Rudolph

giuliani.jpgLa campagne bat son plein aux États Unis et Rudolph bat la campagne. Interrogé lors d'une réunion publique sur le waterboarding, cette approche sophistiquée du questionnement qui consiste à attacher solidement un individu sur une table et le faire suffoquer en lui versant de l'eau en continu sur le visage, pour simuler la noyade, Adolph Giuliani, pardon, Rudolph Giuliani, répond en substance : "It depends on how it's done. It depends on the circumstances. It depends on who does it."
"Ca dépend comment c'est administré. Ca dépend des circonstances. Ca dépend de qui le fait…" Bref, ça dépend. C'est du bon sens.
Donc, d'abord de comment c'est administré. On ne peut pas, en effet, laisser n'importe qui nous saloper un warterboarding. On veut que les candidats se livrent avec bonne humeur, il nous faut des types formés, des praticiens, des types qui ont lu la doc, récemment traduite du cambodgien. Pol Pot ne sous-estimait pas le waterboarding, entre autres délicatesses. Bref on veut des types qui ne versent pas n'importe comment, qui tiennent la position, appui jambe gauche, le bassin dans l'axe, épaules ouvertes. D'accord ça fait mal, et c'est pour ça qu'on s'entraîne. Il faut tenir, c'est dur, mais il faut tenir. Et ça n'est pas tout. Il faut aussi que le prévenu soit correctement entravé,  bien serré aux jointures, pas de mou, qu'il n'aille pas glisser ou je ne sais quoi.
Deuxièmement ça dépend des circonstances. Par exemple, prenons une circonstance au hasard : il s'agirait d'interroger un type que les experts de la CIA suspectent de vouloir détruire les États Unis et tuer tous les Américains d'un seul coup d'un seul. On fait quoi ? Qui d'entre nous n'accepterait pas un certain aggressive questionning, qui dans cette salle ? J'ai pas dit torture, j'ai dit aggressive questionning. Nuance.
Enfin, ça dépend de qui le fait. La torture, c'est inacceptable. Là-dessus nous sommes tous d'accord et nous ne transigerons pas. Surtout lorsqu'elle est pratiquée par d'autres. C'est encore du bon sens. Mais si les nôtres veulent chatouiller le muslim pour sauver l'Amérique… qui va le leur reprocher ? Les libéraux, naturellement, qui déforment tout et veulent du mal au pays…
La vraie question est de savoir si Bush peut être remplacé par plus con. La question fait débat, mais une évidence s'impose.
Ca a l'air possible.

Vignette: Rudolph Giuliani, candidat à l'investiture


Rock Revival

jerry.jpgC'est samedi que fermera l'exposition Rock'n Roll à la Fondation Cartier. Restent donc deux jours pour ceux qui n'ont pas visité le sanctuaire. Juke Box, banane, Gibson et Cadillac. Un joli moment en 45 tours et puis s'en vont. Mais plus touchants encore que le papier jauni des affiches de l'époque, les deux cent lycéens - Sweet Little Sixteen - nés en 1991 qui papillonnent dans l'expo, un papier et un crayon à la main, à prendre fébrilement des notes sur les idoles de Papi, encadrés par quelques profs dépassés. Lagarde et Little Michard. Ouap Ba Badou Ouap Dap Dap…
« Putain, même les lavabos ! Trop relou ! » a dit celle-là en découvrant qu'en 55 à Memphis, blancs et noirs font savon à part dans les latrines publiques. Une photo de Rosa Parks, c'est qui la meuf… « C'est ouf ! » dit l'autre en voyant Jerry Lee Lewis répondre à la presse en serrant contre lui la gracile Myra Gale, sa jeune épouse de treize ans. Oui, Jerry, qui a oublié de divorcer de sa première femme avant d'épouser la nymphette, le visage à découvert, pas même passé au presse-purée comme ce con de Vico. Interpol n'a pas eu à le chercher longtemps, ni sa carrière ni son mariage n'y résisteront. Rires quand Ed Sullivan introduit Buddy Holly, bésicles, jambes grèles et sourire niais - mais déjà la strat bien en main - avant qu'il ne se crashe dans la neige avec Ritchie Valens. Photos de la carcasse calcinée de l'avion. Bouche bée, elles sont, soixante ans plus tard, devant l'effervescence pelvienne du King, elles prennent des notes sur les notes qui changeront le monde. On est encore loin d'un Iggy Pop, vomissant avec élégance derrière les amplis après s'être roulé sur des tessons de bouteille, d'une Courtney Love se masturbant sur son pied de micro un soir de concert au Bataclan - j'y étais-, d'un Lou Reed errant dans la nuit de Tribeca, après une soirée au Max, traquant quelque jeune poète coprophage dans les rues dévastées du wild side
Je me suis régalé. C'est frais, les années cinquante. Une belle exposition qui retrace l'insémination, disons la pénétration historique et frénétique du tempo afro-américain dans la matrice médusée de la musique blanche. Well, she's the girl with the red blue jeans…
J'aime la chanson et le rock en particulier. C'est pourquoi j'aime le blog que Laurent Balandras vient de mettre en ligne. Il sera vite le site de référence. Laurent, j'en ai parlé il y a peu pour la façon dont il a gentiment passé Sevran au hachoir. Ca détend. Merci. La, il nous fait à la fois cadeau de son érudition et de son goût, de sa capacité à repérer les vrais talents, ceux sur qui personne ne parie mais qu'on retrouve quelques années plus tard au pinacle, comme Olivia Ruiz dont il a contre tous soutenu le projet et la personnalité, ou les Weepers Circus, qui sont enfin en radio avec Liverpool , ce magnifique hommage aux Fab Four, Bertrand Belin, dont il fait un beau portrait sur le blog, ou Caroline Loeb qui développe son théâtre et sa pêche corrosive sur toutes les scènes de France, et de bien d'autres…
Le CD meurt et la chanson fleurit sur les Myspace du monde entier. Les officiers des majors ont des gueules d'hommes de troupe en débacle. Dur de s'arracher au Buddha Bar pour faire un peu de stratégie…
The Times, They Are a'changin'

Vignette: Jerry Lee Lewis et sa femme, Myra Gale. 1957 

Défendre les inégalités

gabin2.jpgRetour d'Asie pour enchaîner sur une belle journée de grève générale en France. La semaine de travail, à Hong Kong, est souvent de soixante heures… Ca n'est pas la panacée, certes. Juste une différence qu'il faudra financer. Mais comment ? Un seul point commun avec l'Asie, j'ai passé la journée à bicyclette, entre les vélo-taxis, comme dans la concession internationale de Shanghaï en 1934. Un beau soleil de fin de saison, ça roulait très bien, merci. Juste la cuisse un peu chaude. Les chaînes avaient bien préparé l'événement, chacun y allant de son micro trottoir, les sympathisants sur France 2, les opposants sur TF1. Chacun son lot.
La fonction publique, et assimilés, a donc mis pied à terre - un élan de solidarité - pour la défense des régimes spéciaux, cet anachronisme singulier sur quoi tout a été dit, qu'une majorité de français trouve excessifs, mais que les quelques privilégiés qui en disposent trouvent assez normaux. On les comprend. Pourquoi travailler plus quand on peut gagner plus en travaillant moins ? Question de pénibilité, on dira. Dans le privé, ça n'est jamais pénible. Jamais. Un conducteur de TGV de 55 ans, on le sait, est un homme usé par les tonnes de charbon qu'il a dû enfourner dans la gueule incandescente de la chaudière, par la morsure insupportable du froid et du vent, par le bruit éruptif, insoutenable, de la vapeur sous pression, une « bête humaine » tout juste bonne à aller former les conducteurs des pays émergents, à six mille euros par mois, retraite non comprise. Un marin pêcheur en haute mer n'envierait pas son sort…Un paysan non plus
Je me suis demandé ce que défendaient les syndicats, dans cette affaire. Sans doute leur survie puisque - hormis les valises que leur passent quelques patrons arrangeants pour « fluidifier » le dialogue social - la fonction publique est leur dernier carré de sympathisants, à quoi s'ajoutent les quelques comités d'entreprises publiques obligeants qui financent les permanences. La perte d'un fond de commerce, ça fait réagir et l'élite syndico-mafieuse française a senti l'odeur du sapin. Sans doute faut-il en passer par là pour voir naître en France un syndicalisme responsable.
Pendant ce temps, pardon, le jour-même, Nicolas et Cécilia se déchirent. Vingt-cinq minutes en ouverture du 20 heures sur TF1 ! Quinze minutes pour la grève. Je l'aime ce PPDA, qui sait se pencher, comme d'autres autrefois, sur la solitude poisseuse de l'homme abandonné…. En amour, pas de régimes spéciaux.

"Cecilia, you're breaking my heart
You're shaking my confidence daily
Oh, Cecilia, I'm down on my knees
I'm begging you please to come home
Come on home"

Chanson: Cecilia, in Bridge Over Troubled Waters; Simon & Garfunkel; Jan 1970.

Sawasdee Krub

bkk.jpgEn Thaïlande à nouveau… un an après le coup d'état du 19 septembre 2006. Hasard, hasard, j'y étais également ce jour-là. Le 16, alors que je débarquais, mon client m'avait annoncé dans la voiture : « On attend le coup d'état. La presse l'annonce, peut-être pour vendredi, ou samedi… ils attendent que le Premier Ministre soit à l'étranger ». Donc pas de quoi s'affoler… Juste quelques mouvements dans les casernes. Le lundi, c'était parti. Nous devions voler le soir même vers Taïwan… un peu inquiets sur le statut de l'aéroport. Mais non, juste un ou deux chars devant le parlement - sans doute loués par CNN - les militaires allaient le lendemain rendre hommage au roi, le premier ministre annonçait qu'il ne rentrait pas au pays, et pour le reste, business as usual.
En 75 ans, la Thaïlande a connu 25 coups d'états, soit un tous les trois ans, chacun dans un style un peu différent, par lettre, ou à la radio, ou pendant la cérémonie du mariage du général en place, ou par des premiers ministres contre leur propre gouvernement - de quoi sophistiquer la méthode à l'extrême - mais toujours pour des raisons similaires : la sécurité du pays, la protection du roi, la corruption des élites politiques. Des objectifs qui expliquent en partie la passivité, voire le soulagement de la population à l'annonce du coup de l'an passé. Mais il semble que l'opinion se soit vite renversée.
Le Bangkok Post relatait hier la parution de neuf livres de science politique, une série au titre évocateur et prudent : "Constitution and Coups in Modern Siamese / Thai Politics : A Centenary Review (1912 - 2007)". La presse y voit un effort, à la fois critique et pédagogique, afin de mieux cerner quelques uns des tropismes politiques de la région (Philippines, Myanmar, Thaïlande…). Paradoxalement, l'armée a su, avant toute autre institution, tirer parti de la période de libération post coloniale en se professionnalisant alors que le reste de la société s'adaptait maladroitement aux principes constitutionnels et démocratiques qu'incarnaient les puissances occidentales développées. On craint ici les militaires pour cela, on les soutient également pour les mêmes raisons. La contestation prend des formes qui nous étonnent et nous paraissent bien dérisoires. Les images sont récentes, et dramatiques, celles d'une foule orange dans l'axe des canons… Le contexte bouddhiste n'est pas le nôtre.
Un bel exemple en est donné, en Thaïlande, par Seksan Prasertkul, cet étudiant vibrionnant, leader des manifestations et de la contestation en 1973. C'est aujourd'hui à travers la pratique du Bouddhisme Mahayana qu'il entend faire valoir son opposition et poursuivre son combat. Il n'a rien perdu de son aura politique.
Lors de mon premier voyage en Thaïlande, j'avais été touché par ce salut, main jointe, Sawasdee Krud, cette longue finale musicale et modulée, presque chantée lorsqu'elle est dite par les femmes, ce geste qui oscille entre distance, respect et soumission, tout le syncrétisme asiatique ou la violence et la douceur se répondent et s'équilibrent. Pour nous, un mystère.
On ne m'en voudra pas, parlant de Thaïlande, de m'être concentré davantage sur un trio de vieux généraux que sur les gogos girls de Nana Plazza ou de Soi Cowboy.
Mais sur elles, que reste-t-il à dire? 

Vignette: BKK, the river 

Paulette et les Velibs

velo.jpgY avait Fernand y avait Firmin
Y avait Francis et Sébastien
Et puis Pauleeeeeeeeeette

J'ai toujours détesté cette chanson sautillante, mais plate comme la Beauce en été. D'ailleurs je n'aimais pas Montand. Il en faisait trop, le Papet, en cabotinant sur sa palette d'acteur, de chanteur et de bellâtre coco repenti (cette colère factice de la bonne conscience trahie, je n'y ai jamais cru).
Tout ça pour en revenir au vélo. En une saison ou deux, les Verts aidant, Paris est devenu un cauchemar automobile. Les deux-roues se sont mis à pulluler comme des mouches sur un poisson tombé du camion. On ne s'arrête pas à un feu rouge sans être immédiatement encerclé par la masse vrombissante des scooters et le mépris altermondialiste des cyclistes, une fois sur deux à contresens. Moi j'accélère, pour leur en mettre plein les narines. Du coup, je me lève un peu plus tôt, histoire de pouvoir faire une petite pointe à soixante, sans avoir à slalomer entre des types en cravate aux trajectoires incertaines, sans risquer de bousiller mes jantes sur un Vélib, sans risquer les quolibets d'un catogan barbu. Je ne dis rien. J'affecte de ne pas entendre. J'attends l'hiver. On en reparlera…
Fin septembre, après un dîner somptueux dans un couscous extraordinaire du 19ème (L'Atlantide), nous devions redescendre, un ami et moi, sur le troisième arrondissement. Nous avons sauté sur un Vélib. Carte bleue, on pianote, on prend l'engin, on règle la selle et hop. Douceur d'une soirée de fin de saison, Laumière - Beaumarchais, ça descend tout le temps… Mépris pour les voitures. Salauds de pollueurs ! En selle, mon ami et moi, nous parlons de l'opération, de cette initiative qui change la ville, de ce maire qui ose, de ces verts qu'il a déshabillés avec tant de grâce, de toute cette joie qui enfle dans la cité à chaque tour de pédale parisienne, bref, c'est tout juste si nous ne mettons pas pied à terre pour chercher des mûres le long du canal… mais sans Pauleeeeeeette. Enfin, nous voilà convaincus.
Il faut s'adapter. J'ai donc hésité, entre un 4X4 et un vélo. J'ai choisi vélo. Je suis maintenant le propriétaire responsable et citoyen du monde d'un cycle urbain de qualité, d'origine hollandaise, noir et chrome.
Parfaitement assorti à mon Blackberry.

Sevran, ou comment chanter faux

tango.jpgUn livre très réjouissant vient de sortir, "Pascal Sevran, Maître chanteur" , qui prend pour cible l'animateur plumitif chansonnier gérontophile et amuseur que rien ne semble pouvoir évacuer du paysage. Laurent Balandras nous livre ici un équarrissage en règle et très documenté qui en dit long sur ce qu'une carrière audiovisuelle dans la tribu politico-cathodique française peut être. Car en fait, le sujet est là. Au-delà des chansons et des artistes massacrés par Sevran, l'inceste politico-médiatique est révélée de façon lumineuse. Histrion de toutes les cours, successivement de celle de Mitterrand et de celle de Sarkozy, Sevran a bâti les réseaux qui ont progressivement fait  de lui un intouchable, une sorte de poux du PAF, les crocs bien enfoncés dans une bourse publique docilement soumise à ses parasites. Le réquisitoire, très documenté, passe en revue les choix de l'animateur, ses écrits, ses amitiés, ses éclats scabreux, toujours gérés avec le souci maniaque d'être toujours en lumière, avec ce qu'il faut de scandale pour choquer, mais suffisamment peu pour ne pas disparaître.
Et c'est là que le livre est intéressant. En d'autres termes, comment la télévision peut-elle être détournée au seul profit d'un narcissisme quasi-pathologique sans qu'aucune autorité, même médiocrement culturelle, ne puisse bloquer la supercherie ? Et finalement, Sevran n'est-il pas le symbole de cette télévision où l'animateur devient l'objet d'amour, et l'invité l'instrument par quoi il comble son rut compulsif ? Un test ? Lisez cette liste et trouvez l'intrus : Marc-Olivier Fogiel, Arthur, Léon Zitrone, Christophe Dechavanne, Benjamin Castaldi… Allez, lequel n'était pas producteur ? Lequel n'était pas séduisant ? Lequel n'était pas sexy ? Probant, non ? Dans l'immense miroir des Narcisse du prime-time, leur image ondule comme une mire de désir et de réussite, livrée aux corps vautrés dans les canapés, cassés par les heures sup - ça ne va pas s'arranger.
Sevran, discret mais obstiné, y a taillé son créneau en démolissant tour à tour chanteurs et chansons à son seul profit. Balandras parle bien de cet art à la fois mineur (Gainsbourg le disait bien) et si proche de chacun. Il le fait dans son livre et prend le temps de parler des artistes comme on doit en parler. Mais en le refermant, on ne se dit qu'une chose :
Remboursez la redevance !

Vignette: Le tango d'intervilles; Paroles: Léon Zitrone et Guy Lux; musique: Georges Liferman; 45 tours; chez Président; 1964