Une énorme connerie

arbre.jpgJe suis né dans l'Aube, de parents champenois et charentais, des racines plutôt marquées qui me prédisposait naturellement à travailler un jour avec Moët-Hennessy. Ce qui arriva, plusieurs missions passionnantes pour l'esprit et dévastatrices pour mon foie, la découverte, ivre mort, des hostess clubs dans les caves de Séoul, à hurler Hotel Californa dans le karaoke privé du distributeur local, le rendez-vous du lendemain, quand je vois mes interlocuteurs bouger à la façon façon saccadée des mauvais systèmes de vidéoconférence, migraine… Tout ça pour dire que je ne suis pas animiste. Assez terre-à-terre sur fond judéo-chrétien. L'esprit de la vie, qui parcourt et relie le végétal, l'animal, l'humain et l'au-delà dans une continuité naturelle et magique, ça n'est pas mon tarot. Pourtant…
Sur la pelouse de ma petite maison de campagne (Bernard Arnaud n'y mettrait même pas ses outils) il y avait deux arbres. Un sapin et un cerisier fleur. J'ai horreur des fleurs. Surtout en masse. Une par ci, une par là, je peux m'accoutumer. Mais je trouve obscène ces accumulations de couleurs qui marquent maintenant l'entrée de villes fleuries et donnent l'impression au conducteur de voyager dans les brumes d'un mauvais acide. Pour un élu, la campagne peut-elle être autre chose qu'électorale ? Les deux arbres, donc, les miens, on a dû les planter il y a quinze ans, mais trop proches, séparés d'à peine un mètre. Ils ont poussé ainsi, en symbiose, mélangeant leurs branches, s'assurant que l'un ne dépassait pas l'autre mais se gênant aussi dans l'interface confuse qui empirait chaque année. Au début de l'été, j'ai donc fait couper le cerisier. Au ras du sol. Pour libérer le sapin. Et depuis, le sapin dépérit. Certaines branches ont jauni. Il a moins grandi que l'année précédente. En fait, je sais qu'il se laisse mourir… de tristesse. Sans doute n'avais-je pas vu que la liberté retrouvée des branches ne compenserait pas ce que sous la terre les racines, elles aussi mélangées, auraient à se dire. Une belle connerie. La revanche de l'arbre qui après tout, à l'échelle de la terre, était encore notre maison il y a peu…
En campagne, ne jamais oublier les racines.

Vignette : Arbre-vie ; Mauritanie