On n’est pas v’nus pour se faire engueuler…
Les basses ont noyé le boulevard vers quinze heures, des basses tsunamiques à décrocher les burnes d'un percheron, la Techno Parade commençait. Boum - boum - boum - boum - boum… J'étais au balcon, à regarder passer le flot, un torrent de têtes et de bras levés, agglutinés aux culs de camions bariolés, dans la vibration des baffles empilés, avec le désordre canalisé des mouettes au cul des chalutiers. Ici le pêcheur est DJ, plutôt rasé et fait route au 160, sur République Bastille. Il a du monde dans les filets. Je regardais ça de là-haut. On va attendre un peu pour aller chez Picard. "Mes observations prirent d'abord un tour abstrait et généralisateur. Je regardais les passants par masses, et ma pensée ne les considérait que dans leurs rapports collectifs. Bientôt, cependant, je descendis jusqu'au détail, et j'examinai avec un intérêt minutieux les innombrables variétés de figure, de toilette, d'air, de démarche, de visage et d'expression physionomique." dit Edgar Poe dans L'homme des foules (traduction Ch. Baudelaire).
Poe a raison. La masse, généralisatrice, ne dit rien, elle n'est qu'un flux indifférencié. C'est entrant dans le détail, dans la répétition de certains d'entre eux, que la foule prend lentement son sens. Crêtes dressées et piercings scintillants, bonheur des acariens dans les dreadlocks malmenés, dragons tatoués, lovés autour d'un nombril, scarifications rituelles, transes extasiés, poitrines soulevées dans les tam-tams citadins de la modernité, conformisme désarticulé, bref, la tribu des primitifs urbains cristallisait sagement dans son brouet de décibels, dans une coulée de concrétions sonores, rendues indéchiffrables par l'insupportable empilement des rythmes, camion après camion. Une foule black-blanc-beur, lointaine cousine du « Tous à la manif ! » cher au Libé des années soixante-dix, mais qui semble ne revendiquer que le droit d'être là. Même pas une banderole anti-Sarkozy. On est là pour remuer. On remue. Même pas une grosse bagarre ou l'intervention d'un commando à capuche en mal de téléphone portable. Même pas Jack Lang pour chanter la jeunesse et sa liberté. Rien.
Je déteste la Fête de la Musique. Je ne vais pas me mettre à aimer la Techno Parade. Fin de cortège. Tout rentre dans l'ordre. Trois rangs de CRS casqués, en carré, trois voitures de police, gyrophares tournoyant sans musique. Une dizaine de cars bleus. On s'attend à voir l'intendance, la popote, le Bordel Militaire de Campagne. Non, juste quatorze monstres mécaniques verts, propreté de Paris, qui vrombissent et aspirent noires et croches abandonnées, les résidus de la fête, et détergent l'espace dans un nuage corrosif et gris.
C'est bouclé pour un an.
Vignette: Techno Parade, de mon balcon.
olivier a écrit :
on sent bien poindre sous la plume de Charles la haine du jeune, la détestation de la musique post-70, la peur de la testostérone surnuméraire.
Sans parler du fait que défiler sous ses propres fenêtres, vraiment, ils respectent plus rien. De mon temps, les jeunes étaient plus polis. Elle va être belle l’Europe, tiens.
Posté le 17-Sep-07 à 9:34 am | Permalink
Charles a écrit :
On sent bien que qu'Olivier jalouse mon succès auprès des primitives urbaines et l'intérêt que me porte le monde scientifique comme exemple de testosteron-driven freak. Pourquoi crois-tu qu'ils défilent sous mes fenêtres?
Posté le 17-Sep-07 à 5:34 pm | Permalink
Oppossum a écrit :
Ouais, finalement la techno parade s’achemine doucement vers le thé dansant . Et la radicalité vers un produit médiatico-culturel balisé.
Où sont les neiges d’antan ? et les résidus des fêtes ? Putain de société propre et permissive qui nous salope tout. Jack aux chiottes!
Posté le 17-Sep-07 à 9:24 pm | Permalink
Antoine Block a écrit :
Beau billet, Charles. J’aurais aimé que vous poursuiviez sur ce que cette “manifestation” (la belle polysémie) peut avoir de symptômatique.
Cette revendication du seul “droit d’être là” n’est-elle pas révélatrice du terne réalisme (on peut aussi appeler cela de la résignation) de l’époque ?
En tout cas, je partage votre aversion !
Posté le 18-Sep-07 à 1:32 am | Permalink
Le Gab a écrit :
J’étais sur d’être plus malin que les technovins qui défilaient entres les trottoirs du boulevard beaumarchais, en route vers l’abattoir techno-boumboum installé à la bastille.
Plus malin je décidai de sortir du 3ème en passant par la rue beaubourg…..
C’est là, au milieu du carrefour avec la rue aux ours que je garais le camion pour aller discuter un moment avec le flic débordé en attendant que
le Bld sébastopol et la rue de Rivoli soient nettoyés des restes de la mascaparade.
Et là devant l’évidence il a bien fallu admettre que je n’étais pas si malin et que le préfet qui avait autorisé la fermeture TOTALE de l’arrondissement sans avertir les résidents avait bien plus d’humour que moi, mais un peu moins que les organisateur du non-evenement recyclable qui bloquent 1000 bagnoles pendant 3 heures mais qui font ramasser leurs bouses pour ne pas glisser dessus quand il reviendront le lendemain en voiture pour la journée du patrimoine.
Soyons juste, prisonnier du spectacle j’ai passé un moment sympatoche à apprécier les centaines de poitrines secouées aux tétons déjantés.
Comme on dit dans les raves : “c’est pas la cervelle qu’on s’coue”.
Posté le 18-Sep-07 à 10:36 am | Permalink