Concours, le résultat

olet.jpgVu du jardin la même photo donnait à peu près cela, un joli paysage de Corse où il faisait beau quand il pleuvait ailleurs. L'île, je n'en connaissais que la côte, pour en avoir exploré à peu près tous les ports et tous les mouillages, en bateau. La terre, non. Elle aussi, est d'une beauté intense et rude, de rocs et d'épines. Une gemme au doigt de la mer. Chaque jour, je parcourais Corsica Matin. Grâce à quoi j'ai pu suivre l'Affaire de la Forge. Voici les faits.
Mi-août une famille d'Anglais même pas corses passe ses vacances dans le village de Palasca, où elle possède une maison arrachée au patrimoine séculaire du peuple. A la suite d'une insultante erreur de comportement (la famille se dit gênée par les cloches de l'église qui, déréglées, sonnent la nuit, Ah come on, who cares ?), et en forme d'aimable rappel à l'ordre, quelques identitaires anonymes vandalisent leur voiture. Normal, non ? Holly shit, Dad, they fucked up the car ! Le forgeron local, un peu choqué semble-t-il par le message qu'il trouve excessif et peu lisible, placarde quelques affichettes. On y lit que pour lui le village s'est conduit lâchement. Oui, lâchement. Oh jeez, the bloke is crazy... La nuit suivante, du 12 au 13 août, sa forge est naturellement incendiée et réduite en cendre. And the shit hits the fan car on apprend dans le journal qu'en fait, il a insulté les morts. Les Anglais ne mouftent pas. Les morts non plus. Le lendemain, l'un des nombreux groupuscules indépendantistes se fend à son tour d'une déclaration publique pour prendre la défense… des incendiaires. Oui, le forgeron a bien insulté les morts - qui continuent de se tenir à distance - d'un village qui, lit-on, l'accueille courtoisement depuis à peine quarante ans ! Même pas treize générations… et il se croit chez lui. L'hospitalité, ça ne se discute pas. D'ailleurs « Il y a deux sortes de Corses, ceux qui le sont et ceux qui le seront jamais, restez donc chez vous ! » déclare Resistanza Corsa sur un forum histoire de mettre les choses au point. Nous, toujours en vacances, on parie honteusement sur la confraternité des colonisés en prenant une pointe d'accent et en se déclarant Basques.Toute la presse locale s'empare de l'Affaire. On est pour, on est contre. Puis la médiasphère  nationale (TF1, Canal+, France 2, et Le Monde daté du 28 août…). Bientôt CNN…
Comment dénouer la crise ? Comment sortir de l'impasse ? Facile. En cas de crise grave, on le sait maintenant, Nicolas monte au créneau. Et justement, Nicolas arrive. A Saint Florent, pour dénoncer l'inacceptable racket qui sévit sur l'île et donc, comme l'indique immédiatement Unita Naziulale dans un communiqué à visage découvert, pour faire l'amalgame entre délinquance et nationalisme. C'est bouclé. Tout est en ordre.
Back to Paris

Les Bienveillantes; Jonathan Littell. Lire en vacances

blobel.jpgPour définir les techniques de lecture rapide, Woody Allen disait « Guerre et paix : ça parle de Russie ». Les Bienveillantes, 900 pages, ça donnerait « Un officier SS franco-allemand, criminel de masse, matricide et sodomite, plutôt dérangé sur un plan gastrique et intestinal, se con-fusionne avec sa sœur jumelle ».  En passant, on peut d'ailleurs dire, en évitant toute contrepèterie déplacée, que le sodomite a le cul bordé de nouille. Il s'en tire toujours. Il termine même obersturmbannfürher. Et j'arrive à le dire en mangeant des cacahuètes.
Ecrivant un peu moi-même, j'hésite toujours à gloser sur ce qu'un autre a écrit. Mais là, j'ai envie. Le bouquin a fait parler de lui et de son auteur à la rentrée dernière. Il y a eu scandale, éloges, des articles et, depuis, des livres sur le livre. Il a eu des prix. On a dit que Les Bienveillantes était un phénomène littéraire. Je le pense aussi.
Un curieux bouquin, en tout cas, un vagabondage triangulaire et souterrain  entre mort, sexe et merde, les trois exhalant leur bouquet visqueux tout au long d'un texte continu, sans retour à la marge, ou presque, qui coule comme une longue fresque excrémentielle et musicale, pour reprendre un symbolisme cher à l'auteur. On circule dans les sous-sols du corps, des villes et de l'humanité.
Un livre fascinant, c'est vrai, qui nous place d'emblée dans la position du voyeur. Car faire de nous le spectateur repu et satisfait d'une horreur méthodique, celle de la solution finale entre 41 et 45, narrée à la première personne, tel semble être l'objectif. Un livre qui, semble-t-il, veut chatouiller un peu le monstre qui sommeille en nous - dans notre sous-moi - et n'attend qu'un signe pour s'étirer. De fait, l'ouvrage fournit à la scène culturelle un équivalent littéraire au docu-fiction et à la télé réalité. En invoquant aujourd'hui la solution finale de façon parfaitement référencée, détaillée, documentée, l'auteur nous invite à découvrir qu'éliminer quelques millions d'hommes, femmes et d'enfants à coup de pelle, de gaz, de balle, d'obus, de barre de fer, de corde, de tout, quoi, ça n'est jamais que « faire bord » avec un syndrome d'élimination persistant, à commencer par celle de Régine à La Ferme, des victimes hebdomadaires de toutes les Staracs du genre ou la reconduction aux frontières des clandestins indésirables. Tout cela est donc la norme d'une société normale. On élimine dans ce livre toutes les matières possibles, par toutes les voies possibles : vomissure, diarrhée, menstrues, sperme, sueur, cervelle, viscère et, bien sûr, sang. Ca évacue à tout va, sur fond de destruction par un corps social malade d'une partie haïe de lui-même. Belle métaphore. Mais quand même…
Quand même… Littell est juif, né à New York en 1967. Le même livre, écrit par le petit fils d'un milicien aurait sans doute connu un destin différent. Il est écrit à la première personne. Ca n'est pas gratuit. Identification à l'Autre, ou identification au Même ? Se couler dans la peau du monstre pour en maîtriser la rémanence, ou pour s'y soumettre absolument ? Vieille histoire que celle du maître et de l'esclave. Au cours de la première scène qui fait intervenir Hitler, le narrateur (auteur) ne le voit-il pas sous les traits d'un rabbin ? Et fallait-il vraiment convoquer l'Histoire (le travail documentaire est époustouflant), le front de l'est, les massacres, Stalingrad, les camps, Berlin en feu, fallait-il absorber, digérer tout cela, pour finalement répandre ce qui, au fur et à mesure que le livre avance, ressemble à un travail énorme de mise en forme et d'évacuation d'une névrose personnelle ? Car enfin la différence entre le travail de l'historien et celui du romancier, c'est bien que l'objet même de ce dernier reste clos sur lui-même, là où le premier tente de s'effacer derrière l'objet de son étude. Or la couverture le précise, c'est un roman, une fiction… Pourtant les personnages sont bien là, bien réels, Blobel, pendu après Nuremberg, Eichmann, pendu à Tel-Aviv… et les autres. Un pied sans le réel, un pied dans la fiction, on avance. Je me suis demandé d'où parlait Littell, et qui parlait vraiment.
La fin du livre, en effet, se détache progressivement du documentaire de l'horreur la plus monstrueuse, pour n'être plus que la longue évocation d'une sexualité plutôt fangeuse, un moment de littérature où le narcisse perturbé se mélange symboliquement au corps de sa sœur jumelle - cet autre Lui-même - mais sans jamais l'atteindre. Une fin de livre qui, par moment, flirte avec le vaudeville ou la bande dessinée, comme si sur la fin, son coup enfin tiré, le narrateur avait un peu molli…
Dans tout cela, seule la Femme est singulièrement épargnée. Distante, compatissante, sereine ou victime, elle laisse le narrateur muet, tétanisé devant ce qu'il n'atteindra jamais, je veux dire le réel, le corps, mais pas celui du délit, le vrai, celui de la vie. Le héros reste noyé dans la mort qu'il administre et dans les rêves tour à tour luminueux, souterrains ou purulents qu'il secrète. En refermant le livre, je me suis demandé mais qu'est-ce que ce type peut bien écrire après cela. S'il en a  même envie. Sur quoi rebondir quand on a produit un tel travail ? Peut-être sur des recettes. Des fiches cuisines.
Pour Elle?

Vignette: Paul Blobel, SS responsable du massacre de Babi Yar, à Kiev, 1941, l'une des scènes du livre. Exécuté par pendaison en 1951.

Ca va, merci…

lagon31.JPGL'été est propice aux jeux concours. Certains blogs s'y sont mis avec un entrain jubilatoire, comme celui-ci , qui propose une joute réjouissante mais relativement discriminatoire dans un monde où toute démarche publique se doit de respecter la parité. Je me souviens qu'en CM2 un type de ma classe avait proposé un truc du même genre. Personne n'avait suivi, nous avions trouvé ça un peu gamin, un peu trivial. Mais bon, selon l'adage de Raymond Routiaux, expert en comices agricoles, "C'est à la fin de la foire qu'on compte les bouses". On s'attend donc au pire. A moi donc de proposer le mien. Voici une belle image, incluse dans ce billet, que j'ai prise par moi-même avec mon appareil. Qui peut dire avec précision où se situe ce joli paysage? J'y retourne vendredi pour une semaine.
Après quoi le blog reprendra.

Break Estival

sun2.jpgLes vacances sont un moment suspendu, un intervalle de réflexion intense, de retour sur soi. Tout stress évacué, elles permettent de s'arrêter, de revenir sur les douze mois passés, de faire le point, d'oublier Sarko, DSK, les Vélibs. Qu'ai-je appris? Qu'ai-je réussi? Qu'ai-je raté? Ai-je toujours été en accord avec ma conscience, mes quelques convictions?  Ai-je vraiment progressé? Me suis-je conduit humainement et dignement avec ceux qui sont mes amis, avec tous les autres, avec Ségolène ? Ai-je consacré à ma famille le temps qu'elle mérite? Et puis fait chier, si on s'en jetait un sur le port… On fera la thérapie flash pendant le voyage du retour.
Donc le menu sera plutôt encéphalogramme plat, saucisson corse, melon, petit Patrimonio à l'ombre sur la terrasse. Assez frais. Tiens, remets m'en un. Merci. Un bon programme de lecture, quand même. Un bon programme de musique, aussi. Un bon programme d'écriture (un roman à finir), enfin et un bon programme d'abandon au soleil du matin, et quelques brasses, en plus. Donc sans doute assez peu de billets sur le blog. Peut être un par semaine. Personnellement, je pense que c'est mérité. Bonnes vacances à ceux qui en prennent, et pour les autres, profitez de la ville déserte et silencieuse.
On finit toujours par trouver une boulangerie ouverte…

Gastronomix

saturne.jpgJe me suis mis au vélo, boboïsme oblige et Paris le veut. Je n'avais pas mis les pieds depuis deux ans au Centre Pompidou. Un coup de pédale hollandaise et m'y voilà. Un passage par les expositions, par le musée, par les tripes façadières du lieu, et un long moment dans la librairie. Je feuillette un ouvrage récent, Performance  Art in China Today. Beaucoup de belles choses et soudain une photo vaguement dérangeante: l'artiste conceptuel Zhu Yu attablé, entrain de grignoter le membre d'un fœtus  humain rôti, le reste attendant dans son assiette. Une performance réalisée en marge du Shanghai Art Festival en 2000, pourtant refusée par les organisateurs. Zhu Yu est assimilé au groupe Cadavre, des artistes qui ont choisi la dépouille humaine comme terrain d'expérience esthétique. Je referme. Le temps de laisser passer une petite nausée et je clos la visite avec un bel ouvrage sur la gradation de la couleur, par Paul Klee. Ca va mieux. Merci. Une blague, je me dis, un truc fait avec de la pâte d'amandes… On en discute encore sur le net.
Mais non, de retour à la maison, je Google le Zhu et oui, ça semble vrai. Créateur inspiré, il explique son geste: "Aucune religion n'interdit le cannibalisme, pas plus que je ne trouve de lois qui nous empêcheraient de manger les gens. Je tire parti de l'espace laissé entre la morale et la loi et je base mon travail sur lui". Voilà qui va faire du bien à la valeur travail. L'événement avait semble-t-il provoqué une agitation forte sur la toile à l'époque, mais pas en France où seuls France Culture et quelques revues d'art contemporain avaient relayé la prouesse. En poursuivant la recherche, sur des sites de Hong Kong, il semble que la pratique se développe en Chine et qu'on prête à la consommation de fœtus humains des vertus régénératrices… on les vendrait à la sortie des hôpitaux où sont pratiquées des IVG en masse. Certains s'interrogent sur la résurgence d'un cannibalisme très apprécié pendant la révolution culturelle et pendant les purges maoïstes. Jamais vraiment exorcisé… Le devoir de mémoire – imposé par la solution finale en Europe -  n'encombre pas les colonnes de la presse chinoise. Quelle morale développe un peuple privé de son histoire quand s'y substitue un système politico-répressif maîtrisé par une petite oligarchie ?
L'occident est aujourd'hui fasciné par la Chine, par son développement, par sa mutation fulgurante et, à bien des égards, l'empire du milieu donne aujourd'hui une leçon de dynamisme au monde, mais changer la culture n'est pas construire des tours sur le Bund et la figure de l'ogre économique vient faire bord avec celle de l'artiste dérangé, pas seulement en Chine, mais aussi celle d'un monde qui consomme ses enfants par la lobotomie digitale et pornographique qu'il leur impose. Les délires occidentaux du Body Art né dans les années 60 ne valaient et ne valent encore guère mieux que les délires de l'artiste anthropophage.
Le mythe veut que Chronos ait dévoré ses enfants mais que Zeus, sauvé par sa mère Réha, fille de la terre et du ciel, ait grandi élevé par des chèvres pour un jour renverser son père et régner sur l'Olympe. Aujourd'hui, Réha a bien mauvaise haleine.
Waiting for Zeus?

Vignette: Saturne-Chronos dévorant ses enfants; Francisco Goya; ver 1820; Musée du Prado