mais le mouvement impose un ordre de marche faute de quoi il n'est qu'agitation stérile et chaotique. Donnons du temps au temps. L'heure n'est pas aux ambitions personnelles. Mitterrand n'a-t-il pas dit "Quel premier communiant n'a rêvé d'être pape ?"
Rassembler la gauche, rassembler à gauche, voilà notre défi, pour mettre un terme au projet libéral, à l'arrogance des puissants et des riches, à l'asservissement et l'avilissement des plus faibles. Il s'agit de la France. Il s'agit de l'Europe. Il s'agit du monde, oui, de cette planète fragile et malmenée qui est notre bien universel, notre chance de vie, ce bien commun dont certains jouent le destin chaque jour sur le tapis - soi-disant vert - des puissants. Car, comme le disait François Mitterrand, "Laissez la tyrannie régner sur un mètre carré, elle gagnera bientôt la surface de la terre".

Vignette: Le Petit Journal, illustration de couverture, juin 1919 "La République montrant à Jaurès les pertes de Strasbourg".
 

Image d’Epinal

epinal2.jpgSi par malheur Henri Guaino - plume et conseiller du président - tombe sur une bonne biographie de Philippe le Bel dans sa bibliothèque pendant ses vacances, il nous livrera sans doute un commentaire anaphorique sur la nature marmoréenne de l'Etat. Je suggère Avignon pour le show.
Pour autant, le discours de Sarkozy à Epinal est important. Il mérite non seulement d'être lu, mais aussi rapproché de celui prononcé par de Gaulle en 46, à Epinal également. Unité de style, unité de lieu. Lisez-les, car cela autorise deux choses: d'une part de voir dans quelle continuité historique et politique le nouveau président souhaite s'inscrire et inscrire son action future et d'autre part de sortir du "ressenti médiatique" qui domine la conversation lorsque le cas Sarko vient perturber un dîner entre amis. Ce qui est fréquent, en ce moment.
Sarkozy avait annoncé une rupture et tout montre qu'il veut la faire. En se plaçant dans l'ombre d'un Gambetta ou d'un de Gaulle, il confirme sa propre vision de la France, celle d'un pays entravé, mené au bord d'un gouffre par la complaisance de ses chefs, celle d'une société en voie de nécrose, que seul un homme providentiel à la tête d'un Etat fort saura le préserver de la chute. Cet homme, c'est lui, on l'aura compris. Et Guaino met son sens de la formule gaullienne au service de son chef. Mais les voitures qui brûlent à Bobigny la nuit ne sont ni l'attaque de Corcieux ni celle de Taintrux et quand les banlieues brûlent, on n'empile pas les cadavres de la nuit dans les charrettes. Ce qui fait que par instant, la musique est un peu solennelle… Pourtant tout le monde s'accorde sur la faiblesse de l'Etat, sur le bouchon institutionnel et le délitement du lien social. Sarkozy dit "Ce n'est pas un hasard si la réforme de l'Etat a toujours été en France le préalable à toute grande entreprise politique." Nous voilà donc à l'aube d'un nouveau D day. En confiant ce travail à un groupe d'experts compétents et représentatifs, c'est bien cela qu'il engage. Ce qui en sortira conditionnera nos trente prochaines années.
Le président veut un Etat irréprochable et moderne. Nous aussi. Ca tombe plutôt bien. Mais comment ne pas réfréner un petit rire de gorge? En parcourant la liste des personnalités qui vont plancher - toutes modernes et irréprochables – on ressent un léger vertige. Comment vont-elles le toiletter, ce Nouvel Etat, mécaniquement devenu médiateur entre les puissances régionales qui se resserrent et l'intégration européenne que le président lui-même appelle de ses vœux? Que sera-t-il dans cette interface inconfortable? Quel cas sera-t-il fait des technologies de communication, internet en tête, qui précisément organisent le lien social selon un modèle totalement inédit et que, jusqu'à présent, l'Etat n'a ni compris, ni vraiment adopté? A cet égard, le balbutiements de Royal n'ont pas été inutiles. Qu'apporte la projection historique de nos grands hommes, fussent-ils les meilleurs, sur une société à ce jour déjà maladroitement et péniblement multiculturelle? Il ne s'agit pas de nier leur histoire, mais d'en mesurer la pertinence. Que fera l'Etat face aux grandes entreprises qui ont su, au cours des vingt dernières années, s'internationaliser et, justement, s'affranchir des tutelles, pesanteurs et entraves que l'Etat n'a de cesse d'inventer, alors que lui-même ruinait le secteur qu'il contrôlait directement? En lisant et relisant ce discours, j'ai des doutes. J'ai toujours perçu l'Etat français comme affublé de trois maux : une peur (voir une haine) viscérale de la liberté par crainte de la secousse révolutionnaire, un refus calculé de l'égalité pour mieux maîtriser, à travers ses élites et son administration, l'illusion ancestrale d'une fraternité jamais réalisée dans les faits. On dit que la littérature prolifère dans les failles de la société. Certes, il n'est pas un fronton de mairie qui ne soit un pense-bête pour la République.
Allons-nous en sortir?

Vignette: image d'Epinal

Singularités françaises

antiope.jpgDeux jours à Madrid, dans ce pays où il fait beau et chaud - on annonce pour aujourd'hui un vent africain, il fera 40° -, où les bovins sont anxieux, pour eux-mêmes ou pour leurs proches. Quoi de mieux qu'être ailleurs pour se voir de loin, pour s'entendre décrire. A dire vrai, depuis dix ans, la chanson est amère et les dîners gâchés sont légion. Cet hiver à Shanghai, je parle avec un français, petite trentaine, en Chine depuis huit ans, déjà patron. Je lui demande s'il compte revenir au pays. "Ca va pas, non? Je rentre pas chez les morts, moi!"… Bon, là, il est un peu tard, deux express et l'addition, merci, ça ira. Les français se croient admirés. En allant ailleurs, on déchante, on finit par voir, par différence, par contraste, ce qu'on n'a jamais vu de soi.
Egalité? Drôle de pays, oui, où depuis la mort du roi, il n'est pas de petit caporal qui ne se sente oint du Saint Crème et voué à prendre la relève, comme si la puissance symbolique des rois, soudain détachée du tronc, s'était dispersée au gré des ambitions et des petits chefs disponibles, partout, en politique, dans l'administration, dans l'entreprise, dans la vie. Le pouvoir, en France, reste sacré, objet de tous les désirs et des compromissions les plus basses, n'en déplaise aux régicides et aux Saint-Just de pacotille. Et je ne vise personne. Naturellement.
Fraternité? Drôle de pays, qui a fait de la dialectique un réflexe. Etre d'accord, d'emblée, tient au mieux du ridicule, au pire du suicide. On se doit d'être contre. Contre quoi? Peu importe. Etre contre ou n'être rien. Là est la réponse. Vous n'êtes pas d'accord? Combien d'idées tuées dans l'œuf, de projets avortés, de génies déçus, pour s'être anéantis sur le mur d'un scepticisme excessif, stérile, génétiquement inscrit. Ambert et Issoire seront-elles jamais copines…
Le génie? Drôle de pays, qui fait de "l'exception" la règle et s'enorgueillit d'être le meilleur ou le pire, mais s'interdit la moyenne. Entre Polytechnique, l'ENA, l'ENS et l'université dévastée, le désert. Entre Concorde, TGV, Ariane et la PME familiale de Gaillac, le vide. Rien qui ne ressemble à l'industrie intermédiaire allemande, dont on est si fier outre-Rhin et qui fait la fortune du pays. Imagine-t-on un haut fonctionnaire de la DREE fier d'un gros exportateur de demi-produits cuivrés? Non mais de quoi parlez-vous? Un souvenir, tiens, une réunion entre des ingénieurs de chez nous et leurs homologues américains. Les nôtres essayaient d'expliquer une notion qui leur est chère: "l'élégance de la solution". Les yankees étaient muets. "Prenez un pont, par exemple, pour nous, il faut qu'au génie de la solution se mêle la beauté du rendu…" Oui, a dit l'américain, nous, on veut qu'il ne coûte pas cher et que les camions passent sans tomber, quoi… Une différence, en somme. Nous avons le Rafale (plus bel avions du monde) comme nous avons eu Concorde (plus bel avion du monde).
Oui, de ces tropismes hexagonaux qui font sourire ailleurs, j'en ai collectionné une palanquée. Au début, je luttais. Ensuite j'ai douté. Finalement, des arguments, j'en ai trouvé, dans l'universalisme sublime et fragile de ce qui fait encore vaciller nos Lumières. De quoi moucher les rabat-joie, en tout cas. Car enfin, un pays qui pour s'habiller invente la haute-couture, qui pour se nourrir dresse les Grandes Tables et vénère leurs chefs, qui n'étanche sa soif qu'en faisant pétiller l'esprit du vin, qui habille ses rivières de châteaux et ses femmes de parfums, qui donne à Proust le temps qu'il faut, ce pays-là peut bien faire quelques jaloux, puisqu'après tout c'est ce qu'ils nous envient tous et viennent chercher en masse chaque année.
Et bien tout ça, notre Bon Plaisir, ILS peuvent toujours courir, ILS ne l'auront jamais.

Vignette: Antiope; Ingres; XIXème Siècle.

Log On Blog

graph.jpgDepuis neuf mois, la fréquentation du blog s'est développée de façon parfaitement régulière malgré les inquiétudes du père. En juin près de 26.000 visites uniques. Cela reste assez confidentiel, mais si la courbe se poursuit ainsi jusqu'en 2012, jenvisage…
Enfin,
peut-être est-il temps de naître à autre chose.
Les campagnes s'étant mises au vert, je m'attends à ce que tout cela se tasse un peu. La politique est aujourd'hui moins dramatique et se positionne chaque jour davantage sur l'émergence d'amitiés nouvelles et bouleversantes. Ce matin, Jack Lang a bouclé le cycle qui va du Bonapartisme Sarkozien, dénoncé il y a peu, au caporalisme refondateur de François Hollande. Il y a donc, en matière d'ouverture, de quoi rire encore beaucoup.
L'été sera propice à réfléchir sur le repositionnement du contenu de mes pages.
Mes billets ne provoquent pas de débat, comme on le voit sur certains bons blogs, à droite comme à gauche, ou experts, où l'on discute et parfois s'insulte à l'envi. Au fond, je ne m'en plains pas. Ecrire est consommateur de temps, répondre doit l'être encore davantage, car il faut lire, il faut comprendre et réagir. Ce qui fait que je me contente des messages souvent courts et modérés qui me sont adressés.
Je me demande aussi si le système de protection des spam (les lettres à entrer dans la case pour envoyer un message) n'est pas si rigoureux qu'il rejette également les réponses honnêtes. Il m'arrive de me voir refuser mes réponses. Si cela vous arrive, merci de le signaler ici.
J'ai essayé de produire un billet tous les deux jours. Les voyages, nombreux, le travail, lourd, rendent l'exercice difficile. Je passerai donc à un billet tous les 2,64 jours.
Merci à tous de passer par chez moi, c'est à la fois mystérieux et émouvant.

Jack, Soldes et Ouverture

pont.jpgJack Lang aura 73 ans en 2012. Il lui restera quatre ans pour reprendre tous les Tintin dans l'ordre. C'est un fait, l'une de ses lois naturelles qui pèsent sur les choix qu'il reste à faire avant d'aller rejoindre Nanabozo dans la Grande Prairie. Il ne sera pas un candidat crédible, pas plus qu'il ne l'a été aux primaires socialistes de 2007. Alors? Fin de saison ? Déstockage avant inventaire ? Quand il lui est offert de se pencher, avec un groupe d'expert, sur la constitution, pourquoi hésiterait-il ?
Jack, je l'ai toujours vu avec un mélange de tendresse et d'agacement. De tendresse parce qu'étudiant à Nancy dans les années soixante dix, j'ai failli deux fois (coming out moyennement honnête) fumer un joint sur la place Stanislas pendant la représentation du Regard du Sourd, (Bob Wilson), ou pendant les performances sexuelles et acrobatiques du Godzilla Rainbow (troupe de Chicago, emblématique du dérapage incontrôlé des années en question), et parce que plus tard, à Paris en 1985, j'ai vu de mes yeux vu le Pont Neuf empaqueté par Christo, après avoir souvent admiré les crayonnés anticipés qu'en avait faits l'artiste. On retiendra aussi la création de l'ADAMI, qui reconnaît enfin les droits des interprètes, et la création de la Fête de la Musique, ce moment de confraternité populaire, insomniaque et bruyante qui permet aux brutes avinées de se tabasser en chantonnant partout en ville à partir de trois heures du matin… Sans doute aurait-il pu inventer Paris-Plage, mais non, Delanoë l'a fait, signant ainsi la reconnaissance d'une bien étrange filiation. Enfin, tout ça, c'était Lang. Et bien d'autres choses. Rendre à César… Mais agacement, aussi, à cause de son insondable dévotion pour François Mitterrand – que je n'aimais pas – une bigotterie minaudante qui faisait le lui le barde inégalé du village socialiste. Ce passage brutal de 81, ce saut dans le vide du style Raymond Barre au style Jack Lang s'est fait sans cellule d'accompagnement psychologique et pour être franc, j'ai eu le vertige. Passer de l'antidépresseur microcosmique au glamour politico-people, ça ébranle.
Mais bon, aujourd'hui n'est pas hier - comme dirait Ségolène – et la question se pose de savoir si Jack va accepter de se pencher sur la constitution avec une paire de vieux amis politiques. On comprend qu'il hésite. Encore que choisir entre toiletter le socle de la république, d'une part, ou disparaître dans le trou noir de la refondation du PS, d'autre part, ne devrait pas prendre plus d'une minute. Ca en chagrine certains et Jack boude Jean-Marc et le groupe à l'assemblée.
Il aura donc 73 ans en 2012 et, comme le dirait un de mes amis socialistes, "T'inquiète pas, le PS sera toujours en miettes". Pas la république. Et Jack a quelques compétences en la matière. Qui donc ne rêve pas d'une constitution pleine de surprises baroques et joyeuses ?
Allez, Jack! Chiche!

Vignette: le Pont Neuf empaqueté par Christo

Summer Of Love, San Francisco 1967

ginsberg.jpgL'été est là depuis quelques semaines, avec son lot de soleil, de chaleur, de terrasses bondées de jeunes femmes qui, d'un geste nerveux mais calculé, s'éventent avec la carte des cocktails, de costumes de lin savamment froissés, de longues soirées à marcher dans la ville encore chaude, à s'asseoir un moment à l'étrave de ses îles, où la Seine se découpe paisiblement.
Bon, j'écris cela parce que j'ai terriblement envie de pleurer. Et qu'on ne vienne plus me bassiner avec le réchauffement.

Mais il y 40 ans, loin d'ici, à San Francisco, commençait le Summer Of Love, ce moment charnière où toute une génération - si j'ai bien compris pendant la campagne - s'apprêtait à sous-développer la planète de façon durable. Merci pour nous.
Tout a vraiment démarré le 14 janvier 1967 quand, bouleversé, le gratin de la contre-culture et du rock se donne rendez-vous dans le Golden Gate Parpour participer au premier Be-In de l'histoire de l'humanité. Le poète Gary Snyder ouvre le Pow Wow en soufflant dans un coquillage et, s'adressant à la foule, s'écrie : "Nous sommes les primitifs d'une culture inconnue". Timothy Leary lâche dans l'euphorie son convaincant "Turn on, Tune in and Drop out". Ginsberg, passé depuis peu au bouddhisme, déclame quelques mantras décoiffants. Augustus Owsley Stanley III distribue le LDS du jour, baptisé White Lightning, les Diggers, agitateurs socioculturels, distribuent gratuitement des sandwichs à la dinde, Jerry Rubin cherche avec un succès limité à lever des fonds pour son comité de lutte contre la guerre du Vietnam et, sur scène, le Grateful Dead emplit les 30.000 têtes délicieusement vides de quelques improvisations idoines alors que des parachutistes descendent du ciel sur la foule et que Country Joe McDonald, sous acide, se peint le visage et s'en va. Quick Messenger Service est sur scène au moment où l'électricité est coupée, mais rapidement remise en ordre par des Hell's Angels qui, sous l'effet lénifiant de White Lightning, se transforment en oursons baby-sitters et récupèrent les enfants perdus dans la foule, parents sans doute papillonnant dans les arcanes tantriques de leur moi intérieur. Big Brother and The Holding Company, Jefferson Airplane, Loading Zone et bien d'autres se succèdent aux amplis. Enfin, Gary Snyder vient conclure comme il avait ouvert, en soufflant dans son coquillage. La foule se disperse heureuse et dans l'ordre, sous l'œil bienveillant des Hell's Angels.
La presse nationale et, naturellement, la presse underground sont là. La première retransmet l'événement, la seconde le célèbre, mais tout cela n'est qu'un avant-goût de ce que sera le point culminant de la période, le « Summer of Love », qui fera de San Francisco le point de mire de tout l´Occident Hip. Touché au cœur, Ralph Gleason, célèbre critique musical du San Francisco Chronicle écrit : "C'était une déclaration de vie, pas de mort, une promesse de bien, pas de mal". On est en marche…

Quelques mois plus tard, A Splendid Time Is Guaranted For All! (For the Benefit of Mr Kyte; Sgt Pepper). C'est ce qu'on peut lire sur l'un des autocollants et les dépliants qui annoncent le Festival de Monterey. Les Beatles, toujours les Beatles…Le Festival doit se tenir au Monterey County Fairground, environ cent cinquante kilomètres au sud de San Francisco, les 16, 17 et 18 juin 1967, au beau milieu du Summer Of Love. Largement annoncé par la presse, il attire dans la ville des milliers de fugueurs, de sympathisants hippies, de dealers, de hips, d'amateurs de rock et d'activistes politiques.
Le Haight Ashbury, quartier phare de l'action, vite rebaptisé Haight Hashbury, est un happening permanent. Emanation de la San Francisco Mime Troup, les Diggers, amenés par Emmett Grogan, ami de Dylan qui a consacré à l´expérience le passionnant ouvrage Ringolevio, occupent la place sous toutes ses formes. Clinique et magasins gratuits, happening théâtraux, construction du Frame Of Reference, deux statues colorées érigées dans la rue, parades diverses et, bien sûr, distribution de LSD gratuit à tous les concerts qui se tiennent au Fillmore Auditorium, à l'Avalon, au Carousel, au Matrix ou ailleurs. On écoute le beau Incense And Peppermint, du Strawberry Alarm Clock, numéro un en 1967 et hymne fugace du Flower Power… Les boutiques se sont transformées, décorées de fleurs et on trouve même, pour qui aime vraiment la viande, des Love Burgers.  Depuis avril déjà, les compagnies touristiques de la ville organisent des « Hippie Hop », visites payantes du quartier en autocar. On vient voir les hippies, on fait quelques clichés de ces gens qui marchent pieds nus et sont en train d'inventer un homme nouveau, fait d'amour et de conscience élargie. Les Diggers eux-mêmes commencent pourtant à s'inquiéter. On ramasse de plus en plus fréquemment des cadavres d'adolescents overdosés, sans doute mal préparés à recevoir une telle dose d'amour. L'été sera chaud, c'est dit, ce sera bien le Summer Of Love.
C'est là, naturellement que se réunissent les organisateurs du futur festival. Au printemps, Paul McCartney a rendu visite au Jefferson Airplane, groupe star du moment à San Francisco, et a estomaqué les musiciens en leur faisant écouter A Day In The Life, une chanson de Sgt Pepper, album qui ne sortira que deux mois plus tard. Marty Balin, du Jefferson, se souvient : "…J'ai demandé « alors quoi de nouveau pour les Beatles ? »  Il a répondu « Bon, j'ai quelque chose de nouveau, là!»  C'était A Day In The Life. "Imaginez, être un peu défoncé, avec McCartney, en train d'écouter ça pour la première fois. Ca m'a tué." Comme il est sur place, Paul est invité par John Phillips et Derek Taylor - ancien attaché de presse des Beatles émigré en Californie – tous deux penseurs et organisateurs du futur festival, à participer aux réunions de programmation. Il les convainc d'y inscrire un jeune guitariste prodige, pratiquement inconnu à cette époque aux Etats-Unis. Son nom est Jimi Hendrix et il vient de subjuguer en quelques mois la scène londonienne. Début juin, le météorite musical des Beatles, Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band, frappe la planète. Le 16 du même mois, McCartney fait son Coming Out lysergique en annonçant à la presse ses prises de LSD.
Plus de trente artistes et groupes sont au programme du festival de Monterey, dont les Who, les Byrds, The Mamas And The Papas, The Jimi Hendrix Experience, Big Brother and The Holding Company, The Jefferson Airplane, Country Joe and The Fish, Otis Redding, The Grateful Dead, Buffalo Springfield, Eric Burdon & The Animals, Simon & Garfunkel… Le réalisateur D.A. Pennebaker est là avec son équipe pour capturer les grands moments de la fête et réaliser un film dont les droits ont été pré-vendus à la chaîne ABC. Augustus Owsley Stanley III a concocté pour l'occasion un LSD de choix baptisé Purple Haze… Et de l'avis de tous, Monterey est un succès : programmation exceptionnelle, atmosphère bon enfant, LSD, cocaïne, herbe à volonté, le tout sans violence, le triomphe de l'amour… puisqu'on est là pour ça. On y trouve tout ce dont un vrai hippie à besoin : robes de papier, boucles d'oreilles, boutons, amulettes, croix, pipes, ballons, sandales, nourriture macrobiotique, fleurs… La presse nationale relate l'événement avec enthousiasme, on tient enfin la preuve que le monde est en train de se réinventer en Californie. Et comme pour donner un écho mondial à l'événement, le 21 juin, les quatre Beatles se retrouvent en studio à la BBC pour All You Need Is Love, entourés de fleurs et d'amis. Deux cent millions de spectateurs assistent à l'émission retransmise en mondiovision et reconnaissent, sur le plateau, Mick Jagger fumant un joint, Keith Richard sagement assis à côté de Ringo, Pete Townsend des Who, et Eric Clapton qui s'est fait faire une permanente afro, Hendrix oblige.
San Francisco est devenu le centre du monde rock et le 5 août, George Harrison et sa femme, Patti Boyd, débarquent incognito à Haight Ashbury et se mêlent à la foule. On prête à George une guitare et il joue dans l'insouciance béate du moment, jusqu'à ce qu'une jeune fille le reconnaisse et lance "C'est George Harrison !". On devra extraire George et Patty in extremis d'une foule devenue hystérique… Plus tard il dira de son aventure "C'était plein de jeunes fugueurs drogués et boutonneux…".
Le festival de Monterey a bénéficié d'un bon marketing préalable et, tenus à l'écart de la foule bigarrée – selon les sources, de 50 à 90.000 personnes - se retrouvent entre eux quelques VIP de l'industrie du disque. Clive Davis, président de Columbia Records, Mo Ostin, de Warner Brothers Records, Jerry Wexler d'Atlantic Records sont là, parqués dans un espace réservé, devant la scène. La vente continue… Ils ont payé chacun 150 dollars pour partager la fête. On reconnaît aussi quelques stars dont Brian Jones, des Rolling Stones, perdu sous plusieurs couches de foulards, somnambule noyé dans le brouillard mauve du LSD d'Owsley, la plupart du temps au bras de Nico, cette nymphe hiératique devenue depuis peu l'égérie d'Andy Warhol qui l'a quasiment imposée au Velvet Underground de Lou Reed.
Sur place également, Albert Grossman, génial cochon truffier du folk et du rock,  co-fondateur du Festival de Newport et manager de Dylan, Peter, Paul & Mary, Ritchie Havens, Paul Butterfield Blues Band, Electric Flag, Gordon Lightfoot et bien d'autres. Il est venu faire son marché et, peu de temps après, se chargera de la carrière d'une jeune chanteuse, membre d'un groupe local qui monte, Big Brother & The Holding Company. Elle s'appelle Janis Joplin.

Ainsi prenait son envol musical la génération 68, une tribu inculpée aujourd'hui de légèreté rêveuse par quelques magistrats frustrés qui sans doute lui en veulent (i) d'avoir été sexuellement comblée et (ii) de s'être bien fendu la gueule.
Ca agace.

Vignette : Allen Ginsberg, Human Be-In festival, San Francisco, 1967.
Texte : d'après Protest Song; Ed Textuels Musik 2004; Yves Delmas & Charles Gancel

Wake-up call

belle2.jpgQui n'a jamais, la honte au front, repoussé un rendez-vous chez le dentiste en s'inventant un prétexte grossier? Celui-là ne peut comprendre le saut dans le vide qui donne à la classe politique française le vertige qu'on lui connaît aujourd'hui. On devait y passer, on y passe. Le glissement du Tout-Sauf-Sarkozy au Tout-C'est-Sarkozy, de "l'épouvantail sectaire" à l'ouverture, de douze années plutôt pépères au stress maximum, se fait avec le tact et le geste gracieux d'un arracheur de dent sur une molaire véreuse. Ca va vite, c'est un peu brutal, ça fait mal sur coup, et ça soulage ensuite. Comme si, tout au long de la campagne, un mélange d'urgence et de honte face à l'immobilisme avait nourri le désir de repousser à tout prix l'inévitable. C'est vrai, face à l'échéance, certains préfèrent mourir ou se réfugier dans une illusion d'avenir. D'autres choisissent de vivre. Le seuil a été passé. On peut espérer. La belle au bois dormant ouvre un œil.
Comment ne pas rapprocher en effet les sondages qui mesuraient il y a quelques mois à quel point le Grand Agité faisait peur - y compris dans l'électorat de droite - et ceux qui montrent aujourd'hui qu'une majorité large le soutient. Malgré ses petits mouvements d'épaules agaçants. Peur de quoi d'ailleurs? Peur de l'action? Peur du changement? Peur d'affronter la réalité? Peur de notre paralysie, notre impuissance à s'extraire de la lumière des phares? Il semble que bon nombre de responsables de gauche aient fait la même analyse et préfèrent s'occuper du pays que de la refondation d'un parti socialiste groggy, un genou sur le ring, qui se demande ce qu'il fait là, pourquoi il est seul sur le quai. Gueule de bois dans les sections.
On dit Sarkozy l'Américain. On le dit naturellement avec mépris. D'une certaine façon, oui, son premier sprint montre qu'il en a au moins les bons côtés, ce primat accordé à l'action, choix parfois risqué, cet engagement - si contre-culturel chez nous - qui veut qu'un objectif fixé soit un résultat à atteindre, et non une simple intention évoluant au gré de la complaisance des uns et des intérêts particuliers des autres…
Je me souviens de la première réunion opérationnelle entre un dirigeant américain et le patron de l'entreprise française qu'il venait d'acquérir. Il s'agissait de travailler sur le plan. Les objectifs proposés par l'équipe française étaient ambitieux. Trop ambitieux pour le yankee, irréalistes. Il s'énervait et, finalement, questionna la capacité de l'équipe à les atteindre. "Enfin… lui répondit-on, il ne faut pas non plus se crisper là-dessus, ce ne sont jamais que des objectifs…". Sueur froide du ricain. Oui, je sais, on va me servir la contre preuve irakienne. Oui. Je ne dis pas qu'ils ont toujours raison.
Ce qui innerve la politique de Sarkozy aujourd'hui n'est pas simplement la mise bout-à-bout d'une série de mesures devenues indispensables, ce qui est visé est un changement de culture, de damier, de valeurs, de tempo, un changement que le monde économique - je veux dire les entreprises - a réalisé au cours de vingt dernières années parce que sa survie en dépendait. Certains groupes, trop publics, n'ont pas vu la mort venir. Péchiney restera un grand drame du handicap culturel français. Les sphères publiques et politiques, structurellement retardataires, y viennent enfin, en voyant leur fond de commerce s'évaporer.
Il n'y a que l'odeur de la fin qui fasse changer vraiment. Parfois, le réveil est brutal.

Vignette: Illustration des Contes de Perrault par Gustave Doré; édition Hetzel; 1867.

Welcome

azur.jpgKun est chinoise, n'a pas la trentaine, est en France depuis 3 ans, MBA dans une école de commerce, stage en entreprise, puis embauchée, contrat de travail, tout…
Elle a passé la journée à la préfecture, comme chaque mois, pour aller retirer son titre de séjour, mais en se doutant bien que ce mois-ci encore, il ne serait pas prêt. Elle a l'habitude.
MAM, terrorisme international et niveau orange obligent, ce matin la queue commence dans la rue, longue, sécurité maximale. Une petite heure sur un trottoir multiculturel et s'est bouclé, la voilà dans les lieux, avec deux cents copains qui sourient tous avec bonheur et chantent Colchiques bouche fermée. Pas la peine de chercher à s'asseoir, ici on attend debout, la France ça se mérite, les gaulois, c'est pas des tafioles. Quatre heures, pas de quoi en faire une histoire, ça muscle les fessiers, qui s'en plaindrait à un mois des vacances. Naturellement, le titre de séjour n'est pas prêt. L'hyper-préposé le lui explique en quelques secondes. C'est la mutation profonde des services publics que-le-monde-entier-nous-envie et qu'il nous faut défendre bec et ongles à Bruxelles. Alors, peut-être le mois prochain, qui sait? Oui, mais elle doit voyager, Kun, retourner en Chine et revenir. Le mois dernier, on lui a expliqué - après quatre heures d'attente -  qu'il fallait qu'elle apporte son billet d'avion, faute de quoi, on ne pouvait rien faire, "repassez donc dans un mois. Comment ça vous ne saviez pas qui fallait présenter le titre de transport? Nul n'est sensé ignorer la loi, ah ah ah, non, je rigole…" Kun a un peu envie de tuer. Donc cette fois-ci, elle a le billet. Ah mais c'est pas ici, c'est l'autre bureau d'accueil, là-bas. Oui mais attendez, comme elle sera absente un mois, elle ne peut pas revenir dans un mois. Ah. Ca se complique. Bref, voilà un titre temporaire pour deux mois et la queue pour le récépissé, c'est là-bas. Bon, au revoir madame.
Va pour l'autre "accueil". Mauvaise pioche, l'heure du déjeuner, on doit attendre qu'ils reviennent, c'est couscous aujourd'hui chez la Denise. On attend debout? Pas grave, ça fait les mollets, c'est joli dans un petit jean Gucci un peu stretch. Et puis deux heures, qu'est-ce que c'est dans une vie? Comment ça il fait trop chaud? Ca commence à resquiller sur l'aile gauche. On s'énerve, mais pas trop. Pas le moment d'attirer l'attention. Les perdreaux sont dans la volière. On ne sait jamais. Bon. Les revoilà. Un peu ballonnés mais comblés. La Denise c'est la reine des boulettes. Tiens, c'est l'heure du goûter. Ca prend tous son sens, le goûter, quand on l'enchaîne sur un petit déjeuner pris très tôt, queue oblige. Mais bon, ça y est, 17 heures, Kun a le récépissé. C'est bouclé pour deux mois. Elle est contente.
Brice Hortefeux, qui a un gyrophare sur sa voiture, qui brûle les feux rouges et fait rarement la queue, Ministre de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité Nationale et du Co-développement s'exprime dans Le Monde aujourd'hui. Ca tombe bien. Il dit qu'il est le ministre des immigrés légaux.
Ca rassure Kun, elle se sent accueillie, intégrée, légale et fatiguée. 

Et de toutes les manières, c’est la droite qu’elles préfèrent…

amazone.jpgFinalement, et sans parti pris aucun, ce gouvernement m'est plutôt sympathique.
Une femme, une brillante avocate, sortie indemne d'un cabinet d'avocats anglo-saxons et de la piscine Molitor, prend les rennes de Bercy. Allez, tous en maillot! De quoi ajouter un peu de grâce aux lignes pour le moins staliniennes que l'architecte Paul Chemetov a imaginées pour sur-signifier la flexibilité légendaire de l'institution. A cet égard, j'ai toujours vécu comme une violence inutile l'appendice caudal de ce bâtiment qui vient mourir dans l'élément aqueux, je veux dire la Seine. De quel droit? S'approprier la Seine… quelle arrogance. Une autre première, une femme d'origine marocaine, "issue de l'immigration", pas sotte, pour garder les sceaux. Du jamais vu. Une femme engagée, socialiste et française d'origine musulmane et kabyle, à la ville et peu suspecte de soumission à l'UMP – qui passe de "Ni pute ni soumise" au procès en racolage actif que lui font ses anciens amis et qui ne trouve de réconfort qu'au bras d'une patronne catéchiste de choc. On rêve. Plus fort encore, une femme blonde pour dégraisser un mammouth découvert en son temps par l'expédition Allègre, un animal obscur parfaitement conservé dans la gangue immuable et glacée de la tradition syndicale et corporatiste française. On froid pour elle. Inouï, une femme black, née au Sénégal et, pire que tout, jeune, et, plus pire encore que tout, jolie, aux droits de l'homme (j'attends, plutôt tendu, les premières photos du jogging dominical à Versailles). Un scoop. Si ça ne fait pas pencher DSK à droite, on peut douter de tout.
Mais pour faire encore mieux, quelques apostats, catins ex-de-gauche, qui ne se savaient pas à droite, qui ont le mauvais goût de préférer l'imminence de l'action aux longs débats participatifs où vont s'ébrouer avec bonheur éléphants et militants pendant les quelques mois/années d'une refondation stochastique. Et, bien sûr, Eric Besson – objet de toutes les fatwas - comme intégrateur négatif, car il en faut toujours un contre qui se ligueront les autres avec bonheur, anciens et nouveaux amis. Il excellera dans ce rôle.
En gros, toutes des salopes, comme dirait Devedjian qui n'a pas été élevé mais simplement nourri… et qui n'est pas ministre. Lui.
Bayrou l'avait crié sur tous les toits et sur toutes les antennes. Lang en a rêvé et la gauche l'a discuté ici et maintenant, au cours de débats enthousiasmants. Sarkozy l'a fait. Ca énerve. A coup sûr, certains liront dans tout cela la confirmation du génie machiavélique et putassier d'un président crypto-fasciste ne travaillant que sur son image. D'autre y verront un signe d'ouverture et de modernité, c'est selon. Chacun fait son tapis. Car enfin, image ou pas, elles y sont, au gouvernement, ministres ou secrétaires d'état. Oui, l'effet d'image est là. Et alors? On pourra toujours avancer que la promesse de s'en tenir à 15 ministres et 10 secrétaires d'état  n'a pas été tenue. C'est donc la preuve qu'il a menti. Donc la preuve qu'il ne fallait pas l'élire.
Dernière conséquence du séisme, ambiance lourde à la cantine de l'ENA.

Vignette: Une amazone, mosaïque, IVème siècle Ap JC, Turquie.