Commerce équitable

pavot.jpgEntrepreneurs, commerciaux agressifs, fins stratèges ayant accédé sans frilosité aux marchés internationaux, tels apparaissent les Talibans qui, aux yeux des grandes agences de notation, mériteraient le haut du tableau. Qui, en effet, peut bien se prévaloir de telles performances ? Une réussite qui allie avec grâce l'ambition mondiale et la tradition locale. De 2001 à 2007, le nombre d'hectares de pavot cultivés a été multiplié par vingt-cinq. 17% de croissance entre 2006 et 2007. Une part de marché mondiale qui avoisine les 93%, soit un « leader dominant » au sens bostonien du terme. 13% du PIB de l'Afghanistan. Même Google ôte sa casquette, baisse la tête et met un genou à terre ! Bravo. Une capacité d'adaptation à faire rougir nos multinationales : la paysannerie locale a bien compris que passer du blé, qui rapporte environ 500 dollars l'hectare, au pavot qui en rapporte plus de 5000, représentait un strategic shift prometteur. Pour la première fois, l'offre supplante la demande et donc - client first - les prix vont baisser !
Faisons confiance aux Talibans, cette manne financière sera bien vite réinvestie pour le développement du peuple : écoles et universités coraniques où davantage d'enfants lobotomisés pourront ingurgiter et resservir le Texte par cœur - à l'exclusion de tout autre savoir, jugé démoniaque -; hôpitaux flambant neufs où de nombreux patients hommes pourront se faire soigner par des médecins hommes qui ainsi pourront s'acheter ainsi beaucoup de filles très jeunes; une recherche dynamique bien concentrée sur le nucléaire naturellement civil avec le soutien passionné de quelques puissances occidentales. Heureuses de disposer de quelques fonds supplémentaires, elles pourront ainsi réinvestir dans l'équipement toujours plus sophistiqué de leur brigade des stupéfiants…
Enfin libre, enfin autonome, l'Afghanistan n'aura plus besoin de ses bailleurs de fonds habituels, ces quelques démocraties occidentales ou royaumes du Moyen Orient qui autrefois offraient aux combattants de quoi shooter des hélicoptères soviétiques avec des missiles de première bourre. Au prochain ball-trap, les cibles ne seront pas rouges. Non, le pays pourra négocier directement avec quelques intermédiaires faiblement pro-occidentaux.
Grâce à quoi, enfin, les people de tous les PAF et de toutes les jet-set de l'occident chrétien pourront se faire péter la radiale, la tibiale antérieure et, pour les plus souples, la sous-claviculaire - quand il ne reste qu'elle de propre.
Oui, un produit simple, un produit beau, un produit naturel. Sans OGM. Très Grenelle.
Avec le pavot, c'est le client qui mute.

Vignette: le pavot 

Une énorme connerie

arbre.jpgJe suis né dans l'Aube, de parents champenois et charentais, des racines plutôt marquées qui me prédisposait naturellement à travailler un jour avec Moët-Hennessy. Ce qui arriva, plusieurs missions passionnantes pour l'esprit et dévastatrices pour mon foie, la découverte, ivre mort, des hostess clubs dans les caves de Séoul, à hurler Hotel Californa dans le karaoke privé du distributeur local, le rendez-vous du lendemain, quand je vois mes interlocuteurs bouger à la façon façon saccadée des mauvais systèmes de vidéoconférence, migraine… Tout ça pour dire que je ne suis pas animiste. Assez terre-à-terre sur fond judéo-chrétien. L'esprit de la vie, qui parcourt et relie le végétal, l'animal, l'humain et l'au-delà dans une continuité naturelle et magique, ça n'est pas mon tarot. Pourtant…
Sur la pelouse de ma petite maison de campagne (Bernard Arnaud n'y mettrait même pas ses outils) il y avait deux arbres. Un sapin et un cerisier fleur. J'ai horreur des fleurs. Surtout en masse. Une par ci, une par là, je peux m'accoutumer. Mais je trouve obscène ces accumulations de couleurs qui marquent maintenant l'entrée de villes fleuries et donnent l'impression au conducteur de voyager dans les brumes d'un mauvais acide. Pour un élu, la campagne peut-elle être autre chose qu'électorale ? Les deux arbres, donc, les miens, on a dû les planter il y a quinze ans, mais trop proches, séparés d'à peine un mètre. Ils ont poussé ainsi, en symbiose, mélangeant leurs branches, s'assurant que l'un ne dépassait pas l'autre mais se gênant aussi dans l'interface confuse qui empirait chaque année. Au début de l'été, j'ai donc fait couper le cerisier. Au ras du sol. Pour libérer le sapin. Et depuis, le sapin dépérit. Certaines branches ont jauni. Il a moins grandi que l'année précédente. En fait, je sais qu'il se laisse mourir… de tristesse. Sans doute n'avais-je pas vu que la liberté retrouvée des branches ne compenserait pas ce que sous la terre les racines, elles aussi mélangées, auraient à se dire. Une belle connerie. La revanche de l'arbre qui après tout, à l'échelle de la terre, était encore notre maison il y a peu…
En campagne, ne jamais oublier les racines.

Vignette : Arbre-vie ; Mauritanie

Lionel et l’hallali

buffalo.jpgLa chasse royale va bon train. A se demander qui aura le privilège d'installer le massacre dans sa cage d'escalier. On cherche en vain qui n'a pas encore tiré son missile sur la sainte, enfin révélée, enfin martyre ? Même Lionel accepte enfin - mais bien tard - d'avouer qu'il était de mon avis : Ségolène était une bavure électorale, une erreur de casting, un avatar politico médiatique issu d'une second life improbable, qui détruit aujourd'hui la matrix qui l'a engendrée, le PS. Combien faudra-t-il de livres à jaquette rose pour nous expliquer ce que nous savions tous déjà, ce que nous dénoncions alors, tancés par nos amis socialistes qui nous disaient à longueur de dîner en ville que Sarko était dangereux et que Ségo c'était - comment disait-on? - une autre façon de faire de la politique. On a vu la façon. Le PS est à terre. Même le couple n'y a pas résisté.
Tout cela soulève quand même quelques questions. Comment ces hommes politiques que l'on croyait honnêtes, que l'on croyait sérieux, ont-ils pu enfourcher une telle rossinante ? Il y aurait un cruel florilège à publier aujourd'hui les panégyriques des uns, les louanges des autres, ces lithanies participatives murmurées le soir, en cercle autour des nouveaux apôtres de l'ordre juste, dans les salles polyvalentes et les maisons d'associations.

De ce sauve-qui-peut pitoyable, on verra qui survit, qui tient bon. On verra si se déjuger ainsi se paie comptant ou si, ce que je crains, l'opinion est amnésique. Et que feront les Dray, les Montebourg, puisque la cheffe n'a pas attrapé le jambon ? Ils la trouvaient parfaite.

Jack Lang pourtant, toujours innovant, humant l'air avant les autres, avait fait bloquer en août 2006 le pamphlet, alors visionnaire, où prenait déjà forme l'équarrissage général d'aujourd'hui.
La presse s'y met aussi, avec la docilité d'une chienne satisfaite (tient, Mitterrand n'avait pas tort sur tout). Les journalistes savaient. Ils l'avaient senti. Ils l'ont toujours dit, dans le secret des bonnes tables. Ils ne pouvaient pas parler, l'opinion ne pouvait pas entendre… Ils pouvaient assassiner Sarko et devaient parer la belle. Ils volent au secours de la victoire, business is business.
Paradoxe, il reste Nicolas pour dire du bien de sa challengeuse malheureuse. Peut-être même joue-t-il avec une nouvelle ouverture. Une mission sur la famille, ou sur le nucléaire iranien…
Qui sait ?

Vignette : Assiniboines hunting a buffaloo ; Paul Kane, vers 1850

Déserts

tintin.jpgNicolas Sarkozy n'a jamais vraiment subi le rejet, l'impopularité dans la durée, ces longues traversées du désert où les plus faibles rejoignent pour le compte le grand ossuaire du politique. Un peu de ridicule, certes, lorsqu'en 95 son champion pommadé s'essouffle et se fait coiffer dans le virage des Tribunes par un mangeur de pommes. Ou bien lorsque plus tard, la presse s'empare d'un petit désordre affectif et conjugal, vite réglé, mais quand même. Majoritairement impopulaire, durablement impopulaire, non, il n'a pas connu, quelle que soit la violence inefficace du récent TSS et les pamoisons de la famille Royal de Hollande.
Lorsqu'en 1984, Jacques Calvet remplace Jean-Claude Parayre à la tête de PSA, la situation économique et sociale du groupe est dramatique, baisse des ventes et grèves à répétition depuis deux ans. On ne parle que du Japon triomphant,
de l'Amérique battue, de l'Angleterre qui a abandonné son industrie automobile aux nippons… Calvet prétend d'ailleurs qu'elle est devenue la cinquième île du Japon. Il s'oppose aux syndicats, fait front, et l'opinion le lynche avec une conscience méthodique et bien française. Se coucher devant les syndicats ne serait donc plus un sport patronal ? Scandale. Lorsqu'il quitte le groupe, en 1997, il est pour les mêmes l'homme qui a sauvé PSA.
Margaret Thatcher,
de son côté, fait vite l'unanimité contre elle lorsqu'elle arrive aux affaires. Elle est attaquée de toutes parts, dans son pays, en Europe. Des artistes prennent ainsi des risques politiques insensés, comme Renaud qui dénonce son intransigeance et sa brutalité. Il nous donne là une leçon de courage en politique, c'est sûr. Un jour sans doute, Soljenitsyne lui rendra hommage. Aujourd'hui, anoblie et statufiée, nul ne doute qu'elle a transformé, modernisé et sorti son pays d'un déclin engagé de longue date par la gauche locale. Le RPF ne sauve pas de Gaulle de la lassitude populaire, il faudra l'Algérie pour le ressusciter. Mitterrand n'échappe pas à la règle qui, pour exister, s'invente la pantalonade risible du jardin de l'Observatoire… on dit maintenant de lui qu'il était un grand politique. Même Johnny connaîtra le déclin, puis le retour en grâce.
Traverser un désert est une chose, ne pas se perdre dans les dunes en est une autre. Certains, comme Giscard, n'en reviennent jamais vraiment, ou en réchappent de justesse, un peu changés, un peu à l'ouest.
Alors Sarkozy ? Est-il ou non soluble dans l'opinion ? Quelles sont les courbes, les vraies, qu'épousent son moral et sa détermination ? S'aime-t-il au point de craindre de n'être plus aimé, admiré ? Il ne s'agit plus de séduire, d'exécuter du Guaino à la tribune, mais d'affronter des bastions et des fonds de commerces syndicaux et l'opinion si frivole du pays.
Nous allons savoir enfin, et c'est bien.

On n’est pas v’nus pour se faire engueuler…

technoparade.jpgLes basses ont noyé le boulevard vers quinze heures, des basses tsunamiques à décrocher les burnes d'un percheron, la Techno Parade commençait. Boum - boum - boum - boum - boum… J'étais au balcon, à regarder passer le flot, un torrent de têtes et de bras levés, agglutinés aux culs de camions bariolés, dans la vibration des baffles empilés, avec le désordre canalisé des mouettes au cul des chalutiers. Ici le pêcheur est DJ, plutôt rasé et fait route au 160, sur République Bastille. Il a du monde dans les filets. Je regardais ça de là-haut. On va attendre un peu pour aller chez Picard. "Mes observations prirent d'abord un tour abstrait et généralisateur. Je regardais les passants par masses, et ma pensée ne les considérait que dans leurs rapports collectifs. Bientôt, cependant, je descendis jusqu'au détail, et j'examinai avec un intérêt minutieux les innombrables variétés de figure, de toilette, d'air, de démarche, de visage et d'expression physionomique." dit Edgar Poe dans L'homme des foules (traduction Ch. Baudelaire).
Poe a raison. La masse, généralisatrice, ne dit rien, elle n'est qu'un flux indifférencié. C'est entrant dans le détail, dans la répétition de certains d'entre eux, que la foule prend lentement son sens. Crêtes dressées et piercings scintillants, bonheur des acariens dans les dreadlocks malmenés, dragons tatoués, lovés autour d'un nombril, scarifications rituelles, transes extasiés, poitrines soulevées dans les tam-tams citadins de la modernité, conformisme désarticulé, bref, la tribu des primitifs urbains cristallisait sagement dans son brouet de décibels, dans une coulée de concrétions sonores, rendues indéchiffrables par l'insupportable empilement des rythmes, camion après camion. Une foule black-blanc-beur, lointaine cousine du « Tous à la manif ! » cher au Libé des années soixante-dix, mais qui semble ne revendiquer que le droit d'être là. Même pas une banderole anti-Sarkozy. On est là pour remuer. On remue. Même pas une grosse bagarre ou l'intervention d'un commando à capuche en mal de téléphone portable. Même pas Jack Lang pour chanter la jeunesse et sa liberté. Rien.
Je déteste la Fête de la Musique. Je ne vais pas me mettre à aimer la Techno Parade. Fin de cortège. Tout rentre dans l'ordre. Trois rangs de CRS casqués, en carré, trois voitures de police, gyrophares tournoyant sans musique. Une dizaine de cars bleus. On s'attend à voir l'intendance, la popote, le Bordel Militaire de Campagne. Non, juste quatorze monstres mécaniques verts, propreté de Paris, qui vrombissent et aspirent noires et croches abandonnées, les résidus de la fête, et détergent l'espace dans un nuage corrosif et gris.
C'est bouclé pour un an.

Vignette: Techno Parade, de mon balcon. 

Des Chiffres et des Lettres

victor_hugo.jpgAmusant, Yasmina Reza est l'anagramme de yesman razia et donc, à un détail près, renvoie bien à la politique d'ouverture engagée par son héros.
Je ne crois plus au hasard. Depuis longtemps. En lisant son livre - pardon, en me pénétrant du texte - je me disais qu'il n'aurait pas été le même si Yasmina avait suivi Guy Roux sur la durée d'un championnat… Forcément.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce tropisme français du rapport à la littérature, de son prestige, du rapport entre l'écriture et le politique, entre l'auteur et le pouvoir, chacun maître de sa grammaire et jalousant celle de l'autre, les deux s'observant, s'aimant ou se haïssant. Toujours trop. Y aurait-il dans l'écriture une intension dominatrice (mâle?), concurrente, que le prince ne saurait admettre ?
« A moi, qui suis au terme, vous écrivez que « le pouvoir et la foi sont des humilités ». A vous, qui passez à peine les premiers ormeaux du chemin, je dis que le talent, lui aussi, en est une », écrivait de Gaulle à Jean-Marie Le Clézio, le 9 décembre 1963, après avoir lu Le procès verbal, que lui avait adressé l'auteur, âgé alors de 23 ans. Est-ce un mot d'apaisement, est-ce une réprimande ? C'est que de Gaulle, comme Mitterrand (mais avec moins de souffle que son prédécesseur), était aussi un homme de lettre, une plume. Il avait été celle de Philippe Pétain, avant guerre. On pense aussi à cette lettre de Victor Hugo à Baudelaire, dans laquelle l'exilé enjoint le poète à tenir pour un honneur d'être censuré par un régime inepte. On pense à tant d'autres.
On sent bien, en lisant Reza, qu'avec Nicolas le risque est limité. Nous échapperons sans doute à ses méditations. Et Yasmina à l'exil. Au mieux aurons-nous quelques opuscules de campagne, rewrités par Henri ou un autre, ou à quelques principes bien sentis d'halieutique électorale. Nicolas, le style n'est pas son problème. On l'aurait remarqué.
Plus j'avançais dans ce livre, plus je pensais à Depardon, à Cartier-Bresson ou à d'autres, qui savent mettre en scène la réalité, souvent triviale et l'habiller, l'éclairer d'une esthétique qu'elle n'a pas - ou que nous ne voyons pas. Au fil des pages, l'abyssale normalité de Sarko est contournée, encerclée, enchâssée, magnifiée par la profondeur du style. Je trouve que Reza écrit bien.
Qu'est-ce que cela nous dit sur Sarkozy ? Et bien justement, que l'intuition gagnante est là. Il a fait écrire ce qu'il ne pourrait écrire. Il fallait que quelqu'un de légitime, d'incontestable - pas un plumitif de meetings, pas un nègre électoral, ça c'est bon pour les Goudard et les Guaino de la place - il fallait donc que quelqu'un prît la plume et donnât à la campagne sa profondeur romanesque et poétique, quel qu'en fût le risque. Il a su le prendre, et c'est sans doute là son vrai génie, celui du calcul, celui d'avoir pensé en juin 2006 qu'il faudrait, en septembre 2007, que l'épopée soit chantée.
Juste, si possible.

Vignette : est-ce bien nécessaire ?

Le premier échec de Sarkozy (Par Olivier Postel-Vinay)

university.jpgLes universités se réveillent avec une nouvelle loi, promulguée au cœur du mois d'août. Valérie Pécresse a publié un "livret" qui en vante les mérites. Cette loi "porte les fondements de la réforme de l'enseignement supérieur qui se déploiera au cours des cinq prochaines années". Elle donne à l'université "les moyens et la liberté indispensables pour être plus réactive et plus agile dans la compétition mondiale de la connaissance".
L'examen à froid du texte de loi invite au scepticisme. Si certaines mesures vont dans le bon sens, l'essentiel des nouvelles dispositions consacre en effet l'archaïsme du système universitaire français.

Ce qui va dans le bon sens ? Il y a d'abord le principe de la préinscription et l'orientation des lycéens, qui devrait limiter un peu le gâchis dû à l'arrivée en masse en première année de jeunes inadaptés aux filières choisies. Il y a ensuite la possibilité, enfin entérinée, de recruter des enseignants-chercheurs sur contrat, y compris à durée indéterminée. Enfin, une série de dispositions devraient avoir pour effet de simplifier les procédures budgétaires et de favoriser la création de fondations.

Mais pour l'essentiel, le cadre reste le même. Certains des défauts héréditaires du système risquent même de se voir renforcés.

Grandes écoles et classes préparatoires restent à l'écart de la réforme. Comme les procédures de préinscription ne fourniront pas les outils d'une véritable sélection, l'université (hors médecine et autres exceptions) restera le parent pauvre de l'enseignement supérieur français. "L'objectif ambitieux de la loi est que d'ici 5 ans, les 85 universités aient pris leur autonomie", affirme le livret. Mais une université qui n'est pas en mesure de sélectionner ses étudiants ne saurait prétendre à l'autonomie. Elle est comme une entreprise qui n'aurait pas la liberté de recruter ses employés. Elle ne peut en aucun cas se placer sur le marché de la concurrence internationale. Rappelons que l'idée même d'officialiser la sélection au niveau du master a été écartée. Quant aux « 85 », c'est trente ou quarante de trop, comme chacun sait.

La nouvelle loi continue de respecter un certain nombre de fictions bien de chez nous. Il semble aller de soi que tous les acteurs doivent rentrer dans le moule d'un "code de l'éducation", d'un "code de la recherche" et d'une "carte des formations supérieures". Comme après mai 68 du temps d'Edgar Faure, donc voici quarante ans, le mot "autonomie" est d'autant plus affiché que le pouvoir central conserve ses prérogatives, exorbitantes au regard de ce qui se passe dans la plupart des pays compétitifs.

Il va de soi que le ministère ne laisse pas aux universités le droit ne serait-ce que de moduler les frais d'inscription. Il va de soi (dixit le livret) que "les diplômes conservent leur caractère national". L'autonomie d'une université ne saurait donc s'étendre à la délivrance de diplômes qui lui seraient propres (la part de la rhétorique est ici difficile à déterminer, car le texte de loi prévoit aussi des "diplômes d'établissement").

Même si la porte est désormais davantage ouverte aux contractuels, le gros des troupes d'enseignants-chercheurs reste régi par le droit de la fonction publique. Ils restent recrutés sur la base d'un concours national largement fictif, les universités se contentant de choisir sur des listes d'habilitation établies par le pouvoir central. Le pourcentage de contractuels sera étroitement encadré par les contrats quadriennaux qui continueront d'être passés entre l'Etat et chaque université. Les contractuels ne seront recrutés ni par les unités d'enseignement et de recherche ni par les départements, comme cela se fait habituellement dans d'autres pays, mais sur décision du président. Le livret de Valérie Pécresse chante "le renforcement de la démocratie universitaire". C'est se féliciter du renforcement d'un autre mal français. Le président d'université, dont les pouvoirs sont sensiblement étendus, sera élu intra muros par les membres élus du conseil d'administration. Le mode d'élection, qui implique tous les personnels et jusqu'aux étudiants, est le "scrutin de liste à un tour avec représentation proportionnelle au plus fort reste". Il garantit de jolies luttes politiques.
Ainsi conçu, le conseil d'administration n'en a que le nom. C'est une chambre des représentants, pléthorique. En dépit de quelques garde-fous en papier mâché, le risque est grand que la politisation, le clientélisme et le localisme traditionnels de l'université française soient renforcés. S'y ajoute un nouveau risque : celui qu'un mauvais président utilise ses nouveaux pouvoirs à mauvais escient. La nouvelle loi n'empêchera certes pas une bonne équipe dirigeante, faisant feu de tout bois, de faire avancer son affaire dans la bonne direction. Mais il est dommage que le progrès doive compter, encore et toujours, sur la rencontre de personnalités exceptionnelles déterminées à lutter contre la médiocratie favorisée par le législateur.
OPV


Vignette: la baguette du maître. Le Codex Manesse, entre 1300 et 1330; Librairie de l'Université de Heidelberg

D’un 9/11 l’autre

intel.jpgLa radio l'a annoncé ce matin, George W Bush observera aujourd'hui une minute du silence en mémoire des victimes du 11 septembre 2001, ce qui lui donne la possibilité (i) de ne pas dire de connerie pendant ladite minute et (ii) de réfléchir au 11 septembre 1973 , ce moment d'histoire au cours duquel le général Pinochet inaugurait à Santiago du Chili - avec l'aide des USA - une façon nouvelle et vivifiante d'exercer la démocratie. Allende - dont on peu légitimement critiquer certaines options - était renversé et le « virus », son régime selon les termes d'Henry Kissinger, était extirpé. Le compte officiel des victimes de ce premier 9/11 fait état de 3,200 morts. Peace upon them. La réalité est probablement proche du double ce qui, ramené à la population américaine, porterait le nombre de victimes autour de 100,000. Sans compter les 30,000 et quelques autres qui seront interrogés courtoisement dans les prisons de la junte et qui, selon le même calcul, correspondraient à quelques 700,000 Américains. C'est ce que fait remarquer Noam Chomsky dans Interventions , une série de tribunes proposées par l'intellectuel au NY Times entre 2002 et 2007, tribunes jamais publiées parce que politiquement incorrectes dans une Amérique désireuse avant tout de venger ses morts et de casser du mahométan à Kaboul et à Bagdad. A l'irrationnel, réponse irrationnelle. Résultat sans appel.
Chomsky nous promène dans un paysage où l'Amérique dominante mais paranoïaque, par messianisme, intérêt et maladresse, a transformé en quelques décennies le monde en une poudrière atomique qui incite avant tout à profiter des vacances. Tant qu'on en a. Tout est parfaitement posé dans le livre, avec le talent polémique de l'auteur. C'est d'ailleurs une conviction que j'avais exprimé ici . A horizon de dix ans, la probabilité qu'un feu nucléaire soit déclenché quelque part, intentionnellement ou non, est très haute. Le choc du sous développement, le choc des cultures et des religions, l'accès crucial aux ressources énergétiques et la volonté américaine de les contrôler et de contrôler le monde, l'émergence de l'Asie comme puissance stratégique, la dissémination du savoir-faire nucléaire, tout cela nous mène vers un Nouveau Désordre Mondial dont les rues de Bagdad sont aujourd'hui la sanglante ébauche.

Vignette: Un porte parole de la CIA entrain de révéler les principales sources de renseignement qui ont justifié l'intervention en Irak en 2003. "Vous remarquerez que le point de vue unique du président lui donnait des raisons d'envahir que personne n'était en position de corroborer". 

Singie blues

grape2.jpgLa Chine ne menace pas que l'Europe. L'Asie aussi voit la puissance du dragon avec d'autant plus d'inquiétude que les relations de voisinage n'ont pas toujours été cordiales. La diaspora est partout, souvent puissante, victime traditionnelle de la méfiance, voire de pogroms comme aux Philippines ou en Indonésie. La voilà soudain adossée au grand frère qui non seulement ne la rejette plus, mais qui compte sur elle pour asseoir une partie de son développement international. Autrefois peu expansionniste, la Chine sinisait mécaniquement les peuples qu'elle absorbait. Aujourd'hui, héritage du timonier sanguinaire, elle se projette. Elle est ouvertement, presque violemment nationaliste.
Singapour n'échappe pas à la règle. Les chinois y sont puissants et le gouvernement s'interroge sur la raison d'être du pays quand bientôt trois ou quatre grandes places financières s'imposeront en Chine. Il a donc décidé d'asseoir sa stratégie sur trois axes : conforter sa position de place financière, au même titre que Hong Kong, et profiter de la croissance régionale en servant les fortunes extraordinaires qui se créent chaque jour dans cette région du monde, incluant l'Inde. Se positionner comme un centre d'excellence universitaire et miser aussi bien sur les formidables besoins en éducation qui existent dans cette partie du monde que sur la culture profondément confucéenne qui met l'apprentissage au cœur de la vie. Développer les services de santé et de médecine de haut-de-gamme auxquels les plus fortunés n'accèdent qu'en allant en Europe ou aux Etats-Unis. Plus discutable, une ambition dans le domaine des centres de recherche. Pour y parvenir, le gouvernement investit de façon spectaculaire. La ville est un champ de grues où poussent les unes après les autres les tours de cinquante étages, prêtes à accueillir les cliniques, banques, universités et états-majors commerciaux du monde entier. Ajoutez à cela une pincée de sexe et un casino, c'est le boom garanti.
Singapour fait aussi valoir ses atouts dont le moindre n'est pas la sécurité des citoyens, un thème qui, me semble-t-il, peut nous rappeler quelques chose, encore que sur la définition des standards, il reste quelques nuances entre eux et nous. Jeudi, le journal télévisé a ouvert sur une information qui m'a laissé sans voix. Un voyou indélicat, en pleine ville, sur un passage clouté, arrache le téléphone portable d'une jeune fille alors qu'elle traverse une avenue. Incroyable ! Par chance, une voiture de police passant par là peut intervenir immédiatement et arrête le malandrin. On respire. Il sera jugé dans l'heure et puni. C'est normal. Donc, un an de prison ferme et 6 coups de bâton. Le bâton en question, entendons-nous bien, pénètre la chair de telle sort qu'à six coups, il n'aura pas trop de son année de taule pour cicatriser. L'ordre juste, quoi.
On peut donc téléphoner en ville pour un moment sans exploser son forfait.

Vignette: au marché de Singapour, pour Carrie . 

HK Bonus

hk2.JPGL'avion est passé. Il a survolé le port, lentement, un bel aller et retour du grand oiseau blanc et silencieux que les Hongkongais ont salué hier. L'A 380 a fait son tour d'honneur au ras des tours. L'ouest déclinant fascine encore. Mais pour combien de temps ? Ce matin, je vois dans la presse locale que le cours du plomb s'envole, effet induit de la demande chinoise. Le béton prend aussi son envol. Qui croire ? Et le cuivre. Et l'acier. Et le blé, comme toutes les matières premières qui disparaissent en tourbillonnant dans le siphon d'une croissance que renforceront bientôt l'Inde, la Russie et le Brésil. Tout s'envole, donc, dans cette alchimie du développement qui empile sur l'empire du milieu, et bientôt ailleurs, son torrent de plomb vite changé en or et réinvesti sur les places mondiales.
La première des matières premières, la grise, fera bientôt l'objet des enchères les plus folles. C'est la plus précieuse, celle qui nous reste. La chasse aux talents est ouverte. Elle sera sans merci et ses règles ne sont pas les nôtres. En Asie, il y avait la saison des pluies, et le reste de l'année. Il y a maintenant la saison des bonus, ce moment de magie où les managers de vingt-cinq ans s'arrachent de leurs écrans et quittent en courant les salles de marché pour passer chez Bentley et commander le dernier coupé de la marque
Qui résistera au chant des sirènes asiatiques ?

Vignette: des tours et des tours, HK

A droite toute!

hollandais.jpgCertains disent « soyons La Gauche ! Revenons sur des concepts simples. » Gauche, le mot miracle, un concept fédérateur et refondateur. De quoi mettre au rancard, et sans regrets, un « socialisme » ringard, mue désertée d'une idée qui, autrefois, allait son chemin. "Oui chef, mais la route, justement, n'est plus vraiment tracée !"  "Certes, mais roulons quand même à gauche…"  "Avec une conduite à droite?"  "Pourquoi pas, c'est plus sûr, non ?"  "Oui, mais alors ça veut dire quoi, être de gauche ?"  "Facile ! La gauche est à gauche de la droite… enfin, c'est un exemple."  "C'est sûr… mais encore."  "Et la gauche est moins à gauche que l'extrême gauche qui n'est plus révolutionnaire mais simplement anticapitaliste." "Comme toute la gauche, alors ?"  "Oui, mais notre gauche à nous reste malgré tout à la gauche du centre avec qui elle pourrait faire bord."  "Quel Centre ?"  "Oui, c'est juste, enfin, plus vraiment au centre depuis que la droite s'est ouverte sur sa gauche pour déstabiliser la droite de la gauche."  "C'est adroit, non ? Mais alors où est le centre ?"  "Là-haut, le type assis tout seul, tout vert."  "Le centre est passé Vert ?" "Non, non, les Vert se recenrent, en fait, et réfléchissent sur la proportionnelle." Etc. En réalité, le référentiel idéologique de la gauche a implosé depuis longtemps. D'autres l'ont compris, outre-manche ou ailleurs, pas les socialistes français. La force idéomotrice qui animait le parti a décliné. Ne restent que les sentiments. La pétole est totale. Depuis cinq ans le bateau avançait sur son aire et faisait illusion. Ca tangue un peu. Le skipper est comateux. Certains sont malades. D'autres ont quitté le navire. D'autres ont bu la tasse, fascinés par le chant d'une sirène. Maintenant, chacun vaque à ses petites affaires. Quelques jeunes, qui y croient encore, se sont mis à plusieurs pour souffler dans les voiles du Hollandais Volant. C'est sympathique. Et dérisoire. Pour faire genre, Bertrand Delanoë, maire de Paris (Fluctuat nec Mergitur), écrit dans Le Monde que « Gestion, compétition, évaluation, ne peuvent rester en dehors de notre corpus idéologique. Certains, au PS, ne l'accepteront pas ».
Et pour cause… des idées de droite, me semble-t-il.

Vignette : The Flying Dutchman; Albert Pinkham Ryder; 1887