Gastronomix

saturne.jpgJe me suis mis au vélo, boboïsme oblige et Paris le veut. Je n'avais pas mis les pieds depuis deux ans au Centre Pompidou. Un coup de pédale hollandaise et m'y voilà. Un passage par les expositions, par le musée, par les tripes façadières du lieu, et un long moment dans la librairie. Je feuillette un ouvrage récent, Performance  Art in China Today. Beaucoup de belles choses et soudain une photo vaguement dérangeante: l'artiste conceptuel Zhu Yu attablé, entrain de grignoter le membre d'un fœtus  humain rôti, le reste attendant dans son assiette. Une performance réalisée en marge du Shanghai Art Festival en 2000, pourtant refusée par les organisateurs. Zhu Yu est assimilé au groupe Cadavre, des artistes qui ont choisi la dépouille humaine comme terrain d'expérience esthétique. Je referme. Le temps de laisser passer une petite nausée et je clos la visite avec un bel ouvrage sur la gradation de la couleur, par Paul Klee. Ca va mieux. Merci. Une blague, je me dis, un truc fait avec de la pâte d'amandes… On en discute encore sur le net.
Mais non, de retour à la maison, je Google le Zhu et oui, ça semble vrai. Créateur inspiré, il explique son geste: "Aucune religion n'interdit le cannibalisme, pas plus que je ne trouve de lois qui nous empêcheraient de manger les gens. Je tire parti de l'espace laissé entre la morale et la loi et je base mon travail sur lui". Voilà qui va faire du bien à la valeur travail. L'événement avait semble-t-il provoqué une agitation forte sur la toile à l'époque, mais pas en France où seuls France Culture et quelques revues d'art contemporain avaient relayé la prouesse. En poursuivant la recherche, sur des sites de Hong Kong, il semble que la pratique se développe en Chine et qu'on prête à la consommation de fœtus humains des vertus régénératrices… on les vendrait à la sortie des hôpitaux où sont pratiquées des IVG en masse. Certains s'interrogent sur la résurgence d'un cannibalisme très apprécié pendant la révolution culturelle et pendant les purges maoïstes. Jamais vraiment exorcisé… Le devoir de mémoire – imposé par la solution finale en Europe -  n'encombre pas les colonnes de la presse chinoise. Quelle morale développe un peuple privé de son histoire quand s'y substitue un système politico-répressif maîtrisé par une petite oligarchie ?
L'occident est aujourd'hui fasciné par la Chine, par son développement, par sa mutation fulgurante et, à bien des égards, l'empire du milieu donne aujourd'hui une leçon de dynamisme au monde, mais changer la culture n'est pas construire des tours sur le Bund et la figure de l'ogre économique vient faire bord avec celle de l'artiste dérangé, pas seulement en Chine, mais aussi celle d'un monde qui consomme ses enfants par la lobotomie digitale et pornographique qu'il leur impose. Les délires occidentaux du Body Art né dans les années 60 ne valaient et ne valent encore guère mieux que les délires de l'artiste anthropophage.
Le mythe veut que Chronos ait dévoré ses enfants mais que Zeus, sauvé par sa mère Réha, fille de la terre et du ciel, ait grandi élevé par des chèvres pour un jour renverser son père et régner sur l'Olympe. Aujourd'hui, Réha a bien mauvaise haleine.
Waiting for Zeus?

Vignette: Saturne-Chronos dévorant ses enfants; Francisco Goya; ver 1820; Musée du Prado