De l’Amitié des frères d’armes, de l’Amour du prochain, de la République, de Dieu, de la Mort.

nicolas.jpgLa météo, passe encore.
Mais regarder le 20 heures m'est très pénible. Insupportable, même. Surtout après un arrêt de tabac. C'est nerveux. Impossible de me retenir, je maugrée, je bougonne, je m'agite dans mon fauteuil. Ridicule. Un signe d'âge, on dit. Et je produis en quelques minutes une quantité de bile que le dîner peine à résorber. Tout cela se termine dans un demi sommeil abruti, au cœur de la nuit, mal au bide, à suivre seul la cent vingtième rediffusion du fameux documentaire sur l'ingéniosité des castors bâtisseurs de barrages ou sur la grande scène de chasse, quand la lionne puissante, massive et silencieuse - c'est toujours la même - s'offre son cent-vingtième impala avec le type en voix off qui marmonne des trucs réalistes sur la cruauté des cycles naturels.

Mais de temps en temps, je ne le regrette pas, le 20 heures. Par exemple cette semaine - pour faire le lien avec la cruauté sus-évoquée - une vignette de quelques secondes, l'arrivée du Président à Pau, accueilli par Bayou. Scène de chasse.

« Naturellement, tu viens avec nous… invite Sarkozy, à peine sorti de l'avion, tout sourire, genre à la bonne franquette, Carla nous a fait une petite salade…
- Les parlementaires n'ont pas été invités, grimace l'autre, pontifiant, mais c'est son style. Je suis venu à l'aéroport car je suis très attaché au respect des principes républicains…
- Y a pas qu'la République… propose Nicolas, qui marche déjà vers l'aérogare, sans se retourner, un peu gavroche, genre tu vas pas nous faire chier avec ce genre de détails, la république ! On rêve… et de toute façon, moi je dialogue avec Dieu, à la limite le pape, mais pas avec un sous-fifre géorgique et démocrate tout court.
- La République, c'est important… tente le béarnais, mais déjà chancelant.
- Les principes républicains c'est bien, mais il y a aussi l'a-mi-tié, tranche le président qui n'ose pas encore l'Amour. (Au second plan, on voit que le préfet se mord l'intérieur de la joue pour ne pas exploser.)
- J'ai pu vérifier que l'amitié prenait des formes diverses, conclut François en courant derrière, un peu minable, le regard flouté par le gentil coup de boule de l'ami, déjà effacé dans le coin gauche de l'écran…

Mais Nicolas n'écoute plus, Nicolas avance sur la ligne sacrée de son destin d'exception, juste un léger haussement d'épaules pour la gentilité paloise et républicaine de l'autre péqueneau, tout gonflé des ors de sa mairie provinciale, qui n'ont ni la profondeur céleste de Notre Dame ni les dissonances déchirantes et mystiques de la Berliner Messe d'Arvo Part. (Tiens, faudrait que je dise à Carla de se mettre à l'orgue).

Car depuis peu, et comme nombre de ses prédécesseurs, le président entend qu'Il l'appelle. Quelque chose s'est ouvert dans la Grande Voûte, une Parole a été prononcée. Il répond. Et nous revoilà tous à la case départ. La mandature suprême singerait une fois encore le droit divin dont elle est finalement le rejeton et la parodie laïque et bourgeoise. Je désacralise en joggant avec mes Ray Bans et, dans la foulée, je Lui parle. Le syndrome de sacralisation du pouvoir n'est pas mort en France, et les français le veulent.
Personnellement, j'ai mal vécu le tango wahhabite d'il y a quelques jours. Je ne me sens aucune parenté spirituelle avec les coupeurs de mains et de têtes qui opèrent sur le parking de Djeddah tous les mercredi matin. En Son nom. Après, on passe un coup de jet et les bagnoles reviennent. C'est qu'on ne doit parler du Même…

Et tout cela me ramène à un mes lectures anciennes, un moment de la vie de de Gaulle, alors qu'après la guerre, vexé, il boude à Colombey, persuadé à tort qu'on va le rappeler dardar… Le ministre de la défense de l'époque se rend compte que sa promotion au grade de général (à titre temporaire) a été décidée en pleine débâcle, alors que Charles - alors seulement colonel - vient de repousser une attaque allemande avec ses chars, à Montcornet. Et cette distinction n'a jamais été ratifiée. Il écrit donc au général pour lui proposer d'officialiser la nomination et de le faire au ministère, avec les égards dus au héros. A quoi, le général (toujours à titre temporaire) lui répond gentiment - je cite de mémoire car j'ai prêté mes De Gaulle de Jean Lacouture à un ami socialiste pour l'aider à se débarrasser de la névrose tontonmaniaque obsessionnelle qu'il traîne depuis les années 80 : « Comment votre ministère pourrait-il valider ce que l'Histoire a elle-même ratifiée. Et s'il subsiste des problèmes, la mort, et la mort seule, se chargera de les aplanir… ». Bref, je dialogue avec l'Histoire et la Mort, pas avec votre ministère, gros con. N'est pas de Gaulle qui veut. D'accord. Mais qu'on le veuille ou non, Dieu n'a jamais déserté la scène républicaine. Le sacré, la religion ne seraient-il finalement que les fleurs marcescentes d'une république spirituellement étriquée, prêts à reprendre des couleurs ?

Au fond, ça ne me gêne qu'à moitié. L'Eglise aussi a connu sa Réforme… en son temps. Tout bien considéré, je reste convaincu que Sarkozy est le seul homme politique français assez fou pour lancer les réformes nécessaires au pays, et le seul assez courageux pour les réaliser.
With God On His Side.

Vignette: Saint Nicolas ; icône Roumaine (on remarquera, au deuxième plan, une jeune femme aux maracas).

Millenium, First Bobo Polar

salander.jpgJe referme Millenium - le polar de la décennie selon la critique - bobo-thriller en trois tomes sur lequel on se doit d'avoir tremblé entre Noël et le jour de l'an, pour autant que les beaux livres publiés par Acte Sud - Actes Noirs, pour l'occasion - aient trôné sous le sapin au côté "de celui de celle dont nous sommes la plus elle histoire". C'était mon cas. J'ai beaucoup aimé Millénium, et souvent ri nerveusement, on verra pourquoi.

L'auteur, Stieg Larsson, n'a pas résisté à son intrigue. Il est mort en remettant le tome III à son éditeur. C'est affreusement triste. Il n'aura rien vu du succès mondial de sa trilogie. Mais venons-en au fait.

Le héros, Mikael Blomqvist, est un journaliste de gauche, donc naturellement épris de vérité et profondément révolté par l'injustice. Il a fondé un journal insolent et contestataire, Millenium, dont la mission principale est de faire toute la lumière sur les abominations économiques et sexuelles du monde des finances et du grand capital. Donc jusque là, tout est normal.

Après un divorce très smooth, très adulte-adulte, avec une femme dont il est resté le véritable ami, il est resté très lié à sa fille. Mais la gamine a dû disjoncter car elle s'est mise à croire en Dieu. Forcément, ça secoue son père qui se demande s'il n'est pas un peu responsable d'une telle défaillance psychologique. Mikael passe de femme en femme avec une prédilection pour son associée, une fille superbe, de la haute, avec qui il couche très régulièrement. Mais Erika est simplement une « copine de baise avec un vrai feeling », et tout se fait avec l'assentiment de son mari qui trouve tout très bien mais qui - allez, il est un peu coincé, un peu ringard, un hétéro borné, même pas bisexuel - hésite à rejoindre les deux amants au cœur de leurs ébats. Ca fait sourire Blomqvist, cette timidité un peu déplacée. Pas relax, l'artiste. Jusque là, donc, tout est normal.

Dans sa croisade contre le Grand Capital, il est épaulé par Lisbeth Salander, une gamine très attachante parce que totalement asociale, semi-autiste, couverte de tatouages et de piercings, d'une violence primale, radicale, extrêmement intelligente et, par conséquent, en révolte aigüe contre l'oppression institutionnelle, policière et médicale, dont elle a eu à subir l'aveuglement, en HP (pas les imprimantes, l'asile). Lisbeth est la victime d'un complot qui la dépasse et de la brutalité stupide et forcément masculine d'un père monstrueux, d'un psychiatre pervers et du modèle suédois. Lisbeth est un génie de l'informatique et du net, une hackeuse de talent qui peut s'introduire dans votre Ipod en se connectant de Macao ou des toilettes du TGV et vous chourer tous vos titres de Gérard Palaprat ou d'Enrico Macias. Elle est naturellement bisexuelle et aime beaucoup Mimi, une autre fille sympa, tatouée, hyper-destroy, qu'elle a rencontrée à la Gay Pride et qui l'attache sur le plancher avec des chaînes et des lanières de cuir pour lui donner davantage de plaisir. Une vraie copine, donc, très en vogue dans les milieux SM très sympas. En lisant Millenium, on kiffe vite pour Lisbeth. Elle a une vingtaine d'année, mais un corps d'adolescente, voire de lolita pré-pubère. C'est un détail important. Ca permet à Mikael de s'éclater sans aller au gnouf. Mais comme il a aussi une copine de plus de cinquante ans, on se dit simplement que c'est un gland à spectre large. Jusque là, tout est normal, relax.

Les ennemis de Mikael et de Lisbeth sont tous des hommes riches, puissants et en surcharge pondérale. Plutôt des avocats ou des banquiers d'affaires, des capitaines d'industrie - donc pervers - même pas féministes, pas forcément antiracistes et peu respectueux de l'environnement. Ils ont en général un parent proche qui a été dans la Waffen SS. Ce sont des types affreux, d'une façon générale sadiques et tous résolument pédophiles. Sur le disque dur de leur PC, on trouve des étagères entières de culottes Petit Bateau, davantage que dans le catalogue de La Redoute. Apparemment ils ne sautent que des mineures, à Tallinn ou ailleurs. Ca prouve bien que l'argent pourrit tout. Mais c'est compter sans Millenium. Jusque là, tout est normal, on respire.

Mikael et Lisbeth se trouvent donc emportés trois tomes durant dans un tourbillon crypto fasciste ou la droite haineuse apparaît enfin sous son vrai jour. Mais nos héros sociaux-démocrates triomphent. Lisbeth fait main basse sur la fortune colossale et mal gagnée du plus méchant des gros en pénétrant le système de sa banque. Mikael, de son côté, pénètre Lisbeth et semble prendre enfin conscience de son schéma corporel. Enfin je crois.

Bref, sur presque deux-mille pages, on navigue de poncif en poncif mais, il faut bien le reconnaître, avec passion tant les histoires sont bien construites, les personnages attachants et le mystère nourri avec patience. L'univers de référence de Stieg m'a fait sourire, c'est vrai, mais son talent de storyteller était exceptionnel.

Cette mort, comme beaucoup d'autres, est un véritable scandale. Lisez Larsson !

Dîner en Ville

riches_heures.jpgLocal ? National ? Européen ? Planétaire ? Galactique ? Universel ? Eschatologique ? Depuis deux mois la presse chauffe la salle en évoquant le « Test des Municipales » et s'étonne aujourd'hui de ce que Sarkozy « politise » un enjeu qui bientôt n'aura de local que le résultat… C'est-à-dire, en fin de compte, le plus important. En d'autres termes, mars 2008 sera la sanction du quinquennat. Tout s'accélère.

Les municipales seront donc un test national et l'argumentaire en sera, en parallèle à la vague réformatrice, une nouvelle politique de la ville dont, sauf conflit majeur avec la cheffe, Fadela sera le porte-parole d'ouverture. Enjeu national, donc, c'est maintenant établi, avec ce qu'il faut de pertes ou de gains potentiels.

Le risque pour le président ? De voir, non pas sa politique, mais son style éméché sanctionné. L'électorat semble en effet agacé par des comportements disons, inhabituels, dans l'exercice de la fonction. Pompidou-Carla, ça aurait moins bien fonctionné. Enfin, je dis ça, c'est intuitif…  Le Français, bien qu'il s'en défende, reste malgré tout un peu poujadiste, un peu chrétien de gauche, peu flambeur, vivons cachés, paysan, méfiant du m'as-tu-vu. Quant à sa rationalité au moment du vote, 2005 a montré qu'il pouvait passer aux oubliettes une constitution européenne qu'il avait à peine lue, simplement pour adresser à l'Élysée un message de mécontentement… Un vol en Falcon vaut-il Bordeaux ou Marseille ? Paris vaut-il une fesse (pardon…). On peut tout craindre, le pire en particulier.

Le risque pour le PS ? En politisant au plan national, Sarkozy contraint la gauche, et le PS en particulier, à inscrire sa campagne non seulement dans un cadre politique général - et donc au cœur du débat idéologique qui l'entrave aujourd'hui -, mais encore dans la guerre feutrée, polie, souriante que se livrent les chefs pour la prise de contrôle d'un appareil moyennement solidaire et le leadership de militants déboussolés et excédés. En tout cas ceux qui restent. Or qui, aujourd'hui, peut parler au plan national des positions du PS ? Personne. L'affaire de la ratification du mini-traité vaut pour run-test du bordel qui préside au débat. Et c'est donc sur l'évidence du vide, sur la division et sur l'obsolescence idéologique que s'épanouiront les conflits de personnes et que se feront les ralliements futurs. Beau programme. Pour la droite.

Une fois encore, Sarkozy ne sera pas l'intégrateur négatif qu'on a voulu construire en 2007 avec le TSS puisque, précisément, le PS se divisera au préalable pour savoir qui de ses hiérarques serait seul en position de gagner contre lui en 2012. Le mot d'ordre n'est plus « Tous contre Sarko » mais « Qui contre Sarko ? » ou, pire, qui est la « Seule personne qui peut battre Sarko en 2012 ». Déjà vu. Ségolène a beau déclarer que 2012 n'est pas le problème, qu'elle n'y pense pas - pas même en se rasant le matin - on sait pourtant depuis le 6 mai au soir qu'elle s'est engagée à emmener la gauche vers d'autres victoires. Quant à la mairie de Paris, on la sait également un bon marchepied.
En ajoutant à cela le quadruple salto du Modem et la politique d'ouverture, on y voit d'un coup beaucoup plus clair…

Mais deux choses en particulier sont nouvelles et intéressantes dans ces municipales.
Tout d'abord, nous verrons si l'expérience accumulée pendant la campagne présidentielle par Désir d'Avenir va payer aux municipales. Autrement dit, l'organisation au plan national des débats participatifs - qui à l'époque en ont fait rire plus d'un -  prend tout son sens au plan local. Or le réseau existe et l'expérience est récente et disponible. Il se pourrait bien que soit là un avantage déterminant pour Ségolène Royal et qu'elle tire enfin profit d'une opération peu crédible et peu rentable en 2007. Bertrand Delanoë a beau arguer qu'il n'a pas attendu l'an passé pour exercer la démocratie locale et participative à Paris, qui donc s'y intéresse à Nogent-le-Rotrou ?  Si la méthode Royal est validée par un succès municipal, nombre d'élus socialistes seront à ses côtés quand il s'agira de se choisir un leader, au congrès. L'UMP, de son côté, excelle dans le show triomphant. Mais pour le reste, j'ai en tête les images pathétiques du débat participatif de contre-attaque organisé par MAM en 2007…

Enfin, je me demande si, à l'instar de ce qui a été révélé en 2007 au plan national, une blogosphère de proximité citoyenne émergera et quel sera son influence. Après tout le cyber-communautarisme local existe déjà et pourrait bien avoir un impact beaucoup plus déterminant dans l'espace borné de la ville. Or la blogosphère est, pour beaucoup de raisons, davantage un levier de gauche.

Vignette : Les très riches heures du duc de Berry ;  Les frères Limbourg ; Vers 1416

Power To The People !

arrow.jpgLes histoires d'amour sont bouleversantes. Elles font que chacun d'entre nous, puissant ou miséreux, sait que la lumière existe pour celui qui la cherche et la cherche avec courage et opiniatritude. On le sait, l'amour frappe sa victime comme l'éclair. Il la laisse muette, nue, révélée à elle-même dans l'immense cathédrale de la vie. Ou dans le Falcon d'un copain. Elle en a le souffle coupé, les appuis flageolants, d'être ainsi roulée comme un pantin, abandonnée à la déferlante de ses sentiments, le visage noyé de larmes, bien dans l'axe des caméras… Ces images de bonheur me transportent. Heureux et en jean, Kheops, Petra, bientôt le Gange, Saint-Pétersbourg, Venise, Pattaya…

Tout cela, vous l'imaginez bien, m'a touché au cœur, comme chaque français, comme vous tous. Car chacun d'entre nous - pour certains secrètement, bien sûr - se sent éclairé par un bonheur si largement partagé. Y échapper, c'est impossible, car la Carla occupe le vide immense laissé par Cecilia dans la presse people, les journaux télé et nos cœurs fragiles et passionnés.  Quant à Ségolène, ne conclut-elle pas son livre sur un appel déchirant ?

Les Verts auront beau calculer le poids de l'amour élyséen en CO2, ou en barils d'énergie fossile, Sarkozy est plus fort. Plus fort que les autres. Qui pourrait en douter maintenant ?
Ségolène
pourra toujours stigmatiser les brutalités sociales de son tombeur en sillonnant les banlieues, lui, l'homme de tous les paradoxes, de tous les contrepieds, se met à la colle avec une immigrée.
La presse est inquiète pour son indépendance ? Il lui fait cadeau d'un feuilleton magnifique qui boostera les ventes au moment où la refondation du PS commençait à piétiner un peu.  
La terrasse du Café de Flore pourra s'inquiéter d'une dérive impériale chronique, le voilà qui convole avec une électrice de Ségolène. L'ouverture, ça n'est pas une illusion, il la pratique à fond, jusque sous la couette.
Même Aubade reculerait devant une telle dentelle… leçon de séduction 2008 : se concentrer sur l'Elite .
L'élite mondiale, en particulier. Les copains peuvent toujours s'aligner… Allez chérie, grouille, on part au G8, tu prends ta gratte et on s'arrache. On leur en poussera une après le dîner. On leur fait un Robert Johnson, ça va casser la Barrack… ah ah ah…. Hilarant…
Un orfèvre. Je vous dis, un orfèvre. Et la presse dit qu'elle va produire un nouveau CD. En août, en plein début de grossesse, à tous les coups. Elle le sort chez Naïve, comme le premier, ce label qui la désigne si bien. Après Raphaël (plink-plonk), elle compose déjà Nicolas (bling-blong).

Mais voyons les choses sous un autre angle. Que fait donc Sarkozy sinon exprimer en toute simplicité l'un des tropismes culturels les plus caractéristiques du pays : le sens de l'exception et du luxe. Aurait-on oublié que la France est le pays de LVMH, de PPR, du Comité Colbert, de Chanel et de Dior ? Le Falcon n'est-il pas la Rolls de l'aviation d'affaires ? Ariane 6 la star des lanceurs ? Le TGV le pur-sang du rail ? Qu'elle soit industrielle, commerciale ou intellectuelle, la France s'aime dans l'exception et le luxe. Chacun aspire aux privilèges. Ceux qui y accèdent signent leur « distinction ». La presse indienne se régale à l'idée de voir Carla débarquer avec le chef, notre presse boude son bonheur… mais fait quand même ses ventes. Peut-être Nicolas prend-il un risque sondagier très passager en exprimant ouvertement ce que la tradition française invitait autrefois à masquer. Mais le monde change, le luxe discret de l'élite appartient au passé, l'ostentation claironnante des people est notre quotidien.

Et justement, Lennon, dont je parlais il y a peu, chantait Power To The People. Et je crains que nous n'ayons fini par marcher dedans.  

Ce qui fait qu'il me fallait aussi réagir. Et puisqu'en ce moment la mode est aux variétés, je nous ai concocté, en l'honneur du jeune couple, rayonnant, la reprise d'une émouvante chanson de Claude François, ce proto-people hyper coiffé, visionnaire et révolutionnaire au point de mourir dans son bain comme Marat -  et de créer en son temps sa propre agence de mannequins avec un sens aigu de la transformation du politique.

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Le Gab à la basse.

2008, année de tous les plaisirs

delices.jpgDe 2007, je garderai un bon souvenir.
La première manche Sarko Ségo, ces pages pour mettre un pied dans la digisphère et commenter le match, un livre primé, des rencontres belles et inattendues à la République des Blogs… Mais au-delà de ces vignettes un peu simples, la prise de conscience d'un tsunami culturel dont nous ne mesurons pas encore l'impact, mais qui conditionne déjà nos vies, je veux dire celui du basculement du monde politique dans un hédonisme de circonstance. J'en veux pour preuve deux faits qu'une fois encore je choisis d'extraire de l'agenda de nos deux héros.

D'abord le livre de Ségolène, dont je suis heureux d'être la plus belle histoire. Mes enfants me l'ont offert pour Noël avec, je le soupçonne, le secret espoir que je sois davantage conquis par sa plume que par, disons, sa séduction naturelle. Je l'ai donc lu en méditant face aux marées opiniâtres du Bassin d'Arcachon. Il a fait beau, merci. Dire que j'ai aimé serait excessif. J'ai trouvé qu'elle écrivait bien. Mais l'a-t-elle vraiment écrit ? Peu importe. Mais le 26 décembre vers 17h30, alors que je luttais contre le sommeil, je suis tombé sur ceci, page 99 : « J'ai perçu la misère et la colère dans les rues de Gaza. J'ai compris la souffrance des Israéliens face à l'impasse dont ils veulent sortir. Je les ai rencontrés, ces jeunes libanais, palestiniens, israéliens, je les ai écoutés et j'y ai pris un plaisir rare. » On sent que c'est dit sans la moindre hésitation palpébrale. La belle reçoit la misère du monde avec énormément de plaisir, un plaisir au moins équivalent à celui de la blonde qui, justement, se régale à la télé en croquant dans ses griottes aux soirées de l'ambassadeur. On imagine l'orgasme - la mère des plaisirs - d'une visite dans les faubourgs de Dakar ou dans les villages sinistrés du Bengladesh…  Après tout, l'accès au plaisir est une chose très personnelle, très intimes, très secrète et passer d'un premier secrétaire désespéré à un jeune libanais qui l'est tout autant peut faire du sens.

Bref, plaisir pour plaisir, nous voilà devant les informations un soir de la fin décembre et le journal débute sur Sarko visitant les pyramides, en voyage officieux, avec Carla. Ils marchent tous deux, jeunes, modernes, décomplexés, en jean, sur le grand escalier de pierres millénaires et l'ex de Raphaël (plinc-plonc) se retourne pour faire un petit cliché de son nouvel ami avec le Nikon qu'elle a trouvé dans le Falcon du tycoon. Comme elle veut que la photo soit réussie, elle s'arrête. Nicolas, lui, avance. Elle prend la photo, s'assure d'un regard que les télés de monde entier ont bien documenté la scène et regarde le résultat sur son appareil. Pendant se temps, Sarko l'a rejointe et passe à côté d'elle et, hop, petit geste qu'il faut avoir saisi, il lui met la main au cul, les Ray Bans bien dans l'axe. Comme ça. Y a pas d'autre mot. Pas la méchante claque genre viens poupoule, bouge moi un peu ces pastèques, non, un petit mouvement de la main, juste un tendre rappel, style vivement l'hôtel…

Voilà donc le fait, la tendance lourde, le retour tout monarchique du "bon plaisir" dans le champ politique. Régression ? Évolution sociétale ? Le plaisir s'affiche aussi bien dans les transports mystico-pompiers de la candidate que dans le rutilement incessant du président qui, ayant consommé en six mois à peine quelques uns des paradigmes du luxe (yacht, jet, Cap Cod, happy fews, mannequin) n'a plus qu'à s'acheter une Telecaster pour rivaliser vraiment avec les plus beaux moments d'Elvis. On me dira, ça ne date pas d'hier et Giscard avait ouvert une voie que ses successeurs n'ont pas dédaignée. Certes. Mais discrètement, avec retenue. Aujourd'hui, l'exultation des sens fait partie du discours politique, le réchauffe, lui donne la chair et l'immédiateté qui lui manquaient quand Couve de Murville parlait du monde ou quand Edgar Faure parlait des femmes. L'inversion s'est produite en 2007. Là où le politique maîtrisait la consommation des plaisirs, la consommation des plaisirs phagocyte le politique. Visez l'émotion, le sens n'est plus l'essentiel.

Donc principe de plaisir oblige, à mon tour de faire un petit cadeau de fin d'année. Une chanson, faite à la maison, qui n'a aucun sens politique, juste un cliché sur la nuit du côté du Seaport, Downtown Manhattan…  j'en mettrai en ligne quelques unes en 2008, une année où je serai moins présent sur le blog.

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Bonne année à tous.

Vignette : Le Jardin des Délices (détail) ; Jérôme Bosch ; vers 1480 ; Musée du Prado, Madrid