Flying

flying.jpgLes performances érotico-sanitaires et nocturnes d'Emmanuelle dans les toilettes exigües d'un Jumbo des seventies ont ouvert une page inédite dans les anales du transport aérien et du contorsionnisme sexuel. Si j'ose dire. Même Houdini aurait renoncé. Déjà compliqué de se laver les dents dans ce bocal, pour le reste… Mais le vol de nuit, quel qu'en soit le scénario, reste un moment suspendu, un no man's time compressé vers l'est, distendu vers l'ouest, un huis-clos où le repli sur soi vaut pour loi commune, solitude dans la cabine obscure traversée par les fantasmes des uns ou les turbulences splanchniques des autres. Il y a une magie spéciale des vols de plus de dix heures. Chacun est là et las, calé dans son siège, un œil discrètement rivé sur un film inavouable, l'autre sur la toupie déréglé du temps. On enfile les fuseaux horaires, une jambe après l'autre, on attache sa ceinture.

Après deux semaines d'aller et retour (France-US-Brésil-France-Chine-France), le passage à l'heure d'été, dimanche matin vers 20 heures, m'a fait rire nerveusement dans mon lit, tout seul à la campagne… Changer d'heure, encore… Mon coucou intérieur est en RTT.

On dit du voyage qu'il est un art. Tout en maîtrise. A l'écoute de son corps, on doit être. Personnellement, j'y crois. Ainsi, j'investis beaucoup dans la préparation. Pour un vol du soir, retour de Shanghai, lundi dernier, je commence l'entrainement vers 16 heures. La préparatrice du jour s'appelle, Sissi, oisillon expert du Sichuan, star du Full Body Massage à 320 RMB, une heure de tortures atroces à l'huile chaude, pratiquées avec commisération, certes, mais détermination. Sissi a fini en me sautillant sur le dos, en faisant claquer une à une chacune de mes vertèbres de ses petits talons pointus… J'ai fini par avouer un vague penchant bourgeois-spéculateur-contre-révolutionnaire… Elle a eu l'air content. 320 RMB plus tard, donc, me voilà à claudiquer sur le trottoir, à essayer de retrouver mon souffle et le chemin de l'hôtel. Mais Sissi me hèle et me rattrape, vous avez oublié ça, Sir… Ah oui, une omoplate. Bien sûr… Me semblait bien… Je sens que je vais en écraser dans l'avion.

Taxi vers Pudong Airport, check in, lounge et on embarque. Arrivent les hôtesses, Kerozène-Baby-Dolls, Icônes Glacées pour Haut Potentiels fatigués qui soulèvent une paupière déjà lourde et turgide au passage d'une croupe bleu nuit, alors que la radio du bord débite son récitatif, PMC à vos portes, armement des toboggans (Helter-Skelter, She's Coming Down Fast), vérification de la porte opposée, décollage dans une minute…. Banzaï.

Dîner à bord et combat victorieux avec une pièce de bœuf bouillie qui a résisté longtemps. Je l'ai matée, la carne, mais un doute affreux m'a pris en voyant l'hôtesse chercher désespéremment l'éponge du bord… Hop, un coup de Grave pour faire passer le Stilnox.

Mais bingo de chez bingo ! J'ai été surclassé, un vrai lit avec une couette et un pyjama, l'hôtesse s'assied gentiment à mon côté, accepte de me lire Caroline à la Ferme en caressant mes boucles, elle sourit en fredonnant… Dieu que j'aime la compagnie nationale. Ce soir, en tout cas.

Commence la nuit, sibérienne et doublement glacée à l'extérieur, globalement impersonnelle dans le flying dortoir, la longue parenthèse incertaine et concentrée du vol commence vraiment.

Good Night, Sir.

Vignette : aube, retour de Rio