Permanence

 


Voilà, certaines choses ne devront pas changer, comme le goût des Carambars et des Pailles d'Or, la lumière éphémère des politiques, le tranchant d'un couteau économe, les histoires de toto, les peurs de l'enfance sur le trajet de l'école, l'odeur des pins, l'orage qui approche, la nuit, l'éternité monstrueuse de certaines voix, comme celle-ci, avec qui je vous laisse, qui emplit de larmes les yeux des meilleurs d'entre nous, je vous laisse donc, je pars une dizaine de jours vérifier la permanence du bleu entre Paros et Patmos, entre Méduse et Circée, entre Ouzo et Metaxa… 

Apparemment, il y a du vent dans les Cyclades.

Vignette: Nina Simone à Montreux; Little Girl Blue

Vérité des femmes

cuisine.jpgUn thème difficile, qui nous concerne tous et qui caractérise le blogo-risk-taker véritable, le cyber-kamikaze, le type qui s'expose vraiment. Ca s'appelle risquer la moitié de son tapis. Statistiquement parlant.

Ségolène a ouvert la voie alors que, sondage JDD aidant, en novembre 2006, il était acquis qu'elle gagnerait « puisqu'elle était une femme ».

Parlons donc des femmes. Difficile. Il y a tant à dire sur le gynécée mental qui nous habite. Je pourrais commencer par Kiev, tiens, où je suis pour trois jours, une ville qu'elles arpentent comme le blé la campagne, blondes, souples, slaves et déterminées, à sillonner Hrescatik. Je pourrais aussi parler des cariatides trépidantes qui m'ont soutenu à leur manière - des pans entiers de ma vie : Janis Joplin, Joan Baez, Nina Simone, Marie-France Garaud, Patti Smith… Billie Holiday… Cherchez l'intruse. Celles-là, elles ont tordu le siècle sur les années charnières où la musique a basculé, ces années miennes. Où bien d'autres, femmes, filles, mères, sœurs, ex, collaboratrices, étrangères entrevues dans la porte à tambour du temps qui passe ou celle d'un hôtel de Macao - de toute façon elles sont partout, bien assurées sur les tréteaux du double X .

Donc parlons d'elles et cela nous ramène naturellement à Carla.

Carla Bruni Sarkozy, dite CBS dans les studios, la plus major des indépendantes, signée par Naïve, label indépendant qui sortira bientôt son deuxième opus. On la dit en studio en ce moment avec Dominique Blanc-Francart comme ingénieur du son. Ca devrait sonner. Lancement et carton mondial assuré. Or, j'avais une demi-heure à tuer à Saint-Germain, il y quelques jours, une parenthèse spatio-temporelle qui conduit presque automatiquement à osciller entre une visite rêveuse chez La Perla, d'un côté du boulevard, et une déambulation rêveuse dans les rayons de La Hune, de l'autre. Des deux options, j'ai choisi la deuxième, je veux dire la Hune. Enfin, je me comprends. C'est ainsi que j'ai découvert le livre de Pascale Clark. C'est le titre qui m'a accroché : « Après, Fred Chichin est mort ». J'ai feuilleté pour savoir après quoi, et je suis tombé sur ça : « Elle avait surtout croqué des connus pour ceux non exhaustifs qu'on lui connaissait, l'ex top modèle n'était pas un modèle de vertu, après tout la belle faisait ce qu'elle voulait de son cul, aucun mal à se faire du bien, demandez donc à ses ex. ». C'est écrit par une femme. Pas par Bigard. A propos d'une autre femme. CBS. Choqué, j'étais, sans bien comprendre ce que ce pauvre Chichin venait faire dans ce règlement de compte au sérail.

Je me suis demandé pourquoi cette Clark, dont je ne savais rien, déversait ainsi un fiel de bréhaigne conservatrice du Chesnay sur l'Élue de l'Élu. Règlement de compte ? Dans mon souvenir, Carla avait davantage fait dans le Jagger que dans le Chichin. Jalousie de femme contrefaite ? Vrai, Carla ni ne louche ni n'a le pied varus. Mais Clark, pourtant souvent hors champ, n'est pas mal non plus… J'ai feuilleté le livre. Douloureux, décousu, très en colère contre Sarko dont la rupture n'a pourtant pour rien à voir avec l'équarrissage amoureux qui fait sangloter et renifler l'auteur dans la salle d'embarquement d'un aéroport au retour du festival de Canne. On souffre avec elle, mais qu'est-ce que CBS et NS peuvent bien y faire ? Pourquoi tant de haine ? Rêveur, j'ai reposé le livre. Je l'ai acheté depuis. Pour voir.

Et je me suis rendu compte qu'au cours des quelques mois où nous avons tous poussé de petits cris et battu des mains en suivant l'idylle élyséenne, les commentaires les plus virulent - ceux du moins que j'ai retenus - ont toujours été proférés par des femmes. Très peu d'hommes se sont laissé aller à des « Cette pute variqueuse… » pour décrire l'acrobate devenue PDF (Première Dame de France). Le commentaire masculin, dans l'ensemble, est resté dans la ligne qu'on sait. Mais côté féminin, la surprise est totale. Trente années de d'émancipation pour en arriver au radical « Cette salope, cette voleuse d'hommes… », quelques mots qui fleurent bon la province et l'adultère bourgeois… Au fond, Pascale, parfait symbole de la subversion mondaine, version télé parisienne et cryptée, retrouvait dans le drame un fragment intact de sa nature profonde et, en situation de crise, en revenait aux fondamentaux. Elle sort ses griffes.

Finalement, l'émergence des femmes dans la politique n'a jamais été aussi sensible. Mais qui anticipait qu'avec elles s'imposeraient aussi les couples ? Adultère hollandais, qui nous vaut les mises au point matrimoniales de l'ancienne candidate… Yoyo affectif et remariage d'une Cecilia plus glaçante que le papier qui la porte… Coups de foudre élyséens et défilé à Londres… on se dit que, oui, la politique a changé. Peut-on dire qu'elle se féminise ? Qui répondra ?

Pas Chichin, en tout cas…

C’est juste que je n’ai pas le temps…

… mais ça va venir. Un billet à haut risque. Sur les femmes. Promis. Un pari insensé, extravagant… un truc à m'attirer cela !
A+

Flying

flying.jpgLes performances érotico-sanitaires et nocturnes d'Emmanuelle dans les toilettes exigües d'un Jumbo des seventies ont ouvert une page inédite dans les anales du transport aérien et du contorsionnisme sexuel. Si j'ose dire. Même Houdini aurait renoncé. Déjà compliqué de se laver les dents dans ce bocal, pour le reste… Mais le vol de nuit, quel qu'en soit le scénario, reste un moment suspendu, un no man's time compressé vers l'est, distendu vers l'ouest, un huis-clos où le repli sur soi vaut pour loi commune, solitude dans la cabine obscure traversée par les fantasmes des uns ou les turbulences splanchniques des autres. Il y a une magie spéciale des vols de plus de dix heures. Chacun est là et las, calé dans son siège, un œil discrètement rivé sur un film inavouable, l'autre sur la toupie déréglé du temps. On enfile les fuseaux horaires, une jambe après l'autre, on attache sa ceinture.

Après deux semaines d'aller et retour (France-US-Brésil-France-Chine-France), le passage à l'heure d'été, dimanche matin vers 20 heures, m'a fait rire nerveusement dans mon lit, tout seul à la campagne… Changer d'heure, encore… Mon coucou intérieur est en RTT.

On dit du voyage qu'il est un art. Tout en maîtrise. A l'écoute de son corps, on doit être. Personnellement, j'y crois. Ainsi, j'investis beaucoup dans la préparation. Pour un vol du soir, retour de Shanghai, lundi dernier, je commence l'entrainement vers 16 heures. La préparatrice du jour s'appelle, Sissi, oisillon expert du Sichuan, star du Full Body Massage à 320 RMB, une heure de tortures atroces à l'huile chaude, pratiquées avec commisération, certes, mais détermination. Sissi a fini en me sautillant sur le dos, en faisant claquer une à une chacune de mes vertèbres de ses petits talons pointus… J'ai fini par avouer un vague penchant bourgeois-spéculateur-contre-révolutionnaire… Elle a eu l'air content. 320 RMB plus tard, donc, me voilà à claudiquer sur le trottoir, à essayer de retrouver mon souffle et le chemin de l'hôtel. Mais Sissi me hèle et me rattrape, vous avez oublié ça, Sir… Ah oui, une omoplate. Bien sûr… Me semblait bien… Je sens que je vais en écraser dans l'avion.

Taxi vers Pudong Airport, check in, lounge et on embarque. Arrivent les hôtesses, Kerozène-Baby-Dolls, Icônes Glacées pour Haut Potentiels fatigués qui soulèvent une paupière déjà lourde et turgide au passage d'une croupe bleu nuit, alors que la radio du bord débite son récitatif, PMC à vos portes, armement des toboggans (Helter-Skelter, She's Coming Down Fast), vérification de la porte opposée, décollage dans une minute…. Banzaï.

Dîner à bord et combat victorieux avec une pièce de bœuf bouillie qui a résisté longtemps. Je l'ai matée, la carne, mais un doute affreux m'a pris en voyant l'hôtesse chercher désespéremment l'éponge du bord… Hop, un coup de Grave pour faire passer le Stilnox.

Mais bingo de chez bingo ! J'ai été surclassé, un vrai lit avec une couette et un pyjama, l'hôtesse s'assied gentiment à mon côté, accepte de me lire Caroline à la Ferme en caressant mes boucles, elle sourit en fredonnant… Dieu que j'aime la compagnie nationale. Ce soir, en tout cas.

Commence la nuit, sibérienne et doublement glacée à l'extérieur, globalement impersonnelle dans le flying dortoir, la longue parenthèse incertaine et concentrée du vol commence vraiment.

Good Night, Sir.

Vignette : aube, retour de Rio