Pénibilité du transport : le privilège du passager

ballooning.jpgJe suis un privilégié. Non pas que je cotise moins ou moins longtemps, mais pour rentrer le soir chez moi - ayant depuis quelques jours abandonné toute velléité automobile - je prends le métro à la station Pont de Neuilly, sur la ligne 1, en direction de Vincennes. Il n'y a que deux arrêts avant que moi-même et les six cents avocats d'affaires qui poirotent aussi ne nous jetions dans le dur. Après, c'est blindé, c'est la jungle, c'est à la machette qu'on dialogue, plus personne ne peut pénétrer les minces hiatus inter-corporels qui subsistent dans l'emboîtement populaire des cons que nous sommes, qui rions nerveusement car soudain, nous ressentons profondément, physiquement, que nous cotisons 40 ans, sans garantie d'emploi, pendant que le chauffeur (non-gréviste, lui, c'est vrai, on ne peut même pas l'engueuler) pense dans sa cabine climatisée à la retraite qu'il prendra à 55 ans sous les tropiques (pour avoir la prime d'éloignement réservée à la fonction publique et assimilé), dans la jolie maison qu'il aura acheté en plaçant intelligemment l'argent qu'il aura emprunté à taux zéro. Là, dans la chaleur de la bétaillère - même pas collé à un jeune mannequin bulgare qui chercherait quelqu'un pour lui faire découvrir Paris - nous rentrons chez nous assommés par nos semaines de plus de trente-deux heures. Qu'on ne vienne plus sanglotter devant les passagers sur le sort terrible des conducteurs… On me dira que je fais des amalgames avec une mauvaise foi toute poujadiste. Que je perds mes nerfs. Oui, c'est tendance. Je suis comme beaucoup, j'en ai juste un peu ras la motte. On ne parle pas assez de la pénibilité des transports les jours de grève. Pourquoi ? Pourquoi ne dit-on pas simplement qu'il s'agit de violence faite aux usagers ? On dit qu'ils sont excédés, on devrait dire qu'ils souffrent. J'avais pensé option Vélib pour les déplacements courts, j'ai trouvé une station, du côté de la Bourse, mais une phalange de militants radicaux, opprimés et minoritaires, avait crevé tous les pneus dans un geste bien compréhensible de désespoir et de dialogue.

Tout s'arrête. Le « mouvement social », en France, ne fait plus que paralyser davantage un pays déjà encalminé depuis longtemps… paradoxe. Les sondages montrent que la population française, majoritairement, ne soutient pas la grève. C'est heureux, mais j'aimerais qu'on interroge uniquement les franciliens et les habitant de quelques grandes villes et de leurs banlieues. Peu m'importe qu'un commerçant d'Aurillac, même représentatif de la population française, soutienne ou non un mouvement qui, précisément, ne pénalise pas selon des méthodes statistiques. Qui relève cette absurdité dans la presse ? Opinion générale pour dommage ciblé. Sans oublier la demeurée-baba-dépeignée, toujours la même, qu'on micro-trottoirise pour faire plus vrai sur le quai de la gare du nord, qui annonce à la France au 20 heures que finalement elle comprend les grévistes. On aimerait être là. On aimerait lui faire bouffer sa carte de fidélité…

La presse, justement, qui pense toujours dans le sens de ses ventes, aime ou n'aime pas la grève selon qu'elle est ou non soutenue dans l'opinion. C'est que le bordel fait vendre, booste l'audience, et de toute façon, la presse n'a jamais aimé les bonnes nouvelles. Le Monde titre que la « base résiste » et, dans la foulée, indique 27% de grévistes à la RATP. On en conclura que la base fait 27%. Mais on se trompe, d'un jour sur l'autre, la base peut perdre 10%. Non, la base ne se réduit pas aux quelque jusqu'au-boutistes qui bloquent la vie, la base s'entasse dans les quelques rames qui roulent, pédale dans les couloirs de bus et marche le long des boulevards pour libérer la nounou à temps.

Mieux, pour ceux qui la font et la conduisent, la grève est une occasion unique de passer à la télé, ce privilège devenu en quelques années l'étalon de la méritocratie républicaine. Bernard Thibault est beaucoup moins beau que Didier Le Reste. La grève devrait gagner des points dans l'opinion. Et qui donc est ce Julliard, qui s'agite, se dédit et bat des mains dès qu'approche une caméra ? L'idole des mariages familiaux… ses cousines doivent se ruer sur lui… Comment ne pas sentir le sol s'effondrer en entendant cet autre abruti de la coordination étudiante exprimer au 20 heures sa solidarité avec les travailleurs du rail… comment ne pas se demander à quoi pense le con qui lui a tendu un micro ? Finkielkraut n'a pas tout à fait tort…

Par un jeu subtil de chaussette retournée, en quelques années, le dictat minoritaire est devenu la loi générale. Je souhaite que Sarkozy et son gouvernement tiennent. Quoiqu'il en coûte. Qu'ils ne lâchent pas. Je suis prêt à endurer tout cela un mois, deux mois, six mois, mais qu'enfin le pays normal échappe à l'emprise des crétins, que la clique syndicale s'effondre pour laisser place à autre chose, quelque chose de moins maffieux, de plus conscient du monde, de simplement utile au monde du travail, le vrai. Dans trois semaines, ils chercheront à nous apitoyer sur le nécessaire étalement des retenues salariales, comme d'habitude. On ne va quand même pas les gêner pour Noël. La gêne, c'est juste bon pour les passagers d'Air France qui réveillonneront en famille dans les salles d'embarquement…

Ca va mieux, merci…