Jouer pour perdre : bonheur de l’échec

nicolas2.jpgUne grosse dizaine de jours dans les Cyclades, un bon vent, une mer belle, un ciel pur, un bon voilier, 10 îles abordées, des villages blancs et bleus, des nouilles, du poissons, des nouilles, de la feta, des nouilles, des tomates, des sucres lents, merci, pas d'infos, pas de journaux, rien sur Sarko, rien sur le réchauffement, rien sur Barrack, pas la moindre leçon de Sustainable Development ou de Développement Durable signée Total, Exxon, GDF, EDF, Danone, Coca Cola, United Technology, Tata, Mittal, Région Poitou-Charente - tous ces nouveaux amis de Bové qui se fardent de vert à longueur de spots et de communiqués - et je pensais donc (en sirotant un Ouzo sur la petite place de Chora, à Patmos) qu'en rentrant je trouverais le Grand Défraîchi un peu refait au tapis des sondages… mais non, il plafonne à 40% en état de Sustainable Stagnation, nouveau concept élyséen. Le président a la gueule basse et il s'y tient. C'est du durable, du sérieux, comme Carla.

J'ai compris que la presse s'interrogeait sur l'énigme. Comment passe-t-on de 65% de satisfaits à ce médiocre 38% qui fleure le PSG, la relégation en seconde div, le tir dans l'axe du pied. Comment un virtuose de la séduction en politique, qui a fait ses preuves sous la mitraille en 2007, peut-il jouer si faux un an plus tard et vider à moitié la salle qui l'a porté aux nues ? Pourquoi a-t-il joué et perdu si vite ce qu'il avait mis quinze années à bâtir ? Quelqu'un d'aussi volontaire n'obtient-il pas toujours ce qu'il désire ? Sans doute si. Et justement, si l'énigme était là?

De même que le joueur compulsif joue dans la certitude haletante de la perte - seule façon de renouveler le désir du gain - et ne gagne finalement que par le plus grand des hasards, je me demande si le politique ne s'oblige pas à un long apprentissage de la chute, de la mort, pour en reculer les limites à chaque fois qu'il est à terre et qu'il lui faut se relever, groggy, certes, mais vivant. Une stratégie psychologique inconsciente mais tenace. Une "névrose obsessionnelle déterminant des comportements d'échec" comme on le dit au Bar des Amis… Jaurès - Freud, un aller simple, merci. Mis à part Pompidou, porté au pouvoir par l'orgueil et la mauvaise humeur de son chef, force est de constater que tous les présidents de la cinquième république ont connu ces moments où, ayant encaissé le coup de pelle à demi fatal d'un ami politique de vingt ou trente ans, il leur aura fallu se relever péniblement, se masser la nuque et repartir au taf. Mitterrand, gagnant parfait après de si nombreux échecs et de si médiocres avatars, se sera même fabriqué un ennemi intime pour le ronger de l'intérieur tout au long de ses deux trop longs septennats. Les Sisyphe élyséens ne jouiraient en fin de compte qu'en remontant la pente - soulevés par les trépidations libidinales de la lutte - mais redouteraient le sommet, ce lieu insupportable de la petite mort, étroit et fini comme un trône où la bête assouvie s'ennuie, où rien n'est simple, où le temps devient lent, où l'on meurt durablement. La carrière politique et la campagne électorale ne seraient-elles qu'un long passage dans la piscine probatique ? C'est après que la bête est sacrifiée.

Certains ne s'en relèvent pas. Rocard, Chaban, Giscard, Balladur, Royal peut-être… ceux-là ont perdu trop de sang ou ne cicatrisent pas assez vite, ou ne sont pas d'assez gros mangeurs, d'assez grands baiseurs, ont trop d'amis…
Je ne connais pas Sarkozy mais je peux imaginer qu'il retrouve aujourd'hui dans le discrédit ce qu'il a perdu hier en gagnant. Nous verrons ce qu'il fera du Désir.

Et qui paiera.

En passant - et parce que las ramblas sont ce qu'elles sont - il faut visiter le blog de Llibert Tarrago, Les Trottoirs de Barcelone . C'est superbe. D'autre part, Hugues Serraf, de Com-Vat , vient de publier son désopilant (Petites) Exceptions Françaises , à lire absolument, sur les tropismes gaulois qui font de l'Hexagone un lieu à part, dont on rit hélas aujourd'hui comme on riait autrefois de Moscou et de sa tristesse bureaucratique et planifiée…

Commentaires (18) to “Jouer pour perdre : bonheur de l’échec”

  1. Pompidou aussi a eu sa traversée du désert… qu’il s’est dépêché d’abréger !

  2. Frédéric Bon et Michel-Antoine Burnier ont écrit en 1986 un excellent petit bouquin “Que le meilleur perde, éloge de la défaite en politique” chez Balland qui explique à quel point le pouvoir est un fardeau insupportable et tente de décrypter les comportements souvent peu compréhensibles observés.

  3. @Toreador, vrai, pas très longue…
    @J@@, merci, voici le lien

  4. Cher Monsieur Gancel,
    Voilà maintenant quelques mois que je suis en toute discrétion vos superbes billets et me régale de votre plume fort élégante. J’ai eu le “privilège” d’essuyer avec vous une insulte matinale rapidement balayée - il n’y a que la vérité qui blesse ! - et m’étais promis de faire exception à mon mutisme pour y réagir sans tarder… vous avez été plus rapide que moi !
    Aussi me contenterai-je d’une simple question en hommage à votre brillant esprit : à quand l’ouverture par vos soins d’un cabinet cosy pour analyser sur divan de velours les agissements retors de la gente humaine que vous savez si bien mettre en mots ? Je ferais volontiers à cette occasion le voeux pieux d’une humble mise à nu de nos hommes politiques par eux-mêmes, mais j’ai bien peur de pêcher par excès d’optimisme…
    F.Léotard qui dort semble-t-il bien mal depuis une certaine élection amorcerait-il, avec la sensibilité que lui a offerte en cadeau d’adieu son frère trop tôt disparu, une certaine brèche dans ce monde de brutes ?

  5. @Lolotte. J'ai effacé le "GROS CONNARD" de ce matin en découvrant que ce commentateur lapidaire était un habitué des blogs et qu'il n'y avait rien de personnel là-dedans, et donc rien de très intéressant à relever. Je connais mal Léotard. Mais tout est possible, les politiques sont rarement complètement morts.

  6. De François Léotard, ouvrage décapant sous forme de pamphlet, un brin dérangeant : “J’ai voté Nicolas Sarkozy, mais je dors mal depuis”… jetez-y un oeil, quelque chose me dit que, entre autres choses, sa description des femmes dont s’est entouré “notre” président vous ravira !

  7. J’suis d’accord Lolotte , on se régale de votre plume. Pour le reste c’est possible, Charles. Mais il y a quelque chose de profondément abimé dans l’ image de sarko que la durée du quinquennat ne devrait pas lui permettre de surmonter : il est méprisé.

    En fait, son problème c’est précisément qu’il n’a que peu connu l’échec avant. Ce qui l’a amené, en fait, à faire ses 9 premiers mois dans un état d’ébriété psychologique croissant jusqu’à la gueule de bois courant janvier : fausse couche.

    De plus, manifestement habité d’un complexe issu d’un croisement entre l’usurpateur et l’imposteur, il ne trouve d’apaisement que dans une sur-agitation de son concept un peu creux de “réforme” à tout prix, comme une justification permanente , une relégitimation , entre deux coups de colère impuissante envers ses prédecesseurs et ses collaborateurs !

    Vraiment fascinant comme, à l’inverse de tous les autres qui se sont heurtés à de vrais obstacles extérieurs, lui, aura réussi sa chute complètement gratuitement : un artiste.

    Finalement, effectivement, il est à présent à sa juste place : celle qui l’arrange assez et qui lui va bien : celle de quelqu’un qui n’a jamais eu la vision qu’il faut aux chefs . Il est au fond du trou, les caisses sont vides, et la crise est là : puisque nous n’avons plus de choix possible (ouf, en fin de compte,ça soulage), bricolons des réformettes , même non nécéssaires ou nuisibles : il faut tout essayer ! .
    Oui finalement , les évènement le dominent et il retrouve là, le maître qu’il lui fallait.

    PS/ Donc : si “GROS CONNARD” avait eu une connotation personnelle vous mettant en cause , et permettant de ce fait une analyse interessante , vous l’auriez alors laissé … ;)

  8. Méprisé, absolument, et c’est bien là que le bas blesse : s’il a magnifiquement su berner son monde, il ne peut décemment plus l’envisager à la place qu’il occupe aujourd’hui… il a mis tellement d’acharnement, notre roi du moulinet, à accéder aux hautes sphères de la vie publique, option people comprise. Après l’ébriété du petit garçon qui se saoule de son joli jouet gagné à la force du poignet (reconnaissons-lui cela, au moins), comment échapper à la gueule de bois ? Bon sang mais c’est bien sûr : en endossant prestement le costume de petite victime à plaindre… Mais voilà, le triste sir est à la tête de 60 millions de petits pingouins qui comptent sur lui pour un peu plus que du bricolo clownesque, et pas uniquement en bons chauvins étriqués soucieux de préserver leurs petites frontières ! Avec tout le respect que je vous dois, Oppossum… à sa juste place dites-vous ? Je n’ai pas pu me résoudre à voter Sarko, je n’ai pas plus pu me résoudre à voter Ségo, ce fut cornélien et douloureux, mais j’ai donc laissé faire… et je n’ai depuis jamais retrouvé le doux réconfort des bras de Morphée, perdu entre les deux tours.

  9. Et si nous attendions les resultats des premieres reformes avant de juger notre President… Sa popularite n’est pas le sujet! La situation de la France est bien la question posee! Comment ne pas s’inquieter de voir que les conservateurs sont de “gauche” et les reformateurs de “droite”! Notre pays va droit dans le mur si nous n’agissons pas! Combattons les idees et evitons de tomber dans le piege de la mediatisation. Si Nicolas Sarkozy ne reussit pas a faire bouger la France, nous risquons vite de devenir un grand parc d’attractions pour retraites. Quelle perspective?

  10. @Alexis. J’aimerais que vous ayez raison. Mais qu’il y ait encore un PC en France ou que le débat continue sur les 35 heures, tout cela montre bien qu’une catastrophe avérée peut encore trouver crédit aux yeux de ses supporters… Ainsi, la question de la perception, de la fidélité ou l’identité politique, et donc de l’opinion, sont devenues centrales, en particulier dans une société conduite par les médias. On peut s’en plaindre, mais c’est ainsi.
    @Lolotte. Sarkozy donne l’impression d’être une boussole au pôle nord. On finit par se demander si, au-delà du projet personnel qui l’a animé un temps, le projet politique n’était pas simplement celui de ses conseillers… Les initiatives dérisoires et émotionnelles qu’il a prises sont très déroutantes (enfants juifs, esclavage, lecture Guy Môquet etc…)
    @Oppossum, méprisé après avoir été haï. Sans doute pire. Mais s’il sait protéger Fillon, les socialistes étant ce qu’ils sont, un deuxième mandat est à portée de main. Et J-F Kahn continue à faire des ventes.

  11. Quel bonheur de te lire à nouveau :))).
    Mes projets avancent (mais je ne publie rien pour l’instant) en passant….
    Merci pour les liens des Ramblas :)
    Sinon…. idem 10 jours sans infos, qu’est ce que ça fait du bien ;)

  12. Le mécontentement est le premier pas vers le progrès d’un homme ou d’une nation. (Oscar Wilde)

  13. Le hussard ne s’intéresse qu’à la conquête. Pour trouver le dur désir de durer il faudrait qu’il devienne intendant…

  14. Qu’il trouve un pied considérable à démentir ceux qui le disent fini ne serait pas totalement inconcevable, indeed. L’enjeu est tout de même de tenter de finir le quinquennat en haut d’un cycle. S’il veut poursuivre le jeu.

  15. Koz, il n’y a pas se mémoire en politique, tout est donc possible. Un deuxième mandat, un troisième, Vanessa Paradis…
    Lau, ah Lau… alors ces valises?
    Marie-Hélène, pour l’instant l’intendant Fillon s’en sort assez bien…
    Pepito, la France, un pays de progrès, plus de doutes…

  16. @ charles, Alors si l’histoire se répète, Fillon sera président !

  17. @ Alexis, la France est bien un paradis pour les Britanniques en retraite…
    Un véritable Disneyland serait réellement un projet interessant !
    Sans ogm et industrie polluante.

  18. @Louis + Alexis, oui. Mon sentiment est que Besancenot ferait fortune en associant les Tour Operators anglo-saxon à ses meetings. Qui ne rêve pas, chez eux, avec un soupir de nostalgie, d’assister à meeting avec de vrais trostskistes, qui y croient encore, qui ont su préserver le dialecte… Le gisement touristique est monstrueux, mais reste inexploité.

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