Sevran, ou comment chanter faux

tango.jpgUn livre très réjouissant vient de sortir, "Pascal Sevran, Maître chanteur" , qui prend pour cible l'animateur plumitif chansonnier gérontophile et amuseur que rien ne semble pouvoir évacuer du paysage. Laurent Balandras nous livre ici un équarrissage en règle et très documenté qui en dit long sur ce qu'une carrière audiovisuelle dans la tribu politico-cathodique française peut être. Car en fait, le sujet est là. Au-delà des chansons et des artistes massacrés par Sevran, l'inceste politico-médiatique est révélée de façon lumineuse. Histrion de toutes les cours, successivement de celle de Mitterrand et de celle de Sarkozy, Sevran a bâti les réseaux qui ont progressivement fait  de lui un intouchable, une sorte de poux du PAF, les crocs bien enfoncés dans une bourse publique docilement soumise à ses parasites. Le réquisitoire, très documenté, passe en revue les choix de l'animateur, ses écrits, ses amitiés, ses éclats scabreux, toujours gérés avec le souci maniaque d'être toujours en lumière, avec ce qu'il faut de scandale pour choquer, mais suffisamment peu pour ne pas disparaître.
Et c'est là que le livre est intéressant. En d'autres termes, comment la télévision peut-elle être détournée au seul profit d'un narcissisme quasi-pathologique sans qu'aucune autorité, même médiocrement culturelle, ne puisse bloquer la supercherie ? Et finalement, Sevran n'est-il pas le symbole de cette télévision où l'animateur devient l'objet d'amour, et l'invité l'instrument par quoi il comble son rut compulsif ? Un test ? Lisez cette liste et trouvez l'intrus : Marc-Olivier Fogiel, Arthur, Léon Zitrone, Christophe Dechavanne, Benjamin Castaldi… Allez, lequel n'était pas producteur ? Lequel n'était pas séduisant ? Lequel n'était pas sexy ? Probant, non ? Dans l'immense miroir des Narcisse du prime-time, leur image ondule comme une mire de désir et de réussite, livrée aux corps vautrés dans les canapés, cassés par les heures sup - ça ne va pas s'arranger.
Sevran, discret mais obstiné, y a taillé son créneau en démolissant tour à tour chanteurs et chansons à son seul profit. Balandras parle bien de cet art à la fois mineur (Gainsbourg le disait bien) et si proche de chacun. Il le fait dans son livre et prend le temps de parler des artistes comme on doit en parler. Mais en le refermant, on ne se dit qu'une chose :
Remboursez la redevance !

Vignette: Le tango d'intervilles; Paroles: Léon Zitrone et Guy Lux; musique: Georges Liferman; 45 tours; chez Président; 1964