Les ichors de la peur

bono.jpgLe « principe de précaution » est partout. Pensez-y maintenant. Êtes-vous sûr d'être bien assis(e) ? L'avez-vous vérifié ? Quelles sont les garanties qu'offre l'industriel qui a produit votre chaise ? Avez-vous consulté un avocat avant de l'acquérir ? La luminosité de votre écran n'est-elle pas de nature à endommager votre surface rétinienne ? Qui paiera ? Vos métacarpes sont-ils bien dans le prolongement de l'avant-bras lorsque vos doigts virevoltent imprudemment sur votre clavier ? Avez-vous désinfecté le frigidaire ? Vérifié les clauses d'exclusion de votre multirisques habitation ? L'inconséquence est partout. Il faut vérifier, anticiper. Pour les générations futures. L'inventeur du cassoulet se verra un jour reproché l'assassinat de la couche d'ozone. Le maire de Castelnaudary fera acte de repentance.

Il ne date pas d'hier, ce principe. Déjà nos parents - pour les plus modernes d'entre eux - nous conseillaient de prendre nos précautions afin qu'un slow trop torride, conclu habilement dans les fougères du parc avec une amie d'un soir, ne se termine la bague au doigt, un petit dans le couffin. Depuis il a ruisselé, partout, et sa propagation systématique, tous champs confondus (politique, administratif, scientifique, culturel…), achève ce qu'il restait de capacité d'initiative à un occident dominé par la peur. On tremble de tout, et pour tout. Jacques Attali a fait scandale en octobre 2007 en osant le mettre en question, le principe. Quel manque de précaution ! C'est tout Jacques…

Je suis frappé par le fait que l'émergence et la montée en puissance dudit principe s'accompagnent de quelques autres tendances lourdes qui toutes me semblent corrélées. La progression régulière de la peur, naturellement, et la « surcharge émotionnelle » qu'elle provoque. Elle est partout, et partout commentée. On voit d'ailleurs émerger, trente ans après les USA, un formidable marché de la sécurité, du digicode, inimaginable il y a trente ans, à la prolifération méristématique des caméras de vidéosurveillance… On ne se rend plus dans un espace public sans qu'un type - qui sirote un calva devant 47 écrans - ne se dise, tiens, il est allé chez le coiffeur. Un fond de commerce prometteur s'est ouvert, politique et économique. Paradoxalement, le candidat le plus sécuritaire, il y a un an, était celui dont on se devait d'avoir peur. Il est passé.

Et cette augmentation exponentielle de la peur, fondée sur une insécurité réelle pour les uns, sentimentale pour Lionel, n'est-elle pas le symptôme d'un mal plus profond : l'affaiblissement du lien social et par conséquent de la puissance collective qu'il garantit ? Sans même s'appesantir sur l'ilotage mafieux des citées par les bizeness-boys, force est de constater que toutes les structures qui avaient pour fonction de réguler massivement les affects - et donc la violence - de la société toute entière, se sont effritées avec le temps : syndicats, églises, partis politiques… Les statistiques ont eu raison du collectif. Elles ne sont jamais que l'accumulation rangée de positions individuelles et non pas ce qui les relie et leur donne une chaleur.

Quant à la disparition du lien social, n'est-elle pas le contrecoup d'un d'individualisme exacerbé, d'émotions flottantes, manipulées, qui ne peuvent mener qu'à la peur de l'Autre, cet enfer porteur de toutes les menaces, vecteur de toutes les violences (l'Autre le plus accessible étant naturellement celui qui n'a pas le même passeport, pas la même peau, pas la même confession).

Cet Autre repoussoir, il faut le sublimer. On en cherche donc un qui soit acceptable, imaginaire, un Autre fascinant, rassurant, tenu à distance mais familier, un personnage, sur quoi rêver sans risque, cantonné à l'espace et l'économie virtuels du monde digital. Un Autre consommable, en somme. Dès lors, tout est en place pour faire émerger le produit économique et social le plus pathétique qu'ai connu l'occident : la souveraineté intellectuelle, culturelle et sans partage de la Presse-People, ce presse-citron industriel dont la raison d'être est de cristalliser, en la détournant, la fébrilité voyeuriste qui paralyse une société noyée dans la badauderie. Un écran, qu'il soit celui de l'ordinateur ou de la télé, ça s'allume et ça s'éteint. Aucun cyber-communautarisme n'a à mon sens remplacé le réel d'une relation.

Personne ne semble échapper à ce flot de sentiments packagés. Ainsi, l'Express titre-t-il cette semaine : « Pourquoi ils se détestent » . Il s'agit de Fillon et Sarkozy. Non pas un président et un ministre, mais deux personnes et leurs états d'âme… Personnellement je ne savais pas qu'ils se détestaient. A vrai dire je n'ai sais toujours rien. Pour deux raisons : d'une part je n'ai pas acheté le journal - tant qu'à lire la presse de caniveau, autant lire l'authentique, Gala, Closer, Public, Marianne - et d'autre part les difficultés de trésorerie d'un magazine qui veut se refaire en fouillant les poubelles du journalisme ne forment pas une vérité en soi. En fin de compte, que nous importe qu'ils s'aiment ou se détestent ? Les a-t-on élus pour jouir collectivement d'une belle amitié ou pour nous repaître d'une haine à top niveau ? Non. Simplement pour qu'il fasse le boulot. Le reste…

Comment ne pas avoir une pensée pour Françoise Giroud, quand le journaliste ou le commentateur se mue en expert en détonique et cherche à tout prix à mettre en scène les grenades avant