Ce que nous ne voyons pas
D'une main, l'illusionniste accroche le regard, l'attire, le suborne et le fixe sur l'accessoire pendant que, de l'autre main, il accomplit l'essentiel, son mensonge, sa magie, qui charme et subjugue. Nous murmurons « Sapristi ! Comment a-t-il fait ? ». Mais que voulons-nous savoir ? Voulons-nous vraiment que cesse le frémissement qui nous parcourt devant l'impossible réalisé ? Attendons-nous l'exposé froid de la méthode, de la vérité, ou voulons-nous croire un moment à la mort du réel et de ses pesanteurs ?
Sommes-nous de l'illusion, ou de la vérité ? D'ailleurs où est-elle ? Dans le chapeau, mais avec quelle colombe ? Question de tempérament. Entre la peur et l'envie de savoir, nous oscillons parfois. La science a désacralisé le tonnerre comme la peste. Il en va de la vérité comme il en va du cirque et du music-hall, certains veulent savoir, d'autre préfèrent l'ignorance confortable, en rester à la magie des choses.
Quant à la politique, n'est-elle pas le plus grand des jeux de dupe ? Nous avons connu deux grands maîtres de l'illusion, Mitterrand et Chirac. Le rideau cathodique s'ouvre sur le suivant. C'est un virtuose, dit-on. Soyons bienveillants, mais attendons un peu avant d'applaudir, nous qui sommes là, à bloguer au zinc du bistrot digital, dans ce jeu de miroirs, à commenter, à nous intéresser, à scruter les faux-semblants, bref, à gloser sur la daube. Comme les autres.
Nous ne sommes pas seuls. Que regardait l'adhérent de FO ? L'écharpe rouge de Blondel, ce Gainsbourg de la lutte, barbe de trois jours et compassion de boulevard, paré pour le vingt heures, quand dans une rue adjacente patientait un chauffeur que lui payait la Mairie de l'ennemi. J'ai retiré trois ampoules au lustre du salon quand j'ai su qu'EDF staffait Bernard Thibault. Chirac prônait l'élargissement et mettait avec d'autres l'Europe dans un marécage, puis l'achèvait d'un référendum dans la nuque. Bush inventait des bombes pour encercler les puits. La Chine parle d'écologie. Sans doute bientôt de droits de l'homme.
Qui donc ne ment pas dans tout ça ? Ségolène, paraît-il, qui ne dit que des bêtises, mais sincères. Elle atteindrait ainsi un peu de la vérité qui nous manque. Con mais honnête, dit-on en effaçant un sourire. Sa fable manque de souffle. Qui lui apprendra à mentir, alors que même Fabius semble vouloir raccrocher les gants ?
Le PS a perdu son capital affectif, émotionnel. Sa séduction. Il ne lui restait que cette illusion pour tenir un corps de doctrine obsolète. Il n'émeut plus personne et, déshabillée du cœur, la tête explose. Ce matin, dans le Journal du Dimanche, Valls dit « La gauche de gouvernement doit dépasser son sur-moi marxiste ». Et, plus loin : « Il est évident que nous devons clarifier définitivement notre identité, caractérisée par un réformisme moderne et réaliste, hors de toute ambiguïté révolutionnaire ! » Bouleversant. Personnellement je me sens mieux en lisant ça. C'est inspirant. Non ?
Etchegoyen voyait dans le mensonge un phénomène consubstantiel de la démocratie. Le mensonge et le masque sont partout. Ils prennent parfois des allures imprévues, comme la déclamation jacobine, toutes classes confondues, du pathos familial des Môquet, à la même heure, pour vibrer avec Nicolas (et se marrer avec Guaino). Au dix-neuvième siècle, le ministre de l'éducation pouvait dire, dans son bureau parisien, tiens, à cette heure-ci, tous les élèves de quatrième du pays sont sur le débat Cauchon - Jeanne d'Arc. Mais aussi la main compassionnelle d'une candidate sur l'épaule du grabataire. Bingo ! Qui donc pilotait la mise en scène ? Alors pourquoi François n'inviterait-il pas tous les Krishna du monde à chanter et taper sur des clochettes vers vingt heures le soir des municipales ? Un truc à faire gagner le Modem, non ? A rattraper Cavada. Ce recours permanent à l'émotionnel collectif, il ruisselle partout, envahit les discours et les ondes. Il sent le mensonge convenu. De Navarro, flic humanitaire, aux soldats de la paix, la logorrhée compassionnelle a pris le pas sur l'énoncé des faits. Une grève se calcule aujourd'hui en poids de CO2, pauvre Gaïa… (Les syndicats ne respectent donc ni la planète ni l'usager.)
Alors qui sera le prochain maître de nos sentiments? Nicolas fait aujourd'hui la course en tête. Les autres se préparent. Et le grand danger régressif est là, dans la lobotomie du déferlement affectif, dans l'illusion du cœur. Quand l'affectif et l'émotionnel prennent le pas sur l'intelligence déjà morte, la violence n'est jamais bien loin. Dans quel fossé tout cela nous mène-t-il ?
Il faut apprendre à voir. C'est une urgence démocratique.
(Non, c'est sûr, je n'ai pas un moral d'acier, là. Toujours vers la fin novembre, ces putain de jours qui calamitent et mon anniversaire, merde, encore un an dans les santiags, et Noël pour arranger tout ça…)
Vignette: La chute des aveugles; Pieter Bruegel; 1568
lecteur en retrait a écrit :
Cher Charles,
il y a longtemps que je vous lis sans oser commenter (par timidité sans doute) mais une fois encore vous faites mouche. Sans vouloir vous comparer à De Gaulle pour les anniversaires et les sentiments liés à novembre ou même le prénom, il est clair que vous vous offusquez ici pour les mêmes raisons contre lesquelles le Grand Charles combattait la IIIe et IVe république. La seule parenthèse à tous ces jeux d’images, et d’imagerie politique(ou parlementaire) fut sans nul doute celle de la mise en place de la Ve. Las, le General doit se retourner dans sa tombe en voyant que quelques soient ses adversaires d’alors, ou même ceux qui s’en revendiquent, appliquent les mêmes méthodes impies qu’il combattait. Monde terrible dans lequel nous barbottons, fait d’illusions et de mirages lointains…
Qui finira par nous sortir de la ?
Auriez vous des réponses ?
Très cordialement, continuez ce blog très agréable !
Posté le 26-Nov-07 à 2:42 pm | Permalink
Alexis a écrit :
Cher Charles, Oui! Ils nous mentent car la verite ferait peur. Dormez bonnes gens! Les illusions nous bercent. la scene francaise est une vaste comedie… Nous sommes les otages des castes, groupes de pression et autres sectes. Il suffit de voyager pour comprendre a quel point le monde evolue et combien notre bon pays s’enlise jour apres jour. La dialectique est notre point fort meme si les mots utilises se vident de sens commun… Notre vision d’avenir est passeiste… Je ne vois guere de raisons d’etre optimiste ; a tout le moins a court terme! La revolution est la seule issue! Sera-t-elle marxiste?
Posté le 26-Nov-07 à 3:47 pm | Permalink
Charles a écrit :
Je suis du 22 aussi, comme de Gaulle, mais c’est un hasard, et ça n’a rien de prémonitoire.
Alexis, je ne suis pas très optimiste non plus, et souscris à l’idée que pour un moment, c’est ailleurs que ça se passe. Et dans les entreprises, aussi, qui s’affranchissent des scléroses locales. Le monde est grand. C’est bien en s’y confrontant que l’on découvre à quel point nous sommes un pays de discours.
Posté le 26-Nov-07 à 7:35 pm | Permalink
Oppossum a écrit :
Cher Charles,merci de nous rappeler que Pieter Bruegel est vraiment un très grand peintre.
Posté le 26-Nov-07 à 11:15 pm | Permalink
alain laufenburger a écrit :
Mon Cher, lucidité ou déprime, toujours est-il que je te suis à donf les ballons un jour de non-grève (soit à 90 km/h sur la rocade de Bordeaux, Gaïa-Juppé oblige) sur la nécessaire-l’indispensable lucidité factuelle de notre bon peuple de France. Mais que mesurons-nous aujourd’hui : les 53% de Français ont encore cru à un *nouveau* Père Noël qui leur promettait de l’enrichissement en travaillant plus ? les milliards de cadeau fiscal pour les déjà bien nourris qui font mal au ventre ? les 140% d’augmentation qui font monter la gerbe ? Oui, tout cela et tout un tas d’autres cadavres pas exquis de Villiers le Bel à plus loin encore. De Gaulle avait su réformer la France mais après une crise émotionnelle sans précédent et que nous ne pouvons pas souhaiter (”faut une bonne guerre”). Alors debout, couché, assis le bon peuple de France ?
Posté le 27-Nov-07 à 10:26 pm | Permalink
Charles a écrit :
Alain, la guerre, je le crains, nous la connaîtrons, peut-être pas les tranchées, mais quelque chose qui nous affectera.
On dit que de deux maux on choisit le moins pis. Je crois donc que le bon peuple de France a plutôt bien choisi. Les trois premières années du Nico seront chaudes, je pense que cela ne fait aucun doute. Pour autant, je trouve qu’il recule beaucoup, beaucoup trop.
Dans quelques semaines, je serai dans la région. Huitres du bassin… oui, pour oublier.
Posté le 28-Nov-07 à 9:32 pm | Permalink
legab a écrit :
Il ne recule pas, il n’avance pas, il tourne en rond, comme les prédécesseurs.
hormis sont salaire et le voyage de noce autour du monde avec Rachida , le bilan est maigre.
Par contre les syndicats progressent là où les autres ont échoué, la grève à fait taire Sarko pendant presque une semaine et ça…..c’est reposant.
Posté le 29-Nov-07 à 11:49 am | Permalink
legab a écrit :
arrrrrrggg….son salaire. désolé
Posté le 29-Nov-07 à 11:49 am | Permalink
Oppossum a écrit :
Oui, oui !
Mais à apprendre à voir c’est aussi admettre que le mensonge peut aussi être une vérité en marche.
Et qu’à un mensonge ne peut succeder qu’un autre mensonge.
Bateleurs et bonimenteurs chanteront toujours les mêmes comptines
Brulons des cierges pour que le suivant use d’un masque émotionnel moins grossier, et soit un peu plus proche d’une vérité qui prend un malin plaisir à se dissiper, se
réfracter, se sublimer, et glisser entre nos mains gourdes en ne laissant qu’un fugitive impression de clarté fraiche, sur laquelle nos petits poings aveugles se referment vite .
Posté le 29-Nov-07 à 10:32 pm | Permalink
alain laufenburger a écrit :
Vivement Noël que l’on s’occupe des huîtres ensemble. Il recule oui… sur toutes les promesses de son programme.
Posté le 30-Nov-07 à 4:54 pm | Permalink
claude a écrit :
Bonjour Charles, et bon anniversaire quand même ! la vérité te rendra libre …
l’URSS était le royaume du mensonge. La France n’est-elle pas “une URSS qui a réussi”, dixit Lesourne dans un éclair de lucidité ?! Au risque de faire de la peine aux admirateurs, le grand Charles (l’autre) a lui aussi pratiqué le mensonge à grande échelle. Il est probable que notre pays tient de la latinité une certaine propension à la parole, vécue comme créatrice … mais cette parole devient verbeuse et sujette au mensonge lorsque des groupes sont payés pour faire de la surenchère, lorsque d’autres se sentent obligés de mentir pour se faire élire, lorsque le système d’enseignement, qui devrait donner les premiers outils pour apprendre à voir et à réfléchir, est presque tout entier dédié à l’idéologie idéaliste, aveugle, mortifère de songes-creux.
Posté le 03-Dec-07 à 2:06 am | Permalink
claude a écrit :
PS Charles (le bon), es-tu lecteur de Bastiat ? “ce qui se voit, ce qui ne se voit pas” est une excellente grille d’analyse, en économie comme ailleurs …
PPS pour sortir de la tyrannie de l’URSS, le témoignage des rescapés est précieux. Comme le dit Boukhovski (dernier livre : “l’Europe, une nouvelle URSS ?”), chaque parcelle de vérité est un coin enfoncé, un grain de sable qui arrêtera la machine. La vérité rend libre …
PPS cela dit il faudrait distinguer entre le mensonge fondamental, comme en URSS, et le jeu d’apparence apparemment nécessaire dans toutes interactions humaines, et plus encore dans les relations entre groupes et états. Il y a du show-off et du bras de fer entre les Etats-Unis et la Chine, entre les Etats-Unis et l’Iran, etc. Les Anglo-saxons ne sont pas mauvais pour se cacher derrière des écrans de fumée de vertue, et les Chinois n’ont pas grand-chose à apprendre de ce côté-là …
PPPS ce détour par la Chine me fait penser que l’essentialisme, qui à marqué notre philosophie occidentale, n’est pas partagé par d’autres “philosophies”, indienne ou chinoise.Notre souci de la vérité est humain, il est aussi vécu de façon différente suivant les cultures. Lorsque le gouvernement chinois professe son souci écologique, ce n’est pas un discours de vérité, mais une adresse politique aux états et aux peuples occidentaux, aux populations chinoises autant qu’aux gouvernements locaux et autres acteurs en Chine. Dans le même temps, les activistes qui osent dénoncer la pollution, ou même les fonctionnaires qui osent les soutenir dans leurs plaintes, sont emprisonnés Ici, la vérité appartient au parti, comme il appartenait à l’empereur, qui a seul le droit de l’exprimer …
Posté le 03-Dec-07 à 2:31 am | Permalink