Singularités françaises

antiope.jpgDeux jours à Madrid, dans ce pays où il fait beau et chaud - on annonce pour aujourd'hui un vent africain, il fera 40° -, où les bovins sont anxieux, pour eux-mêmes ou pour leurs proches. Quoi de mieux qu'être ailleurs pour se voir de loin, pour s'entendre décrire. A dire vrai, depuis dix ans, la chanson est amère et les dîners gâchés sont légion. Cet hiver à Shanghai, je parle avec un français, petite trentaine, en Chine depuis huit ans, déjà patron. Je lui demande s'il compte revenir au pays. "Ca va pas, non? Je rentre pas chez les morts, moi!"… Bon, là, il est un peu tard, deux express et l'addition, merci, ça ira. Les français se croient admirés. En allant ailleurs, on déchante, on finit par voir, par différence, par contraste, ce qu'on n'a jamais vu de soi.
Egalité? Drôle de pays, oui, où depuis la mort du roi, il n'est pas de petit caporal qui ne se sente oint du Saint Crème et voué à prendre la relève, comme si la puissance symbolique des rois, soudain détachée du tronc, s'était dispersée au gré des ambitions et des petits chefs disponibles, partout, en politique, dans l'administration, dans l'entreprise, dans la vie. Le pouvoir, en France, reste sacré, objet de tous les désirs et des compromissions les plus basses, n'en déplaise aux régicides et aux Saint-Just de pacotille. Et je ne vise personne. Naturellement.
Fraternité? Drôle de pays, qui a fait de la dialectique un réflexe. Etre d'accord, d'emblée, tient au mieux du ridicule, au pire du suicide. On se doit d'être contre. Contre quoi? Peu importe. Etre contre ou n'être rien. Là est la réponse. Vous n'êtes pas d'accord? Combien d'idées tuées dans l'œuf, de projets avortés, de génies déçus, pour s'être anéantis sur le mur d'un scepticisme excessif, stérile, génétiquement inscrit. Ambert et Issoire seront-elles jamais copines…
Le génie? Drôle de pays, qui fait de "l'exception" la règle et s'enorgueillit d'être le meilleur ou le pire, mais s'interdit la moyenne. Entre Polytechnique, l'ENA, l'ENS et l'université dévastée, le désert. Entre Concorde, TGV, Ariane et la PME familiale de Gaillac, le vide. Rien qui ne ressemble à l'industrie intermédiaire allemande, dont on est si fier outre-Rhin et qui fait la fortune du pays. Imagine-t-on un haut fonctionnaire de la DREE fier d'un gros exportateur de demi-produits cuivrés? Non mais de quoi parlez-vous? Un souvenir, tiens, une réunion entre des ingénieurs de chez nous et leurs homologues américains. Les nôtres essayaient d'expliquer une notion qui leur est chère: "l'élégance de la solution". Les yankees étaient muets. "Prenez un pont, par exemple, pour nous, il faut qu'au génie de la solution se mêle la beauté du rendu…" Oui, a dit l'américain, nous, on veut qu'il ne coûte pas cher et que les camions passent sans tomber, quoi… Une différence, en somme. Nous avons le Rafale (plus bel avions du monde) comme nous avons eu Concorde (plus bel avion du monde).
Oui, de ces tropismes hexagonaux qui font sourire ailleurs, j'en ai collectionné une palanquée. Au début, je luttais. Ensuite j'ai douté. Finalement, des arguments, j'en ai trouvé, dans l'universalisme sublime et fragile de ce qui fait encore vaciller nos Lumières. De quoi moucher les rabat-joie, en tout cas. Car enfin, un pays qui pour s'habiller invente la haute-couture, qui pour se nourrir dresse les Grandes Tables et vénère leurs chefs, qui n'étanche sa soif qu'en faisant pétiller l'esprit du vin, qui habille ses rivières de châteaux et ses femmes de parfums, qui donne à Proust le temps qu'il faut, ce pays-là peut bien faire quelques jaloux, puisqu'après tout c'est ce qu'ils nous envient tous et viennent chercher en masse chaque année.
Et bien tout ça, notre Bon Plaisir, ILS peuvent toujours courir, ILS ne l'auront jamais.

Vignette: Antiope; Ingres; XIXème Siècle.

Commentaires (2) to “Singularités françaises”

  1. Tout le paradoxe (exception) français
    Comment conjuguer Art et Pragmatisme ?

  2. En somme, les petits caporaux, comme votre interlocuteur de Shangai, peuvent se badigeonner s'ils le veulent de café-crème, mais pas de Saint-Chrême, "emblème de la douceur et de la bonne odeur des vertus d'un vrai disciple de Jésus-Christ", qui reste réservé à l'onction des rois…

Poster un commentaire
*Obligatoire
*Obligatoire (mais jamais publié)
 

*
Prouvez-moi que vous n'êtes pas un robot et recopiez le mot.
Anti-Spam Image