Des Chiffres et des Lettres

victor_hugo.jpgAmusant, Yasmina Reza est l'anagramme de yesman razia et donc, à un détail près, renvoie bien à la politique d'ouverture engagée par son héros.
Je ne crois plus au hasard. Depuis longtemps. En lisant son livre - pardon, en me pénétrant du texte - je me disais qu'il n'aurait pas été le même si Yasmina avait suivi Guy Roux sur la durée d'un championnat… Forcément.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce tropisme français du rapport à la littérature, de son prestige, du rapport entre l'écriture et le politique, entre l'auteur et le pouvoir, chacun maître de sa grammaire et jalousant celle de l'autre, les deux s'observant, s'aimant ou se haïssant. Toujours trop. Y aurait-il dans l'écriture une intension dominatrice (mâle?), concurrente, que le prince ne saurait admettre ?
« A moi, qui suis au terme, vous écrivez que « le pouvoir et la foi sont des humilités ». A vous, qui passez à peine les premiers ormeaux du chemin, je dis que le talent, lui aussi, en est une », écrivait de Gaulle à Jean-Marie Le Clézio, le 9 décembre 1963, après avoir lu Le procès verbal, que lui avait adressé l'auteur, âgé alors de 23 ans. Est-ce un mot d'apaisement, est-ce une réprimande ? C'est que de Gaulle, comme Mitterrand (mais avec moins de souffle que son prédécesseur), était aussi un homme de lettre, une plume. Il avait été celle de Philippe Pétain, avant guerre. On pense aussi à cette lettre de Victor Hugo à Baudelaire, dans laquelle l'exilé enjoint le poète à tenir pour un honneur d'être censuré par un régime inepte. On pense à tant d'autres.
On sent bien, en lisant Reza, qu'avec Nicolas le risque est limité. Nous échapperons sans doute à ses méditations. Et Yasmina à l'exil. Au mieux aurons-nous quelques opuscules de campagne, rewrités par Henri ou un autre, ou à quelques principes bien sentis d'halieutique électorale. Nicolas, le style n'est pas son problème. On l'aurait remarqué.
Plus j'avançais dans ce livre, plus je pensais à Depardon, à Cartier-Bresson ou à d'autres, qui savent mettre en scène la réalité, souvent triviale et l'habiller, l'éclairer d'une esthétique qu'elle n'a pas - ou que nous ne voyons pas. Au fil des pages, l'abyssale normalité de Sarko est contournée, encerclée, enchâssée, magnifiée par la profondeur du style. Je trouve que Reza écrit bien.
Qu'est-ce que cela nous dit sur Sarkozy ? Et bien justement, que l'intuition gagnante est là. Il a fait écrire ce qu'il ne pourrait écrire. Il fallait que quelqu'un de légitime, d'incontestable - pas un plumitif de meetings, pas un nègre électoral, ça c'est bon pour les Goudard et les Guaino de la place - il fallait donc que quelqu'un prît la plume et donnât à la campagne sa profondeur romanesque et poétique, quel qu'en fût le risque. Il a su le prendre, et c'est sans doute là son vrai génie, celui du calcul, celui d'avoir pensé en juin 2006 qu'il faudrait, en septembre 2007, que l'épopée soit chantée.
Juste, si possible.

Vignette : est-ce bien nécessaire ?

Commentaires (4) to “Des Chiffres et des Lettres”

  1. “A vous, qui passez à peine les premiers ormeaux du chemin … ” , magnifique !

  2. “Y aurait-il dans l’écriture une intension dominatrice (mâle?), concurrente, que le prince ne saurait admettre ?”
    Sans doute, mais je ne suis pas sûr que cette relation d’attraction/prédation soit réservée à la littérature. Par nature, le pouvoir tend à phagocyter ce qui lui échappe. D’une manière générale, l’art (littérature mais aussi peinture, sculpture, musique, voire sport, etc.) échappe à la maîtrise du pouvoir et celui-ci essaye donc de domestiquer ou de disqualifier celui-là.

  3. Intention dominatrice ? Ou plutôt, d’abord, celle de ramener (et lui rappeler) tout pouvoir à son vide , son drame et sa comédie. Et ensuite, quête du sens que l’artiste entend toujours rajouter au ‘beau’ et qui l’amène alors (fatalement ?) en situation de concurrence/contestation par rapport au prince.

  4. D’accord avec vous, Oppossum. Mais je ne suis pas sûr que la quête du sens soit ce qui “inquiète” le plus le pouvoir. Dans une discussion sur le sens, le vrai, le juste, le devoir, etc., le politique est sur son terrain, avec tout son appareil rhétorique. En revanche, ce qui lui échappe totalement, ce sur quoi il n’a aucune prise, ce qu’il ne peut même pas récuser, c’est précisément ce qui ne ressortit pas au sens. À cet égard, la spécificité de l’art, c’est de n’être pas un discours argumenté. Même la littérature ne se borne pas à ses énoncés dénotatifs. Sa saveur et sa valeur profondes tiennent davantage — selon moi — à la spécificité de sa langue, donc à ce qui n’est pas de l’ordre du discours.

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