8 décembre

john.jpgJe prenais mon petit déjeuner, ce 8 décembre là.
La radio ânonnait des trucs importants sur des choses à acheter ABSOLUMENT, faute de quoi on pouvait passer pour un con - donc un sentiment d'urgence. Il y eu le carillon et le type a dit « Le Beatles John Lennon a été assassiné la nuit dernière par un déséquilibré… » Je revois très bien la nappe, à ce moment là, un tissu acheté quelques années auparavant à Mombassa, une sorte de boubou, un semis de couleurs très saturées sur un coton épais, une évocation de jungle ou du bush à la saison des pluies, mon bol, une grosse tasse artisanale peinte et cuite à Madagascar, un paquet de cigarettes stiouvisantes, ouvert. Personne n'était levé dans la maison. A mon avis, c'était pareil à tous les étages de l'immeuble, rue de Bretagne, 43. Bref, la radio me laissait gérer ça tout seul, face à l'univers ou Across the Univers, au choix. Merci. Pour être honnête, ça n'est pas à Yoko que j'ai pensé, coincé dans ces minutes-là, mais peut-être pour la première fois au temps. Le mien. Le voilà qui décrochait, comme les voitures s'éclatent, par centaines, sur l'asphalte du péage de Saint Arnould, un dimanche soir de fin août. Jusque là, le bouchon avait tenu. On avait contenu l'enfance, elle partait en morceaux. Les Beatles, la bande sonore de mon adolescence, la galette de vinyle noir, le miroir de nos rêves. C'était mort. Silence. Pour comprendre, il faut être un enfant des fixties, ces vingt années pivot où le siècle bascule et nique la Lune.

Un peu avant, j'avais onze ans. Amoureux de Béatrice, une voisine de mon âge, exceptionnellement glamour et belle, donc gravement, férocement in love, j'étais. Ca m'avait pris assez tôt. Nous étions dans sa chambre, ce jeudi là. Je lui disais - c'est sûr - des choses définitives, sur moi, sur mes prouesses, sur nous, sur la vie, sur l'entrée en sixième… Sa grande sœur, quatorze ans, la ramenait depuis sa chambre en écoutant des disques. J'ai entendu un son nouveau, quelque chose qui m'a coupé la parole, c'est dire. C'était She Loves You. L'entends encore. Me suis dit c'est ça. C'est ma musique. C'est à moi, ça. C'est qui ? La sœur a dit c'est les Beatles, ptits cons, ça vient de sortir. En haussant les épaules. Je me suis fait offrir mes premiers 45 tours.

En 1966 - vers quinze heures trente, je pense -  j'étais en Irlande, à Newcastle, dans l'amusement du coin à jouer au flipper, et le copain de Jennifer m'a dit les Beatles sont morts, maintenant c'est les Monkees ! Je me suis marré, et je lui ai foutou la pâtée au flip. Il a voulu se battre. Je suis prudent. J'ai quand même attrapé Jennifer, la semaine suivante. On s'est battu dans la gare, l'autre et moi.  J'ai pris un gnon. Un an après, les Fabs sortaient Sgt Pepper. Le con ! C'est qui les Monkees ?

En 68, pendant que Paris invente le fac-simile révolutionnaire, les quatre garçons sont à Rishikesh, en Inde, avec quelques people transcendantaux. Ca fait déjà un an que Georges nous assomme avec ses ragapools lancinants. Ringo revient transformé. « On s'est bien marré et on a médité […] Moi et Maureen (sa femme)  on avait du mal à méditer, alors on a plutôt fait  du shoping… ». Un an après, Shiva ou pas, c'est bouclé. Le groupe éclate et laisse, posées sur les lignes du temps, des millions d'oreilles qui n'ont plus qu'à migrer, trouver d'autres printemps. Ou espérer qu'un jour…

En 69, ça commençait à saigner vraiment au Vietnam. Nixon, lui, voyait sans doute la « lumière au bout du tunnel ». Les autres couraient dans la boue des risières. Là-bas, dans l'Asie déchirée, un moine s'immolait par le feu, à genoux dans la rue, mains jointes, étrangement indifférent aux flammes qui le dévoraient. John et Yoko se sont dit il faut faire quelque chose, il faut s'engager physiquement. Ils se sont couchés une semaine au Hilton d'Amsterdam, pour la paix dans le monde. Le premier bed-in de l'histoire. Un moment bouleversant. Le martyr réinventé par la sieste… Imagine.

New York, octobre 1979. Dylan, qui copine alors avec Jésus, fait une apparition télévisée à Saturday Night Live. Il interprète I Believe In You, When You Gotta Wake Up, et la pieuse Gotta Serve Somebody. John, devant sa télé, s'énerve un peu. Il s'empare de sa guitare et répond en composant l'impitoyable Serve Yourself. Bob et sa pauvre mère - qui n'y est pour rien - en sortent laminés. Lorsque Dylan quitte le studio de télévision, il est pris en photo au côté d'un jeune homme, l'un des nombreux chasseurs d'autographes qui pullulent autour des stars. Le garçon s'appelle Mark Chapman. Le même, quelques mois après, le 8 décembre 1980, abat Lennon vers vingt-trois heures dans le hall du Dakota Building, de sept balles dans la poitrine. John est mort.  Mon Dieu, les Beatles… Et le tissu de notre adolescence qui se déchire ce matin là dans un silence cosmique. J'ai bu mon café, laissé les tartines et je suis allé travailler. Mais la ville avait changé, et le monde avec. Je n'ai rien reconnu.

Bien longtemps après, l'un des mes fils avait quinze ans, je lui ai rapporté de Londres le numéro historique de Rolling Stones qui annonçait la mort de Hendrix - son guitar hero - en octobre 70. Il a lu. S'est documenté. Un soir, au détour d'une conversation, il m'a dit « Hendrix est mort drogué, pendant son sommeil, étouffé par son vomi. Finalement, c'est un bon symbole de ta génération, non ? »

Requiescat.

Vignette : John, l'Epiphone du Concert sur le Toit.

Commentaires (4) to “8 décembre”

  1. Kurt Cobain est mort suicidé en pleine gloire du mouvement, post punk, grunge. C’est un bon symbole de la génération de ton fils, sale gosse.

  2. Oui, grand choc , ce 8 décembre. Et ma dernière contribution sera pour délivrer ce secret : c’est un très grand bluesman qui partait.
    Je ne me lasse pas de ‘Julia’ , cette perle enfouie au fond du double blanc

  3. Oppossum, dernière contribution? Julia, chanson douce et nostalgique écrite pour sa mère disparue trop tôt, sur base d'un picking régulier, une technique apprise peu de temps auparavant avec Donovan.

  4. OHHHOOOO Cadeaux http://www.la-grange.net/ :D

Poster un commentaire
*Obligatoire
*Obligatoire (mais jamais publié)
 

*
Prouvez-moi que vous n'êtes pas un robot et recopiez le mot.
Anti-Spam Image