Where is Dylan ?
Le 31 octobre 1964, Dylan est au Philarmonique Hall de New York. Il a vingt-trois ans. Alors qu'il s'apprête à lancer « If You Gotta Go, Go Now », il s'adresse au public et dit "N'ayez pas peur! C'est juste Hallowen, je porte mon masque de Bob Dylan, je fais ma mascarade ! Ah ah ah… ». Plus tard, pendant sa tournée de 1975, il se présente sur scène en portant un masque… de Bob Dylan. La foule, ahurie, ne comprend pas, en entendant cette voix qui est la sienne… Jeux de masques et de miroirs.
Je sors de la projection de « I'm Not There », virtuose variation cinématographique que Todd Haynes, le réalisateur, a débattu ensuite avec le public. Le corps du délit est le parcours de Dylan, on devrait dire les images de Dylan, tant il est clair que l'homme échappe toujours aux clichés qui lui sont tendus, où il ne se reconnaît jamais. J'ai l'ai découvert à la fin des années soixante, dans un hangar de Saint-Pierre de Quiberon où - mystère - un type passait « I Want You », cette chanson fétiche qui traverse les images comme un train nostalgique dans la magie répétée d'un riff parfait et obstiné. J'ai suivi sa carrière, l'ai vu souvent sur scène. J'ai aimé. J'ai détesté aussi.
Parce que j'avais écrit avec un ami un bel opus sur le Protest Song (A little bit of promotion, thank you), et donc avalé une quinzaine de biographies du barde de Hibbing, mon portable a sonné un jour et Charlotte a demandé que je lui raconte un peu Dylan. Ce que j'ai fait, en lui passant une pile de bouquins qu'elle me rendra peut-être un jour. C'était il y a deux ans. Elle m'a confié le scénario. Je l'ai lu et je l'ai trouvé féroce et intelligent. Haynes voulait que Charlotte incarne deux des femmes qui ont compté dans la vie de Bobby : Suze Rotolo (la pochette de The Freewheelin'), au début des années soixante dans le Village, et Sara Lowndes (pour qui il écrivit au Chelsea Hotel le très beau et très lancinant Sad Eyed Lady of the Lowlands ; Blonde on Blonde, 1966), Sara, donc, qu'il devait épouser et avec qui il aura quatre enfants, avant d'exploser sa famille, en 75. Je lui parlais de la façon dont, à mon sens, Dylan avait instrumentalisé les femmes dans sa vie - comme le reste d'ailleurs. Suze pour pénétrer le monde juif, intellectuel et contestataire de New York, Joan Baez pour accéder aux grandes scènes, Sara pour se confirmer un destin imaginaire de père de famille, reclus à Woodstock, Carolyn Dennis pour faire un crochet dans la christianité, et bien d'autres… Je parlais donc de Diamonds and Rust, cette sublime chanson que Joan Baez composa sur le champ quand, après un silence de dix ans, un Dylan déprimé l'eût appelée en pleine nuit, lui-même échoué dans un bistrot du Middle East. Charlotte a écouté, pensive, retourné une feuille de salade, puis elle a dit c'est qui Joan Baez ? Je me suis trouvé plutôt vieux. Dans un mail par la suite, elle a écrit elle chante très bien, cette Joan Baez. Certes, mais comment la fille de Serge et de Jane pouvait-elle ignorer Baez. Elle était faite pour le rôle, c'est clair, et elle y est remarquable.
Cate Blanchett, elle, interprète le rôle de Dylan en 64-65. C'est l'un des coups de génie du film. L'actrice a intériorisé l'artiste et l'escroc avec un talent stupéfiant, au point que son jeu se superpose parfois avec les images de Don't Look Back, ce film réalisé par Pennebaker sur la tournée anglaise de 65. Elle prend la pause, a l'arrogance et le détachement tour à tour relâchés et coléreux, suffisants, affectés mais définitifs des stars, où l'hésitation calculée donne au discours le plus creux sa valeur d'oracle, sa profondeur politique et philosophique. Dylan parle en elle, le regard errant, embué, clope sur clope, parfaitement las et hésitant, affalée sur un canapé ou se tortillant devant un micro, trop épuisé pour sourire, perdu dans le labyrinthe universel de sa création, dans de courtes digressions bancales, pathétiques, sur le mélange émouvant des corps, sur son propre moi, son insondable et cosmique innocence, sur la colère qui le tient en vie, sur la fatigue universelle qui l'habite lorsque par devoir il lui faut toucher terre et répondre devant les hommes, sur le sentiment irréversible de sa singularité poétique, sur le temps, dont on ne sait rien, sur l'espace… On a juste envie de lui foutre sur la gueule. On se dit qu'au-delà des flashs et de nos rêveries, existe-t-il vraiment quelque chose de plus con qu'une rock star…
Après avoir lu et relu sur Dylan, et écrit sur lui - comme tant d'autres - j'en ai conclu que s'il avait eu la place qu'il a eue, et qu'il a encore, c'est qu'il n'est appuyé sur rien, sur le vide, mais un vide talentueux, d'abord dans la magie des mots qu'il sait choisir, placer et dire ensuite comme personne. Qui d'autre écrirait dans une chanson "But nobody has any respect / Anyway they already expect you / To just give a check / To tax-deductible charity organizations" (Ballad Of A thin Man), une chanson qui servira de fond sonore la nuit où sera écrit le manifeste des Black Panthers. La chanson d'un petit bourgeois, juif et blanc de Hibbing pour sceller le contrat du radicalisme armé des noirs américains… Fallait-il qu'il n'y ait rien dans cette sublime chanson pour que ceux-là s'y retrouvent aussi… Ensuite par la mélodie, ce savoir-faire pompé dans les racines du folk et du blues qui transforme la plus simple des grilles en ritournelle inoubliable.
Le vide, donc. Et c'est précisément parce qu'il est vide, parce qu'il n'est que cela, des mots chantés de façon singulière et des mélodies pénétrantes, qu'il sera la surface de projection idéale de toute une génération en révolte. Dans le vide, on ne bute sur rien, on s'y retrouve toujours. On trouve donc dans Dylan ce qu'on y apporte. Il est toujours d'accord, pourvu qu'on achète, et toujours ailleurs.
On le croit dans la poésie, il répond lingerie fine. Chapeau!
Vignette: Dylan et Suze Rotolo, New York City, 1963
Video: publicité pour Victoria's Secret.
Le Gab a écrit :
Pas de guitare picking, pas de baragouinage, c’est son meilleur clip.
Posté le 03-Dec-07 à 2:11 pm | Permalink
legab a écrit :
Dans un article de “a nous paris” , journal “city” de la RATP, Charlotte affirme avoir découvert Dylan à 13 ans . je ne pensais pas que Charlotte était si jeune, 15 ans pour une femme mariée c’est très jeune.
Ah les artistes, si seuls au monde !
Posté le 05-Dec-07 à 1:51 pm | Permalink
cecil a écrit :
Quel beau texte !
Je n’ai jamais été convaincu par la soi disante profondeur métaphysique, cette sacralisation institutionnalisée ou cet acharnement de superlatifs hystériques pour définir le bonhomme, le voyant plus malin que ça mais sans vraiment savoir l’expliquer.
Cette description de son génie comme conscience de son inanité et du vide sur lequel il s’appuie me semble beaucoup plus convaincante.
Splendide.
Posté le 05-Dec-07 à 2:13 pm | Permalink
Charles a écrit :
Legab, je ne comprends pas bien ton commentaire. Peut-être aurais-je dû être plus précis. Sans doute Charlotte connaissait-elle Dylan, mais seulement à travers ses chansons et non en terme de biographie, et encore moins la personnalité des femmes avec lesquelles il a vécu, et qu’elle devait être amenée à incarner à l’écran pour au moins deux d’entre elles.
Cecil, oui, c’est assez gonflant l’hagiographie permanente dont il fait l’objet. Mais bon Dieu, quel mélodiste et quel tailleur de mots!
Posté le 05-Dec-07 à 2:59 pm | Permalink
Le Gab a écrit :
Je comprend mieux ce que tu voulais dire. Charlotte dit avoir connu Dylan par “lay, ladylay”, sur le conseil de son père.
On pourrait plus mal commencer !
Si Serge m’avait dit “tu dois aimer Dylan, mec” j’aurais cédé (CD).
Posté le 06-Dec-07 à 11:50 am | Permalink
klari a écrit :
Merci à Marc Mayet et à sa connaissance infinie de la blogosphère..
Quant à Charlotte Gainsbourg, fichtre, çà fait un peu désordre. Chacun a ses lacunes, certes, mais elle exagère.
Pas facile d’écrire une critique sur ce film somme toute assez complexe. Je trouve la vôtre très réussie.
Posté le 15-Jan-08 à 9:32 pm | Permalink
BOUDET a écrit :
Excellent commentaire - bravo -
j’ai moi - même griffouillé un petit topo sur dylan qui a été pas mal consulté sur le site ” wikio ” un compte - rendu de concert - celui de mars 2007 - à bercy -
Votre texte est réellement bien senti - très subtil - très lucide - sur charlotte gainsbourg - je partage votre amertume - ça fout les boules de constater qu’une môme qui a baignée dans un tel univers soit aussi dépourvue de références - mais la déception qu’une telle méconnaissance provoque en nous est assez logique et nous en sommes en parti responsables… nous avons trop tendance à être ému par son jeu de comédienne parceque nous juxtaposons en filigranne - dès que nous la voyons ou surtout dès que nous entendons son fameux patronyme - la voix rocailleuse de son illustre père - et l’indulgence que nous éprouvons pour sa gamine est fortement conditionnée par l’admiration que nous ressentons pour le génie de son papa cloppeur -
En réalité - charlotte ne m’intéresse pas tellement - chez denisot - elle a dit n’avoir écouté qu’assez peu de chansons de dylan - à part un best off bon marché que les bacs de la fnac réeddite en permanence - c’est naze, désolant mais comme ça…Sa demi soeur ( lou doillon ) massacre appolinaire - en récitant sa prose comme s’il s’agissait d’ une recette de cuisine - on n’y peut rien..
DYLAN demande du temps - de la patience - de la quiétude - l’instauration nécessaire de grandes zones de sérénité dans une vie quotidienne qui ne recèle que trop rarement les circonstances d’une écoute attentive - je ne suis pas convaincu qu’une môme comme charlotte aie vraiment le temps ni même l’envie de se pencher sur une oeuvre comme celle - là…
Dylan - ça touche plutôt les gens qui n’auront jamais la chance de vivre ce genre d’existence débridée - et qui grace à l’inventivité thématique du vieux zim trouve de quoi se confectionner quelques jolies projections poétiques - ces phénopeia dont parlait ezra pound (ou la capacité d’un son - d’une rime à constuire en vous une image - saugrenue - sublime ou pathétique ) -
Moi - quand j’apprécie un artiste - je veux tout savoir de lui - je mémorise malgré moi jusqu’aux dates d’enregistrement d’un album - jusqu’ au surnom du preneur de son … Ce fût le cas pour Ferré - pour miles davis - pour coltrane - pour dylan et pour d’autres - j’espère…
AMICALEMENT
D.
Posté le 25-Jan-08 à 7:26 pm | Permalink
Charles a écrit :
Oui. Tiens, d’ailleurs, fin 66 ou début 67, Ferré auditionne un guitariste électrique, car il veut un son différent. Qui se terminera avec Zoo. Mais ce guitariste est américain, il s’appelle Jimi Hendrix. Mais Jimi doit retourner aux US pour le festival de Monterrey… un croisé intéressant.
Charlotte exagère, je lui ai fait ses premières compils, très choisies…
Posté le 26-Jan-08 à 12:26 pm | Permalink