L’adieu Au Blog

J'ai adoré ces presque deux années de blog. Aimé ce curieux saut dans un vide où d'autres mains pianotent et écrivent pour enrayer la chute.

Il y a ceux qui laissent un message, amical ou critique. J'ai eu de la chance. Jamais d'insultes. Parfois seulement une remise en place quand Antoine Bloch trouvait le bouchon un peu poussé, un peu « trop ». Je garde comme des signes d'amitié l'antisarkosisme instinctif et tranchant du Gab, les pages fiévreuses et baroques de Sabrina, la douceur de Lau , la fidélité d'Oppossum, l'aide précieuse d'Olivier , sans qui rien n'aurait existé, les arguments documentés de Claude, les clins d'œil de Marie Hélène et les mots de tous ceux qui sont passés par là…

Il y a ceux, blogeurs, plus puissants, qui ont ouvert une porte vers chez moi, dans leurs rolls sélectifs.

Il y a ceux et celles qui viennent boire le dernier mercredi du mois au Pavillon Baltard. J'ai fait de belles rencontres, réelles et virtuelles, Verel et son sérieux, Hugues et son humour complice, militant et libre à la fois, Koz et la belle profondeur de son engagement, Jules et son élégance dialectique, Versac et son gène entrepreneur, David qui écrit de Fribourg où j'ai tant d'amis, Toreador, matador énigmatique des veaux gras de la république, Eolas, docte et précis, et bien d'autres, … Ces soirs-là, j'ai été surpris par le tête-à-tête tendu mais chaleureux que vivaient les blogueurs de tous bords, une bière à la main, lorsque la campagne présidentielle faisait rage. Une expérience de démocratie pacifiée. Certains votaient Bayrou et personne ne se moquait.

Deux années à donner mon grain de sel sur des sujets qui me dépassent - pourquoi se gêner ? - à écrire tôt et parfois tard, des billets sans autre destin que de s'afficher un jour sur un écran inconnu, pour faire sourire ou surprendre. Je voulais connaître la blogosphère, comprendre comment tout cela marchait, observer comment cristallise une communauté au contour mouvant, où rien ne distingue les fidèles des volages puisque la règle est celle du chaos des sentiments, des idées et des connivences. Théorie des systèmes auto-organisés. Pour moi, web2.0 sonnait davantage comme le nom d'un colorant alimentaire que comme un changement de paradigme socioculturel. C'est moins le cas.

Disons-le, la période était amusante. Une campagne comme on n'en voit pas souvent. Des figures inédites. Dray et sa tête de commissaire politique, une gueule à faire interdire les coquelicots, pas assez rouges, trop libres. La Belle du Poitou, sa chevauchée, ses robes, ses légionnaires. Bayrou, funambule de l'entre-deux, suicidé du politique. Le triple salto de Besson, une réception impeccable. L'invention journalistique du marronnier permanent par Kanh et son canard. Nicolas victorieux de tout sauf de lui-même et sa Carla en piste pour sa propre Victoire… Un bonheur.

Mais aujourd'hui j'arrête. Avec au cœur le sentiment de trahir ceux qui frappaient à mes pages. J'y reviendrai peut-être, sans doute - mais plus tard - ou très occasionnellement. Je laisse donc tout en ligne. I will be Blog-free, Facebook-free, Plaxo-free, Linkedin-free, for a while. Je dois écrire autre chose, je suis engagé sur un projet qui me tient à cœur. Il faut créer un espace.

Que ceux qui ont aimé passer me laissent leur adresse mail, je préviendrai si, cold turkey, je choisi d'y revenir. Sans doute pas avant la fin 2008.

A tous, je dis merci, et souhaite un très Joyeux Noël.

Vidéo : le célèbre « I have a dream » de Maurice Chevalier, qui fit de si longs et si fréquents adieux.

Bouge Ma Ligne

zebre.jpgLa dramaturgie politique et quinaire inaugurée en mai 2007 par el presidente ne ressemble pas aux autres (sa femme non plus). On reconnaîtra cela au Locataire. Ce qui s'appelle « bouger les lignes » pour les uns et « faire n'importe quoi » pour les autres est devenu la norme.

Mais Nicolas n'est pas seul à tricoter le code-barres de la République, et ça ne date pas d'hier. Souvenons-nous, Royal a démarré à la rentrée 2006 avec faisant appel à la Légion pour botter le cul des sauvageons (scandale à gauche), un encadrement de vrais hommes valant mieux que des profs perruquant chez les riches. La limite s'est encore déplacée à la Porte de Versailles en janvier 2007 avec un Jaurès bien campé sur le pas de tir sarkosien (scandale à gauche). Le mouvement s'est affirmé avec la politique d'ouverture (scandale à gauche), et se confirme aujourd'hui avec le coming-out libéral de Bertrand (scandale à gauche).

L'état major du PS, lui, continue sur sa ligne : il est nécessaire de réfléchir ensemble, d'up-grader un logiciel aux drivers un peu flous et éventuellement d'échanger le Goupil et les floppies contre autre chose, quelque chose de plus récent. Royal et Delanoe, comme deux gènes allélomorphes constitutifs d'une phraséologie désuète et révolue, s'opposent aujourd'hui sur la peau des choses et non sur le fond, le parti attendant Reims pour le toucher vraiment. Avec le Sourire. Quant à Bayrou, qui a maintenant sa droite à sa gauche et sa gauche à sa droite, il continue de réfléchir sur son schéma corporel avec une patience bien rurale. Besancenot lirait, semble-t-il, une biographie de Jeanne d'Arc.

Bref, de quoi alimenter le clabaudage politicien habituel et donner aux chroniqueurs une possibilité supplémentaire de se tromper avec brio. Un conseil : la période est idéale pour prendre du recul, pour relire Proust, par exemple, on en prend pour six mois, au bas mot. Que du plaisir.

Bouger les lignes est une expression Baudelairienne, on s'en souvient. Mais à trop les bouger, on en perd le fil. On ne voit plus ce qui les distingue. La gauche perturbée en fait aujourd'hui davantage les frais qu'une droite crispée mais installée sur les deux rives du fleuve. Elle tient les palais. Le nœud gordien socialiste, lui, n'a pas trouvé son Alexandre là où la concurrence, autrefois libérale, a bon-an-mal-an trouvé le sien. En fin de compte, ce qui relie les militants, de droite comme de gauche, c'est la perplexité croissante qui occupe leurs nuits. La confusion étant la même dans les deux camps, les réunions des compagnons ressemblant à s'y méprendre aux réunions des camarades, chacun dispose soudain d'une flexibilité supplémentaire pour gérer des horaires souvent compliqués et participer à des soirées de réflexion où le désir d'une Leffe prend vite le pas sur le désir d'avenir.

La perte de repères n'est donc plus une spécialité des lycées à risque de la Plaine Saint-Denis. Le militant erre comme un caméléon  qui aurait fait sa sieste sur une robe de Lacroix. On dit que Fabius se tient en réserve. Le come-back libéral n'est pas exclu. Mais un libéralisme peut en cacher un autre. Celui de Bertrand n'est pas économique, il est politique. C'est une nuance importante. Parce que le Maire est pour la liberté. Certes. C'est très nouveau. Et d'ailleurs le socialisme a toujours été libéral. Comme chacun sait. Sauf Ségolène, que les déclarations de son concurrent et ami ont choquée. Donc le libéralisme prôné aujourd'hui n'a rien à voir avec celui combattu hier. C'est juste le même mot, il faut être une idiote pour ne pas voir la différence. Il ne faut pas confondre libéralisme et libéralisme. D'ailleurs il ne s'agit surtout pas de faire reculer l'état qui est garant de nos libertés, d'abord parce qu'il nous protège des puissances de l'argent roi, et parce qu'il est encore un peu tôt pour s'amputer de l'aile gauche. Bref, plus y il a d'état, plus il y a de libertés. Emmanuelli est d'accord.

C'est donc la ligne actuelle. A l'Élysée comme à Hôtel de Ville, apparemment.

Vignette: le zèbre; Georges-Louis Leclerc de Buffon 

Les ichors de la peur

bono.jpgLe « principe de précaution » est partout. Pensez-y maintenant. Êtes-vous sûr d'être bien assis(e) ? L'avez-vous vérifié ? Quelles sont les garanties qu'offre l'industriel qui a produit votre chaise ? Avez-vous consulté un avocat avant de l'acquérir ? La luminosité de votre écran n'est-elle pas de nature à endommager votre surface rétinienne ? Qui paiera ? Vos métacarpes sont-ils bien dans le prolongement de l'avant-bras lorsque vos doigts virevoltent imprudemment sur votre clavier ? Avez-vous désinfecté le frigidaire ? Vérifié les clauses d'exclusion de votre multirisques habitation ? L'inconséquence est partout. Il faut vérifier, anticiper. Pour les générations futures. L'inventeur du cassoulet se verra un jour reproché l'assassinat de la couche d'ozone. Le maire de Castelnaudary fera acte de repentance.

Il ne date pas d'hier, ce principe. Déjà nos parents - pour les plus modernes d'entre eux - nous conseillaient de prendre nos précautions afin qu'un slow trop torride, conclu habilement dans les fougères du parc avec une amie d'un soir, ne se termine la bague au doigt, un petit dans le couffin. Depuis il a ruisselé, partout, et sa propagation systématique, tous champs confondus (politique, administratif, scientifique, culturel…), achève ce qu'il restait de capacité d'initiative à un occident dominé par la peur. On tremble de tout, et pour tout. Jacques Attali a fait scandale en octobre 2007 en osant le mettre en question, le principe. Quel manque de précaution ! C'est tout Jacques…

Je suis frappé par le fait que l'émergence et la montée en puissance dudit principe s'accompagnent de quelques autres tendances lourdes qui toutes me semblent corrélées. La progression régulière de la peur, naturellement, et la « surcharge émotionnelle » qu'elle provoque. Elle est partout, et partout commentée. On voit d'ailleurs émerger, trente ans après les USA, un formidable marché de la sécurité, du digicode, inimaginable il y a trente ans, à la prolifération méristématique des caméras de vidéosurveillance… On ne se rend plus dans un espace public sans qu'un type - qui sirote un calva devant 47 écrans - ne se dise, tiens, il est allé chez le coiffeur. Un fond de commerce prometteur s'est ouvert, politique et économique. Paradoxalement, le candidat le plus sécuritaire, il y a un an, était celui dont on se devait d'avoir peur. Il est passé.

Et cette augmentation exponentielle de la peur, fondée sur une insécurité réelle pour les uns, sentimentale pour Lionel, n'est-elle pas le symptôme d'un mal plus profond : l'affaiblissement du lien social et par conséquent de la puissance collective qu'il garantit ? Sans même s'appesantir sur l'ilotage mafieux des citées par les bizeness-boys, force est de constater que toutes les structures qui avaient pour fonction de réguler massivement les affects - et donc la violence - de la société toute entière, se sont effritées avec le temps : syndicats, églises, partis politiques… Les statistiques ont eu raison du collectif. Elles ne sont jamais que l'accumulation rangée de positions individuelles et non pas ce qui les relie et leur donne une chaleur.

Quant à la disparition du lien social, n'est-elle pas le contrecoup d'un d'individualisme exacerbé, d'émotions flottantes, manipulées, qui ne peuvent mener qu'à la peur de l'Autre, cet enfer porteur de toutes les menaces, vecteur de toutes les violences (l'Autre le plus accessible étant naturellement celui qui n'a pas le même passeport, pas la même peau, pas la même confession).

Cet Autre repoussoir, il faut le sublimer. On en cherche donc un qui soit acceptable, imaginaire, un Autre fascinant, rassurant, tenu à distance mais familier, un personnage, sur quoi rêver sans risque, cantonné à l'espace et l'économie virtuels du monde digital. Un Autre consommable, en somme. Dès lors, tout est en place pour faire émerger le produit économique et social le plus pathétique qu'ai connu l'occident : la souveraineté intellectuelle, culturelle et sans partage de la Presse-People, ce presse-citron industriel dont la raison d'être est de cristalliser, en la détournant, la fébrilité voyeuriste qui paralyse une société noyée dans la badauderie. Un écran, qu'il soit celui de l'ordinateur ou de la télé, ça s'allume et ça s'éteint. Aucun cyber-communautarisme n'a à mon sens remplacé le réel d'une relation.

Personne ne semble échapper à ce flot de sentiments packagés. Ainsi, l'Express titre-t-il cette semaine : « Pourquoi ils se détestent » . Il s'agit de Fillon et Sarkozy. Non pas un président et un ministre, mais deux personnes et leurs états d'âme… Personnellement je ne savais pas qu'ils se détestaient. A vrai dire je n'ai sais toujours rien. Pour deux raisons : d'une part je n'ai pas acheté le journal - tant qu'à lire la presse de caniveau, autant lire l'authentique, Gala, Closer, Public, Marianne - et d'autre part les difficultés de trésorerie d'un magazine qui veut se refaire en fouillant les poubelles du journalisme ne forment pas une vérité en soi. En fin de compte, que nous importe qu'ils s'aiment ou se détestent ? Les a-t-on élus pour jouir collectivement d'une belle amitié ou pour nous repaître d'une haine à top niveau ? Non. Simplement pour qu'il fasse le boulot. Le reste…

Comment ne pas avoir une pensée pour Françoise Giroud, quand le journaliste ou le commentateur se mue en expert en détonique et cherche à tout prix à mettre en scène les grenades avant qu'elles n'explosent, quitte à les lancer lui-même, pour être le premier à faire des ventes sur les décombres encore fumantes du scandale… Et quoi de plus vendeurs que l'émotion, celle de ceux qui nous gouvernent ? Quoi de plus émouvant que la haine Sarko Fillon ? Quoi de plus excitant que le futur duel Royal Delanoë ? Le Figaro d'hier ne titrait pas « Royal candidate à la tête du PS », mais « Ségolène Royal relance la guerre des chefs au PS ». Nettement meilleur, coco, top-adrénaline. Déjà le goût du sang sur les babines. Et la bonhomie (simplicité dans les manières, unie à la bonté du coeur; Robert) djeune et truquée d'un Besancenot chez Drucker ? Quel jeune homme sympathique… Quelle idéologie prometteuse…

La lente désescalade, du néocortex (critique) au cerveau limbique (émotion), est engagée, sinon accomplie. Il ne reste qu'un pas à faire pour que le reptilien (qui mange qui ?) ne se charge de solder l'affaire.

Vignette: singe Bonobo 

Jouer pour perdre : bonheur de l’échec

nicolas2.jpgUne grosse dizaine de jours dans les Cyclades, un bon vent, une mer belle, un ciel pur, un bon voilier, 10 îles abordées, des villages blancs et bleus, des nouilles, du poissons, des nouilles, de la feta, des nouilles, des tomates, des sucres lents, merci, pas d'infos, pas de journaux, rien sur Sarko, rien sur le réchauffement, rien sur Barrack, pas la moindre leçon de Sustainable Development ou de Développement Durable signée Total, Exxon, GDF, EDF, Danone, Coca Cola, United Technology, Tata, Mittal, Région Poitou-Charente - tous ces nouveaux amis de Bové qui se fardent de vert à longueur de spots et de communiqués - et je pensais donc (en sirotant un Ouzo sur la petite place de Chora, à Patmos) qu'en rentrant je trouverais le Grand Défraîchi un peu refait au tapis des sondages… mais non, il plafonne à 40% en état de Sustainable Stagnation, nouveau concept élyséen. Le président a la gueule basse et il s'y tient. C'est du durable, du sérieux, comme Carla.

J'ai compris que la presse s'interrogeait sur l'énigme. Comment passe-t-on de 65% de satisfaits à ce médiocre 38% qui fleure le PSG, la relégation en seconde div, le tir dans l'axe du pied. Comment un virtuose de la séduction en politique, qui a fait ses preuves sous la mitraille en 2007, peut-il jouer si faux un an plus tard et vider à moitié la salle qui l'a porté aux nues ? Pourquoi a-t-il joué et perdu si vite ce qu'il avait mis quinze années à bâtir ? Quelqu'un d'aussi volontaire n'obtient-il pas toujours ce qu'il désire ? Sans doute si. Et justement, si l'énigme était là?

De même que le joueur compulsif joue dans la certitude haletante de la perte - seule façon de renouveler le désir du gain - et ne gagne finalement que par le plus grand des hasards, je me demande si le politique ne s'oblige pas à un long apprentissage de la chute, de la mort, pour en reculer les limites à chaque fois qu'il est à terre et qu'il lui faut se relever, groggy, certes, mais vivant. Une stratégie psychologique inconsciente mais tenace. Une "névrose obsessionnelle déterminant des comportements d'échec" comme on le dit au Bar des Amis… Jaurès - Freud, un aller simple, merci. Mis à part Pompidou, porté au pouvoir par l'orgueil et la mauvaise humeur de son chef, force est de constater que tous les présidents de la cinquième république ont connu ces moments où, ayant encaissé le coup de pelle à demi fatal d'un ami politique de vingt ou trente ans, il leur aura fallu se relever péniblement, se masser la nuque et repartir au taf. Mitterrand, gagnant parfait après de si nombreux échecs et de si médiocres avatars, se sera même fabriqué un ennemi intime pour le ronger de l'intérieur tout au long de ses deux trop longs septennats. Les Sisyphe élyséens ne jouiraient en fin de compte qu'en remontant la pente - soulevés par les trépidations libidinales de la lutte - mais redouteraient le sommet, ce lieu insupportable de la petite mort, étroit et fini comme un trône où la bête assouvie s'ennuie, où rien n'est simple, où le temps devient lent, où l'on meurt durablement. La carrière politique et la campagne électorale ne seraient-elles qu'un long passage dans la piscine probatique ? C'est après que la bête est sacrifiée.

Certains ne s'en relèvent pas. Rocard, Chaban, Giscard, Balladur, Royal peut-être… ceux-là ont perdu trop de sang ou ne cicatrisent pas assez vite, ou ne sont pas d'assez gros mangeurs, d'assez grands baiseurs, ont trop d'amis…
Je ne connais pas Sarkozy mais je peux imaginer qu'il retrouve aujourd'hui dans le discrédit ce qu'il a perdu hier en gagnant. Nous verrons ce qu'il fera du Désir.

Et qui paiera.

En passant - et parce que las ramblas sont ce qu'elles sont - il faut visiter le blog de Llibert Tarrago, Les Trottoirs de Barcelone . C'est superbe. D'autre part, Hugues Serraf, de Com-Vat , vient de publier son désopilant (Petites) Exceptions Françaises , à lire absolument, sur les tropismes gaulois qui font de l'Hexagone un lieu à part, dont on rit hélas aujourd'hui comme on riait autrefois de Moscou et de sa tristesse bureaucratique et planifiée…

Flying

flying.jpgLes performances érotico-sanitaires et nocturnes d'Emmanuelle dans les toilettes exigües d'un Jumbo des seventies ont ouvert une page inédite dans les anales du transport aérien et du contorsionnisme sexuel. Si j'ose dire. Même Houdini aurait renoncé. Déjà compliqué de se laver les dents dans ce bocal, pour le reste… Mais le vol de nuit, quel qu'en soit le scénario, reste un moment suspendu, un no man's time compressé vers l'est, distendu vers l'ouest, un huis-clos où le repli sur soi vaut pour loi commune, solitude dans la cabine obscure traversée par les fantasmes des uns ou les turbulences splanchniques des autres. Il y a une magie spéciale des vols de plus de dix heures. Chacun est là et las, calé dans son siège, un œil discrètement rivé sur un film inavouable, l'autre sur la toupie déréglé du temps. On enfile les fuseaux horaires, une jambe après l'autre, on attache sa ceinture.

Après deux semaines d'aller et retour (France-US-Brésil-France-Chine-France), le passage à l'heure d'été, dimanche matin vers 20 heures, m'a fait rire nerveusement dans mon lit, tout seul à la campagne… Changer d'heure, encore… Mon coucou intérieur est en RTT.

On dit du voyage qu'il est un art. Tout en maîtrise. A l'écoute de son corps, on doit être. Personnellement, j'y crois. Ainsi, j'investis beaucoup dans la préparation. Pour un vol du soir, retour de Shanghai, lundi dernier, je commence l'entrainement vers 16 heures. La préparatrice du jour s'appelle, Sissi, oisillon expert du Sichuan, star du Full Body Massage à 320 RMB, une heure de tortures atroces à l'huile chaude, pratiquées avec commisération, certes, mais détermination. Sissi a fini en me sautillant sur le dos, en faisant claquer une à une chacune de mes vertèbres de ses petits talons pointus… J'ai fini par avouer un vague penchant bourgeois-spéculateur-contre-révolutionnaire… Elle a eu l'air content. 320 RMB plus tard, donc, me voilà à claudiquer sur le trottoir, à essayer de retrouver mon souffle et le chemin de l'hôtel. Mais Sissi me hèle et me rattrape, vous avez oublié ça, Sir… Ah oui, une omoplate. Bien sûr… Me semblait bien… Je sens que je vais en écraser dans l'avion.

Taxi vers Pudong Airport, check in, lounge et on embarque. Arrivent les hôtesses, Kerozène-Baby-Dolls, Icônes Glacées pour Haut Potentiels fatigués qui soulèvent une paupière déjà lourde et turgide au passage d'une croupe bleu nuit, alors que la radio du bord débite son récitatif, PMC à vos portes, armement des toboggans (Helter-Skelter, She's Coming Down Fast), vérification de la porte opposée, décollage dans une minute…. Banzaï.

Dîner à bord et combat victorieux avec une pièce de bœuf bouillie qui a résisté longtemps. Je l'ai matée, la carne, mais un doute affreux m'a pris en voyant l'hôtesse chercher désespéremment l'éponge du bord… Hop, un coup de Grave pour faire passer le Stilnox.

Mais bingo de chez bingo ! J'ai été surclassé, un vrai lit avec une couette et un pyjama, l'hôtesse s'assied gentiment à mon côté, accepte de me lire Caroline à la Ferme en caressant mes boucles, elle sourit en fredonnant… Dieu que j'aime la compagnie nationale. Ce soir, en tout cas.

Commence la nuit, sibérienne et doublement glacée à l'extérieur, globalement impersonnelle dans le flying dortoir, la longue parenthèse incertaine et concentrée du vol commence vraiment.

Good Night, Sir.

Vignette : aube, retour de Rio

Chine et désinformation occidentale

china.jpg

A Shanghai depuis quelques jours où, comme partout, on parle du Tibet. Mais dans d'autres termes, plus feutrés, différents. Par exemple, ce matin, à la une de China Daily , un long article illustré dénonce les manipulations éhontées et staliniennes de la presse occidentale dans sa couverture crapuleuse des événements de Lhassa.

Ainsi, ce manifestant, prétendument emmené et brutalisé par le police n'est rien d'autre qu'un civil chinois, un Han, arraché in extremis aux mains d'une foule ivre de violence. Cet autre, à terre, se protégeant naïvement de la longue matraque chinoise et policière prête à s'abattre sur lui… même pas vrai ! Le policier est tibétain. Et CNN, de son côté, qui n'hésite pas à diffuser des vidéos inquiétantes de camions militaires chinois acheminant par dizaines les soldats en armes, mais qui tronque l'image et omet d'exposer la foule vindicative qui caillasse la soldatesque…

On se déchaîne sur le net. « Je pensais que les médias occidentaux étaient corrects. Mais comment peuvent-ils fermer les yeux sur les tueries et les méfaits des manifestants ? »

Personnellement, j'ai voulu vérifier. J'ai donc branché CNN le soir même à l'hôtel, pour voir à quel point nous étions désinformés sur la situation. Je n'ai pas eu à attendre longtemps, moins d'une demi-heure après que je me sois installé dans mon fauteuil avec un Jack Daniel, le speaker annonce un focus sur la situation à Lhassa et, Tchiumph ! écran noir, genre hard disk failure, chérie il faut changer le poste… quelques minutes de vacuum communicationnel anxiogène, et hop ! retour sur une pub rassurante, ventant l'effort d'un industriel en matière de sustainable developement, puisque plus personne ne peut faire de réclame chez CNN sans vouloir sauver la planète. Donc en Chine, pas de nuance. Swich on / off. Facile. Lhassa, connais pas… Vous avez des états d'âme ?

Mais l'internet aidant, le débat va bon train. Hier soir, au cours d'un dîner, la seule question qui préoccupe est : les occidentaux vont-ils boycotter les Jeux ? N'étant pas expert mais un peu normand, j'y vais d'un couci-couça convaincant, et l'un des convives a cette phrase qui me taraude depuis : « Ca serait terrible ! La Chine ne pourrait pas supporter une telle perte de face ! »

Je me suis demandé ce qu'elle ferait.

Vignette: Shanghai evening 

Back In USSA’

stars.jpgA la va-vite. En voyage
South Carolina pour quelques jours, dans une Amérique en campagne, elle aussi. Il a plu, hier, en milieu de journée. A Hard Rain's Gonna Fall, elle a balayé les Appalaches… Ca faisait un moment que je n'avais pas posé le pied sur la terre promise. En 1969, les Beatles sont agacés par cette propension qu'ont les américains à sangloter en descendant de l'avion, en retrouvant My Land, This Land in My Land etc. Ils écrivent et enregistrent Back In USSR, en ouverture du Double Blanc, chanson-hymne trépidante dédiée aux « canons » soviétiques : And Moscow girls make me sing and shout, and Georgia's always on my-my-my-my-my-my-my… mind !

Ici, à table, on parle des primaires, mais sans excès, en mâchant une salade craquante et insipide. Business d'abord. Les choses importantes. Mais quand même, l'Amérique pour la première fois de son histoire va devoir choisir entre (i) une Femme de Pouvoir et épouse abusée mais miséricordieuse, pur produit de la matrice féminine américaine, moyennement sexy, qui a voté la guerre sans le faire exprès ; (ii) un half-black hyper-charismatique qui trouve le moyen d'être noir et américain sans être noir-américain de souche… sans doute son plus efficace competitive advantage, qui occupe le lieu d'un rêve oublié depuis le 24 août 1963, quand M. L. King partageait le sien avec foule de la Grande Marche, ou même celui d'un Kennedy qui réveillait l'Amérique et la prenait par la main, direction la Lune. Et pour finir, les primaires bouclées, (iii) « The Right Stuff », un ancien militaire, un type qui en a, merci, prisonnier des Viets en son temps, qui n'a pas voulu l'apocalypse #2 de GWB et fait aujourd'hui don de son corps retraité à l'oncle Sam. La guerre des archétypes a commencé. Beau pays qui nous surprend toujours.

Mais si la diversité s'invite au cœur de la campagne - et c'est rassurant - comment ne pas voir que dans les carcasses démolies et encore chaudes des tours de Manhattan, d'autres ont trouvé le prétexte au recul démocratique le plus significatif de l'Amérique moderne. En 1969, Lennon et McCartney s'amusent du démocratisme larmoyant de l'Amérique et ridiculisent naïvement le totalitarisme soviétique. En 2008, force est de constater - par exemple pendant les deux heures passées à faire la queue pour passer l'Immigration à l'aéroport - que le masque sécuritaire de GWB camouflait une grimace subrepticement totalitaire.

Le mécanisme démocratique est plus fort et, quel que soit le résultat des élections de novembre, nombreux sont ceux qui pensent ici que la déconstruction du système Bush, même lente et compliquée pour des raisons structurelles, aura lieu.
Espoir donc.

PS : Jules m'a  tagué , Koz m'a tagué , sur un petit jeu. Je les en remercie : merci Jules, merci Koz. J'y répondrai dans quelques jours avec pudeur et sincérité.

Teamwork

dali.jpgProfil bas. Faut juste savoir ne pas la ramener, parler d'autres choses… Trouver des sujets de conversation parallèles… vous êtes plutôt chaudière individuelle ou chauffage collectif, vous ? Personnellement, je suis sur l'individuel mais enfin discutons-en… ou les boîtes de vitesse, c'est bien aussi, automatique ? Mécanique ? Des trucs importants.

Bon, il avait dit qu'il ferait bouger les lignes, Nicolas, fantasme linéal très répandu dans la classe politique depuis quelques mois. Et il a fait ce qu'il a dit. D'ailleurs il l'avait bien dit. Je veux dire il avait bien dit qu'il ferait ce qu'il disait. La ligne bouge un peu, donc, y compris dans la majorité qui ne sait plus bien laquelle suivre, de la ligne d'horizon à la ligne de traîne. C'est ça, la culture du résultat, on la suit des yeux… Il n'a pas dit de la performance, il a dit du résultat. Quel que soit le résultat. On voit le résultat. Pas encore la performance. Et le fait est que même ceux qui l'ont soutenu - c'est mon cas - ont juste un petit haut-le-cœur tellement elles bougent, les lignes. Il faut s'en sniffer une costaude pour comprendre. Ou ne pas la perdre (j'en suis à six semaines sans tabac, merci). L'axe Cecilia-Carla-Neuilly-Shoa commence à sentir la ligne de fuite. Si Kerviel avait joué Sarko à la baisse, la SocGen rachetait City Bank en une semaine.

Une petite chute dans le triple salto des figures libres… La juge française note à 39% ce matin. C'est sévère… La presse, elle, avec le naturel putassier qu'on lui sait -  et Jean-François Kahn en taulière - se jette sur la viande encore chaude, ricane et pétitionne à tout va. Bref ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne… on entonne la rengaine à la Closerie. On ne pouvait pas mieux dire puisque c'est bien à la Lanterne que se complote le vaudeville perturbant du moment.
Pour être très franc, je suis beaucoup plus à l'aise quand tout prouve que j'ai raison. Quoi de plus énervant, en effet, que voir ceux d'en face grimacer un sourire genre on te l'avait bien dit.  J'évite un peu les copains de gauche. C'est prudent. Donc profil bas. Pour un moment. Mais, au fond, j'aime bien cette période, ce va et vient du triomphe. Si j'ai bon souvenir, crisis, en grec, signifie le jugement, la vérité, la lumière faite sur soi. Il y quelque chose de tranchant dans la crise, qui fait que si l'on survit, on en sort amaigri, moins complaisant, plus fort. J'avais écrit sur l'impopularité, il y a déjà un moment, sur l'expérience du rejet, du vide, du désamour. Comment Nicolas sortira-t-il de ce mauvais passage, que d'autres ont connu avant lui ?

Reste l'équipe. Et l'équipe avance, apparemment. Fillon semble tenir son cap. Si l'équipe tient, le chef tiendra et, dans le meilleur des cas, aura gagné en modestie. S'il tue son équipe, le chef saignera longtemps. L'enjeu est énorme.
Les études - certaines auxquelles j'ai même participé - mettent en évidence au moins quatre grandes qualités perçues chez les leaders qui savent développer un climat de confiance au sein de leurs équipes : la compétence, l'empathie, l'honnêteté dans le discours et la concentration.
La compétence ? C'est sûr, en vol, nous préférons que le pilote sache piloter. Sur ce point Sarkozy n'a pas vraiment démérité, du moins à mes yeux, mais Villiers-le-Bel sonne davantage comme une réminiscence ministérielle que comme un acte de leadership présidentiel, et même si l'Élysée n'y est pour rien, le planning est fâcheux. Qu'on ait gaulé avec compétence la poignée connards qui faisait des cartons sur les forces de l'ordre ne me dérange pas, mais le rapport de Nicolas aux banlieues n'est pas universellement décrit comme empathique.
Les annonces judéo-compassionnelles de la semaine dernière se sont faites sur fond de banlieue casquée… A tort ou à raison, les perceptions sont ce qu'elles sont et l'empathie n'est pas le mot qui vient naturellement en pensant au président. L'honnêteté dans la communication ? Pour autant qu'elle soit la sienne, la parole du président ne me semble pas moins honnête que celle de ses prédécesseurs. Sans doute même plus directe, moins tordue ou cynique. Reste la concentration. Ce que les anglo-saxon appellent focus ou dedication. Le président est-il dédié, concentré sur son objectif, sa tâche, son programme, son équipe… et sur eux seuls… C'est à mon avis ici que le bât blesse vraiment. On serait tenté d'ajouter que le bas blesse, tant la vie personnelle du président se superpose à l'activisme trépidant qui marque son entrée en lisse. Il tire dans tous les sens, dirait un jaloux. Il est tellement partout qu'il n'est plus nulle part, qu'il n'est plus crédible, du moins aux yeux de l'opinion. Quelque chose, dans l'horloge du pouvoir, sonne faux. L'Europe rebâtie en deux mois, un couple reformé en deux semaines, un France réformée en cinq ans, une opposition terrassée en un conseil des ministres, l'Amérique retrouvée en un été, des infirmières libérées en un voyage… il y a, pour ce pays profondément paysan, cyclique, conservateur et lent, quelque chose d'irréel dans cette accumulation, quelque chose qui, en tout cas, suscite la défiance. « Chaque chose en son temps ». « Chacun à sa place ». « Donner du temps au temps ». « Ne pas aller plus vite que la musique »… la France regorge de cette sagesse conservatrice et rurale dans laquelle elle s'enlise. Pour autant, l'ignorer est un risque. Sarkozy semble vouloir le prendre. Il ne peut pas le faire seul. Aujourd'hui, l'équipe gouvernementale est le seul lien crédible entre un Élysée qui trépigne et un pays qu'on dérange en pleine sieste. Sarko est au clairon. François assure les basses.

J'aimerais pourtant qu'ils accélèrent.

Vignette : La Cène ; Salvador Dali, 1955

Les oreilles et la queue

torro.jpgJe rentre de Barcelone, ça ne pouvait pas mieux tomber. Comme Toreador - qui tient depuis longtemps un blog insolent, fiévreux et virulent - n'arrivait pas à sortir des élections sans dépression post-traumatique, il a pris la décision de poursuivre et a lancé sur sa page le sondage des meilleurs blogs selon ses lecteurs. Le mien apparaît dans le toptenne, ce qui est, chacun le sait, l'ambition de toute multinationale qui se respecte.

Mais au-delà de cette reconnaissance par un cercle, certes plus étroit que celui des présidentielles, mais de qualité, disons, quelque chose me touche ici : le fait d'être associé à deux sites que j'aime particulièrement. Tout d'abord Koz , blog de droite humaniste et chrétienne, toujours pertinent à qui l'on doit des billets tour à tour pointus, touchants ou désopilants (je pense en particulier à sa participation bouleversante à un Débat Participatif de Ségo un soir de campagne présidentielle). L'autre est celui de Hugues, Com-Vat , un blog de gauche dont j'admire le style et la finesse. Hugues aime Ségolène, mais son style est tel que je le lui pardonne volontier…

Alors un conseil, allez lire chez ceux-là, vous ne le regretterez pas.

Vignette: El torro de Osborne 

Mesurer, pour quoi faire ?

luca.jpgUn bonheur de bonne heure ce matin dans la radio. Une fois n'est pas coutume.
Le journaliste présente une initiative sauvage, déviante, scandaleuse, encore un truc de ces putains de sales jeunes qui ne respectent rien : un nouveau site internet permet aux étudiants de se connecter et d'évaluer leurs cours sur une série de critères plutôt bien choisis (contenu, clarté, animation, intérêt, matériel pédagogique etc…). Les fumiers, ils ne respectent donc rien, je pense en trempant solitaire ma tartine dans un café au lait déjà tiède. Comme si leur profs n'étaient pas parfaits ? Les meilleurs du monde dans le meilleur système universitaire du monde. Mais le journaliste continue et appelle un Grand Témoin Lambda, une professeuse de fac, vaguement syndiquée, qui s'indigne en direct : « Alors si un tel système devait se développer, ça deviendrait problématique, il y aurait un risque que cela permette d'écarter un professeur simplement parce que son cours est mauvais, et ça, ça serait désastreux… ». Ca c'est envoyé ! Je reste figé, la tartine à mi-hauteur entre le bol et ma bouche. Pas de rewind sur Europe 1, mais si j'ai bien compris, il ne faudrait quand même pas courir le risque d'avoir un enseignement de qualité. On comprend facilement. Pas question de demander aux étudiants d'évaluer, ils en sont bien incapables, ils sont tellement cons, et ainsi le système scolaire et universitaire français restera le meilleur du monde. Et laissons de côté le rapport PISA , cette évaluation européenne assez contestable parce que non maîtrisée par l'Éducation Nationale, ou le palmarès de Shanghai qui souffre du même défaut.

Quelques minutes plus tard, je suis dans ma voiture à cracher mon poids de CO2 pour aller au bureau. J'écoute la radio. Le journaliste de BFM indique que Nicolas Sarkozy plonge dans les sondages (je le crois d'ailleurs plongé dans une aventure bien plus captivante). Tiens, c'est bizarre, je marmonne en frappant alternativement mon front et le volant de la paume de la main gauche, au feu rouge du Palais Royal, encerclé par les courageux Véliboys, lui on l'évalue une fois par semaine, mais on n'évalue pas les profs ou les fonctionnaires. Pourtant, on évalue aussi les ministres. Ca n'a donc rien à voir avec le fait d'être élu ou non. Les fonctionnaires sont notés aussi, par leur hiérarchie. Pas par leurs clients, donc. Un rapport auquel aurait participé Michel Rocard explique que la note doit impérativement être comprise entre 18 et 19,5 / 20. Sortir de cet écart est inacceptable. Simulacre, me dira-t-on ? Mauvais esprit ! Non, juste la preuve que nous avons une administration d'excellence, et que d'ailleurs le monde entier nous envie. Vous en voulez la preuve ? Voyez la moyenne de la classe.

Nicolas, de son côté, a promis d'être le président du pouvoir d'achat, et ça se mesure - et il le prouve d'ailleurs par ses fréquentation moyennement smicardes. Dont acte ! Se dit alors Jérôme K., modeste employé et trader fou d'une grande banque que je ne citerai pas par souci de discrétion. Pouvoir d'achat pour pouvoir d'achat, le gamin y va avec enthousiasme et la terre entière sait maintenant de quoi nous sommes capables ! Mais je lis ce matin dans la Figaro (sondage Opinion Way) que seulement 13% des français le considèrent comme responsable de la crise passagère que traverse son employeur. Non, la responsabilité est clairement désignée, elle est celle des dirigeants pour la majorité, et des systèmes de contrôle pour les d'autres… Nous y voilà : l'irresponsabilité est individuelle, la responsabilité est institutionnelle. Le grand coupable, on le connaît, c'est Le Système Auquel Personne Ne Peut Rien. Sinon Dieu. Et Dieu, en république, c'est le chef. Normal donc qu'il baisse dans les sondages et qu'éventuellement on en change. Personnellement, je n'ai jamais bien compris en quoi la responsabilité d'un système pouvait dépasser celle de ses concepteurs, ou même de ceux qui le subissent, s'en arrangent ou en profitent. Je ne vois pas non plus en quoi les faiblesses du chef absolvent quiconque de sa responsabilité individuelle. Peut-être, dira-t-on, que je vire parpaillot. Mais ça a du bon.

Au-delà de ce méchant syndrome, reste le problème de la mesure. Dans sa logique de l'honneur désuète et complaisante, la Réserve Nationale, je veux dire la France Publique, s'est éloignée d'un réel que l'autre moitié du pays assume et subit. Évaluer c'est reconnaître la réalité. Donc n'évaluons pas car l'ayant fait nous devrions agir pour progresser, pour changer les choses… Exposer la médiocrité là où l'illusion d'excellence survit n'est pas politiquement acceptable. Voyez le mépris de la gauche pour ceux qu'ils qualifient de « déclinistes ». Ces types vulgaires qui croient aux courbes et aux chiffres… En les nommant ainsi, on en fait les contempteurs d'une idéologie nouvelle et pessimiste, et non de simples observateurs des faits.
Réformer, changer les choses coûte cher en France. Certains mesurent aujourd'hui le risque inhérent à l'action dans un pays qui croit pouvoir durer parce qu'il est noyé de conservateur. Mitterrand, anesthésiste politique de talent, l'avait bien compris en proposant aux Français le Grand Projet du Ni-Ni. Un tabac assuré.

Non ? Mesurer c'est privilégier le réel sur l'effet l'optique ou de discours. Ca tue la complaisance. Une approche qui parfois sonne comme un réveil strident sur fin de rêve. Y compris pour un prof lambda.
A proscrire ?

Vignette: Jacopo de Barbari (vers 1495); Portrait du mathématicien Luca Pacioli (1445-1514) (Un marrant…)   

De l’Amitié des frères d’armes, de l’Amour du prochain, de la République, de Dieu, de la Mort.

nicolas.jpgLa météo, passe encore.
Mais regarder le 20 heures m'est très pénible. Insupportable, même. Surtout après un arrêt de tabac. C'est nerveux. Impossible de me retenir, je maugrée, je bougonne, je m'agite dans mon fauteuil. Ridicule. Un signe d'âge, on dit. Et je produis en quelques minutes une quantité de bile que le dîner peine à résorber. Tout cela se termine dans un demi sommeil abruti, au cœur de la nuit, mal au bide, à suivre seul la cent vingtième rediffusion du fameux documentaire sur l'ingéniosité des castors bâtisseurs de barrages ou sur la grande scène de chasse, quand la lionne puissante, massive et silencieuse - c'est toujours la même - s'offre son cent-vingtième impala avec le type en voix off qui marmonne des trucs réalistes sur la cruauté des cycles naturels.

Mais de temps en temps, je ne le regrette pas, le 20 heures. Par exemple cette semaine - pour faire le lien avec la cruauté sus-évoquée - une vignette de quelques secondes, l'arrivée du Président à Pau, accueilli par Bayou. Scène de chasse.

« Naturellement, tu viens avec nous… invite Sarkozy, à peine sorti de l'avion, tout sourire, genre à la bonne franquette, Carla nous a fait une petite salade…
- Les parlementaires n'ont pas été invités, grimace l'autre, pontifiant, mais c'est son style. Je suis venu à l'aéroport car je suis très attaché au respect des principes républicains…
- Y a pas qu'la République… propose Nicolas, qui marche déjà vers l'aérogare, sans se retourner, un peu gavroche, genre tu vas pas nous faire chier avec ce genre de détails, la république ! On rêve… et de toute façon, moi je dialogue avec Dieu, à la limite le pape, mais pas avec un sous-fifre géorgique et démocrate tout court.
- La République, c'est important… tente le béarnais, mais déjà chancelant.
- Les principes républicains c'est bien, mais il y a aussi l'a-mi-tié, tranche le président qui n'ose pas encore l'Amour. (Au second plan, on voit que le préfet se mord l'intérieur de la joue pour ne pas exploser.)
- J'ai pu vérifier que l'amitié prenait des formes diverses, conclut François en courant derrière, un peu minable, le regard flouté par le gentil coup de boule de l'ami, déjà effacé dans le coin gauche de l'écran…

Mais Nicolas n'écoute plus, Nicolas avance sur la ligne sacrée de son destin d'exception, juste un léger haussement d'épaules pour la gentilité paloise et républicaine de l'autre péqueneau, tout gonflé des ors de sa mairie provinciale, qui n'ont ni la profondeur céleste de Notre Dame ni les dissonances déchirantes et mystiques de la Berliner Messe d'Arvo Part. (Tiens, faudrait que je dise à Carla de se mettre à l'orgue).

Car depuis peu, et comme nombre de ses prédécesseurs, le président entend qu'Il l'appelle. Quelque chose s'est ouvert dans la Grande Voûte, une Parole a été prononcée. Il répond. Et nous revoilà tous à la case départ. La mandature suprême singerait une fois encore le droit divin dont elle est finalement le rejeton et la parodie laïque et bourgeoise. Je désacralise en joggant avec mes Ray Bans et, dans la foulée, je Lui parle. Le syndrome de sacralisation du pouvoir n'est pas mort en France, et les français le veulent.
Personnellement, j'ai mal vécu le tango wahhabite d'il y a quelques jours. Je ne me sens aucune parenté spirituelle avec les coupeurs de mains et de têtes qui opèrent sur le parking de Djeddah tous les mercredi matin. En Son nom. Après, on passe un coup de jet et les bagnoles reviennent. C'est qu'on ne doit parler du Même…

Et tout cela me ramène à un mes lectures anciennes, un moment de la vie de de Gaulle, alors qu'après la guerre, vexé, il boude à Colombey, persuadé à tort qu'on va le rappeler dardar… Le ministre de la défense de l'époque se rend compte que sa promotion au grade de général (à titre temporaire) a été décidée en pleine débâcle, alors que Charles - alors seulement colonel - vient de repousser une attaque allemande avec ses chars, à Montcornet. Et cette distinction n'a jamais été ratifiée. Il écrit donc au général pour lui proposer d'officialiser la nomination et de le faire au ministère, avec les égards dus au héros. A quoi, le général (toujours à titre temporaire) lui répond gentiment - je cite de mémoire car j'ai prêté mes De Gaulle de Jean Lacouture à un ami socialiste pour l'aider à se débarrasser de la névrose tontonmaniaque obsessionnelle qu'il traîne depuis les années 80 : « Comment votre ministère pourrait-il valider ce que l'Histoire a elle-même ratifiée. Et s'il subsiste des problèmes, la mort, et la mort seule, se chargera de les aplanir… ». Bref, je dialogue avec l'Histoire et la Mort, pas avec votre ministère, gros con. N'est pas de Gaulle qui veut. D'accord. Mais qu'on le veuille ou non, Dieu n'a jamais déserté la scène républicaine. Le sacré, la religion ne seraient-il finalement que les fleurs marcescentes d'une république spirituellement étriquée, prêts à reprendre des couleurs ?

Au fond, ça ne me gêne qu'à moitié. L'Eglise aussi a connu sa Réforme… en son temps. Tout bien considéré, je reste convaincu que Sarkozy est le seul homme politique français assez fou pour lancer les réformes nécessaires au pays, et le seul assez courageux pour les réaliser.
With God On His Side.

Vignette: Saint Nicolas ; icône Roumaine (on remarquera, au deuxième plan, une jeune femme aux maracas).

Dîner en Ville

riches_heures.jpgLocal ? National ? Européen ? Planétaire ? Galactique ? Universel ? Eschatologique ? Depuis deux mois la presse chauffe la salle en évoquant le « Test des Municipales » et s'étonne aujourd'hui de ce que Sarkozy « politise » un enjeu qui bientôt n'aura de local que le résultat… C'est-à-dire, en fin de compte, le plus important. En d'autres termes, mars 2008 sera la sanction du quinquennat. Tout s'accélère.

Les municipales seront donc un test national et l'argumentaire en sera, en parallèle à la vague réformatrice, une nouvelle politique de la ville dont, sauf conflit majeur avec la cheffe, Fadela sera le porte-parole d'ouverture. Enjeu national, donc, c'est maintenant établi, avec ce qu'il faut de pertes ou de gains potentiels.

Le risque pour le président ? De voir, non pas sa politique, mais son style éméché sanctionné. L'électorat semble en effet agacé par des comportements disons, inhabituels, dans l'exercice de la fonction. Pompidou-Carla, ça aurait moins bien fonctionné. Enfin, je dis ça, c'est intuitif…  Le Français, bien qu'il s'en défende, reste malgré tout un peu poujadiste, un peu chrétien de gauche, peu flambeur, vivons cachés, paysan, méfiant du m'as-tu-vu. Quant à sa rationalité au moment du vote, 2005 a montré qu'il pouvait passer aux oubliettes une constitution européenne qu'il avait à peine lue, simplement pour adresser à l'Élysée un message de mécontentement… Un vol en Falcon vaut-il Bordeaux ou Marseille ? Paris vaut-il une fesse (pardon…). On peut tout craindre, le pire en particulier.

Le risque pour le PS ? En politisant au plan national, Sarkozy contraint la gauche, et le PS en particulier, à inscrire sa campagne non seulement dans un cadre politique général - et donc au cœur du débat idéologique qui l'entrave aujourd'hui -, mais encore dans la guerre feutrée, polie, souriante que se livrent les chefs pour la prise de contrôle d'un appareil moyennement solidaire et le leadership de militants déboussolés et excédés. En tout cas ceux qui restent. Or qui, aujourd'hui, peut parler au plan national des positions du PS ? Personne. L'affaire de la ratification du mini-traité vaut pour run-test du bordel qui préside au débat. Et c'est donc sur l'évidence du vide, sur la division et sur l'obsolescence idéologique que s'épanouiront les conflits de personnes et que se feront les ralliements futurs. Beau programme. Pour la droite.

Une fois encore, Sarkozy ne sera pas l'intégrateur négatif qu'on a voulu construire en 2007 avec le TSS puisque, précisément, le PS se divisera au préalable pour savoir qui de ses hiérarques serait seul en position de gagner contre lui en 2012. Le mot d'ordre n'est plus « Tous contre Sarko » mais « Qui contre Sarko ? » ou, pire, qui est la « Seule personne qui peut battre Sarko en 2012 ». Déjà vu. Ségolène a beau déclarer que 2012 n'est pas le problème, qu'elle n'y pense pas - pas même en se rasant le matin - on sait pourtant depuis le 6 mai au soir qu'elle s'est engagée à emmener la gauche vers d'autres victoires. Quant à la mairie de Paris, on la sait également un bon marchepied.
En ajoutant à cela le quadruple salto du Modem et la politique d'ouverture, on y voit d'un coup beaucoup plus clair…

Mais deux choses en particulier sont nouvelles et intéressantes dans ces municipales.
Tout d'abord, nous verrons si l'expérience accumulée pendant la campagne présidentielle par Désir d'Avenir va payer aux municipales. Autrement dit, l'organisation au plan national des débats participatifs - qui à l'époque en ont fait rire plus d'un -  prend tout son sens au plan local. Or le réseau existe et l'expérience est récente et disponible. Il se pourrait bien que soit là un avantage déterminant pour Ségolène Royal et qu'elle tire enfin profit d'une opération peu crédible et peu rentable en 2007. Bertrand Delanoë a beau arguer qu'il n'a pas attendu l'an passé pour exercer la démocratie locale et participative à Paris, qui donc s'y intéresse à Nogent-le-Rotrou ?  Si la méthode Royal est validée par un succès municipal, nombre d'élus socialistes seront à ses côtés quand il s'agira de se choisir un leader, au congrès. L'UMP, de son côté, excelle dans le show triomphant. Mais pour le reste, j'ai en tête les images pathétiques du débat participatif de contre-attaque organisé par MAM en 2007…

Enfin, je me demande si, à l'instar de ce qui a été révélé en 2007 au plan national, une blogosphère de proximité citoyenne émergera et quel sera son influence. Après tout le cyber-communautarisme local existe déjà et pourrait bien avoir un impact beaucoup plus déterminant dans l'espace borné de la ville. Or la blogosphère est, pour beaucoup de raisons, davantage un levier de gauche.

Vignette : Les très riches heures du duc de Berry ;  Les frères Limbourg ; Vers 1416

Power To The People !

arrow.jpgLes histoires d'amour sont bouleversantes. Elles font que chacun d'entre nous, puissant ou miséreux, sait que la lumière existe pour celui qui la cherche et la cherche avec courage et opiniatritude. On le sait, l'amour frappe sa victime comme l'éclair. Il la laisse muette, nue, révélée à elle-même dans l'immense cathédrale de la vie. Ou dans le Falcon d'un copain. Elle en a le souffle coupé, les appuis flageolants, d'être ainsi roulée comme un pantin, abandonnée à la déferlante de ses sentiments, le visage noyé de larmes, bien dans l'axe des caméras… Ces images de bonheur me transportent. Heureux et en jean, Kheops, Petra, bientôt le Gange, Saint-Pétersbourg, Venise, Pattaya…

Tout cela, vous l'imaginez bien, m'a touché au cœur, comme chaque français, comme vous tous. Car chacun d'entre nous - pour certains secrètement, bien sûr - se sent éclairé par un bonheur si largement partagé. Y échapper, c'est impossible, car la Carla occupe le vide immense laissé par Cecilia dans la presse people, les journaux télé et nos cœurs fragiles et passionnés.  Quant à Ségolène, ne conclut-elle pas son livre sur un appel déchirant ?

Les Verts auront beau calculer le poids de l'amour élyséen en CO2, ou en barils d'énergie fossile, Sarkozy est plus fort. Plus fort que les autres. Qui pourrait en douter maintenant ?
Ségolène
pourra toujours stigmatiser les brutalités sociales de son tombeur en sillonnant les banlieues, lui, l'homme de tous les paradoxes, de tous les contrepieds, se met à la colle avec une immigrée.
La presse est inquiète pour son indépendance ? Il lui fait cadeau d'un feuilleton magnifique qui boostera les ventes au moment où la refondation du PS commençait à piétiner un peu.  
La terrasse du Café de Flore pourra s'inquiéter d'une dérive impériale chronique, le voilà qui convole avec une électrice de Ségolène. L'ouverture, ça n'est pas une illusion, il la pratique à fond, jusque sous la couette.
Même Aubade reculerait devant une telle dentelle… leçon de séduction 2008 : se concentrer sur l'Elite .
L'élite mondiale, en particulier. Les copains peuvent toujours s'aligner… Allez chérie, grouille, on part au G8, tu prends ta gratte et on s'arrache. On leur en poussera une après le dîner. On leur fait un Robert Johnson, ça va casser la Barrack… ah ah ah…. Hilarant…
Un orfèvre. Je vous dis, un orfèvre. Et la presse dit qu'elle va produire un nouveau CD. En août, en plein début de grossesse, à tous les coups. Elle le sort chez Naïve, comme le premier, ce label qui la désigne si bien. Après Raphaël (plink-plonk), elle compose déjà Nicolas (bling-blong).

Mais voyons les choses sous un autre angle. Que fait donc Sarkozy sinon exprimer en toute simplicité l'un des tropismes culturels les plus caractéristiques du pays : le sens de l'exception et du luxe. Aurait-on oublié que la France est le pays de LVMH, de PPR, du Comité Colbert, de Chanel et de Dior ? Le Falcon n'est-il pas la Rolls de l'aviation d'affaires ? Ariane 6 la star des lanceurs ? Le TGV le pur-sang du rail ? Qu'elle soit industrielle, commerciale ou intellectuelle, la France s'aime dans l'exception et le luxe. Chacun aspire aux privilèges. Ceux qui y accèdent signent leur « distinction ». La presse indienne se régale à l'idée de voir Carla débarquer avec le chef, notre presse boude son bonheur… mais fait quand même ses ventes. Peut-être Nicolas prend-il un risque sondagier très passager en exprimant ouvertement ce que la tradition française invitait autrefois à masquer. Mais le monde change, le luxe discret de l'élite appartient au passé, l'ostentation claironnante des people est notre quotidien.

Et justement, Lennon, dont je parlais il y a peu, chantait Power To The People. Et je crains que nous n'ayons fini par marcher dedans.  

Ce qui fait qu'il me fallait aussi réagir. Et puisqu'en ce moment la mode est aux variétés, je nous ai concocté, en l'honneur du jeune couple, rayonnant, la reprise d'une émouvante chanson de Claude François, ce proto-people hyper coiffé, visionnaire et révolutionnaire au point de mourir dans son bain comme Marat -  et de créer en son temps sa propre agence de mannequins avec un sens aigu de la transformation du politique.

grammophone.jpg

Le Gab à la basse.

2008, année de tous les plaisirs

delices.jpgDe 2007, je garderai un bon souvenir.
La première manche Sarko Ségo, ces pages pour mettre un pied dans la digisphère et commenter le match, un livre primé, des rencontres belles et inattendues à la République des Blogs… Mais au-delà de ces vignettes un peu simples, la prise de conscience d'un tsunami culturel dont nous ne mesurons pas encore l'impact, mais qui conditionne déjà nos vies, je veux dire celui du basculement du monde politique dans un hédonisme de circonstance. J'en veux pour preuve deux faits qu'une fois encore je choisis d'extraire de l'agenda de nos deux héros.

D'abord le livre de Ségolène, dont je suis heureux d'être la plus belle histoire. Mes enfants me l'ont offert pour Noël avec, je le soupçonne, le secret espoir que je sois davantage conquis par sa plume que par, disons, sa séduction naturelle. Je l'ai donc lu en méditant face aux marées opiniâtres du Bassin d'Arcachon. Il a fait beau, merci. Dire que j'ai aimé serait excessif. J'ai trouvé qu'elle écrivait bien. Mais l'a-t-elle vraiment écrit ? Peu importe. Mais le 26 décembre vers 17h30, alors que je luttais contre le sommeil, je suis tombé sur ceci, page 99 : « J'ai perçu la misère et la colère dans les rues de Gaza. J'ai compris la souffrance des Israéliens face à l'impasse dont ils veulent sortir. Je les ai rencontrés, ces jeunes libanais, palestiniens, israéliens, je les ai écoutés et j'y ai pris un plaisir rare. » On sent que c'est dit sans la moindre hésitation palpébrale. La belle reçoit la misère du monde avec énormément de plaisir, un plaisir au moins équivalent à celui de la blonde qui, justement, se régale à la télé en croquant dans ses griottes aux soirées de l'ambassadeur. On imagine l'orgasme - la mère des plaisirs - d'une visite dans les faubourgs de Dakar ou dans les villages sinistrés du Bengladesh…  Après tout, l'accès au plaisir est une chose très personnelle, très intimes, très secrète et passer d'un premier secrétaire désespéré à un jeune libanais qui l'est tout autant peut faire du sens.

Bref, plaisir pour plaisir, nous voilà devant les informations un soir de la fin décembre et le journal débute sur Sarko visitant les pyramides, en voyage officieux, avec Carla. Ils marchent tous deux, jeunes, modernes, décomplexés, en jean, sur le grand escalier de pierres millénaires et l'ex de Raphaël (plinc-plonc) se retourne pour faire un petit cliché de son nouvel ami avec le Nikon qu'elle a trouvé dans le Falcon du tycoon. Comme elle veut que la photo soit réussie, elle s'arrête. Nicolas, lui, avance. Elle prend la photo, s'assure d'un regard que les télés de monde entier ont bien documenté la scène et regarde le résultat sur son appareil. Pendant se temps, Sarko l'a rejointe et passe à côté d'elle et, hop, petit geste qu'il faut avoir saisi, il lui met la main au cul, les Ray Bans bien dans l'axe. Comme ça. Y a pas d'autre mot. Pas la méchante claque genre viens poupoule, bouge moi un peu ces pastèques, non, un petit mouvement de la main, juste un tendre rappel, style vivement l'hôtel…

Voilà donc le fait, la tendance lourde, le retour tout monarchique du "bon plaisir" dans le champ politique. Régression ? Évolution sociétale ? Le plaisir s'affiche aussi bien dans les transports mystico-pompiers de la candidate que dans le rutilement incessant du président qui, ayant consommé en six mois à peine quelques uns des paradigmes du luxe (yacht, jet, Cap Cod, happy fews, mannequin) n'a plus qu'à s'acheter une Telecaster pour rivaliser vraiment avec les plus beaux moments d'Elvis. On me dira, ça ne date pas d'hier et Giscard avait ouvert une voie que ses successeurs n'ont pas dédaignée. Certes. Mais discrètement, avec retenue. Aujourd'hui, l'exultation des sens fait partie du discours politique, le réchauffe, lui donne la chair et l'immédiateté qui lui manquaient quand Couve de Murville parlait du monde ou quand Edgar Faure parlait des femmes. L'inversion s'est produite en 2007. Là où le politique maîtrisait la consommation des plaisirs, la consommation des plaisirs phagocyte le politique. Visez l'émotion, le sens n'est plus l'essentiel.

Donc principe de plaisir oblige, à mon tour de faire un petit cadeau de fin d'année. Une chanson, faite à la maison, qui n'a aucun sens politique, juste un cliché sur la nuit du côté du Seaport, Downtown Manhattan…  j'en mettrai en ligne quelques unes en 2008, une année où je serai moins présent sur le blog.

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Bonne année à tous.

Vignette : Le Jardin des Délices (détail) ; Jérôme Bosch ; vers 1480 ; Musée du Prado, Madrid

Kadhafi et le délit de sale gueule

bacon.jpgOn ne chipotera pas. Si le SAMU social avait croisé Muhamar entrain de faire les bouquinistes un peu tard dans l'après midi, sapé comme il l'était, même sans Plan Urgence Grand Froid Orange Niveau 4, il se voyait illico proposé une place dans un foyer pour la nuit. A moins que les Enfants de Don Quichotte ne l'ait localisé avant et lui ait réservé une tente. Il en avait déjà une, on dit.

Le Guide de la Grande Révolution de la Grande Jamahiriya Arabe Libyenne Populaire et Socialiste (GGRGJALPS), c'est vrai, a quand même une très sale gueule, assez ravagée. A croire qu'il sortait tout droit d'une très longue prise d'otages, mais pas en tant que preneur. Un type qu'on aurait trimballé scotché sous un camion entre Beyrouth et Tripoli aurait meilleure mine. Et ça n'a fait qu'empirer depuis son dernier champoing, en mars 74. Bref, un type à qui on fait confiance au premier coup d'œil, Muhamar.

A mon avis, ils ont dû parler de ça, sous les lambris du chef. Ca rapproche. Tiens, Mumu, file moi ton burnous que je vois la tête que ça me fait… Pas mal… Et avec les Ray Ban ? Nicolas aussi a dû souffrir pendant la campagne quand la blonde en tailleur souriait aux foules, étincelante, joyeuse ou compassée. Lui, c'était moins glamour, surtout sans Cécilia - je l'ai vue au resto la semaine dernière, une vraie beauté -, mais l'affaire est entendue. Ca a dû le décevoir, le GGRGJALPS, de trouver Nico seul dans la grande maison, lui qui aime les femmes au point de vouloir les libérer toutes, tous pays confondus, après en avoir libéré huit assez récemment dans les conditions que l'on sait. Un pas dans le bon sens, ça s'appelle.

Mais au-delà du scandale très parisien de la visite, je me suis demandé s'il en aurait été autrement si Kadhafi avait été très beau. S'il avait été blond, s'il avait eu les yeux clairs, un regard à la fois vif et malicieux, un sourire à fossette, effacé dans un gentil mouvement de la tête, comme le fait si bien Tom Cruise, ou s'il avait fait des pubs pour Nespresso, s'il avait plu à la Majorité-Des-Français ? Ma conviction est qu'une vague d'indulgence populaire et représentative se serait levée car dans le secret de notre âme dominée par l'image, accroché au 20 heures et aux séries, nous savons qu'avoir une sale gueule est la première, la plus irréparable entorse aux droits de l'homme. Non mais vous avez vu sa gueule ? Et la France le reçoit !

Mais ça a quand même fait des vagues. Au point que BHL (qui est très beau) est monté au créneau ! Donc ça ne rigolait plus. Et Montebourg (qui est assez beau) dans la foulée ! Donc ça devrait vite se calmer. Rama Yade (qui est vraiment belle), elle, a rappelé à sa façon « qu'elle c'est elle et que lui c'est lui », selon la formule, troublée comme l'était Fabius quand Tonton fricotait - mais discrètement - avec Jaruzelski ou quand sa femme badinait avec Castro, « ce bon garçon » comme elle le disait avec une grâce militante… Pour être honnête, moi, ça m'a plutôt amusé cette visite Je n'ai pas eu à traverser la Seine. Nuisances limitées. J'ai aimé ces images du GGRGJALPS, au Pavillon Gabriel, radieux sous les youyous de quelques centaines de femmes libérées et majoritairement voilées.

Et c'est finalement Maître Roland Dumas, imprudent séducteur mais orfèvre en clair obscur politique, qui aura eu le dernier mot en renvoyant les Droits de l'Homme à ce qu'ils seraient donc, soit une attitude médiatique, un passage obligé du discours citoyen, un appeau stylistique destiné à rassurer la presse de gauche et ses lecteurs. Il a reproché au PS son manque de clarté, de réalisme. Certes, on s'en était rendu compte et Roland a le sens du gros contrat. On sent que tout cela, ça l'a bien fait marrer, Roland. Je me souviens de l'époque où il traitait ce pauvre Léotard de « Savonarole de banlieue » au moment même où le gouvernement socialiste planchait sur le plan Banlieue 89. Mépris ou vérité ? Allez savoir. Le GGRGJALPS, il le trouve tout à fait fréquentable. Très en rapport. Après un tel hommage, et de tels soutiens, on peut espérer que le nom de Sarkozy entrera, comme Chavez ou Castro, dans la liste des nombreux démocrates lauréats du Prix Kadhafi des Droits de l'homme. Tiens, en passant, les Chinois disent : « Le cynisme, c'est la preuve qu'il fait laisser la place au jeunes ». Et Roland n'est pas né d'hier. Il n'est pas le seul.

Il était, et reste, très beau.

Vignette: Francis Bacon, autoportrait

Where is Dylan ?

dylan.jpgLe 31 octobre 1964, Dylan est au Philarmonique Hall de New York. Il a vingt-trois ans. Alors qu'il s'apprête à lancer « If You Gotta Go, Go Now », il s'adresse au public et dit "N'ayez pas peur! C'est juste Hallowen, je porte mon masque de Bob Dylan, je fais ma mascarade ! Ah ah ah… ». Plus tard, pendant sa tournée de 1975, il se présente sur scène en portant un masque… de Bob Dylan. La foule, ahurie, ne comprend pas, en entendant cette voix qui est la sienne… Jeux de masques et de miroirs.

Je sors de la projection de « I'm Not There »,  virtuose variation cinématographique que Todd Haynes, le réalisateur, a débattu ensuite avec le public. Le corps du délit est le parcours de Dylan, on devrait dire les images de Dylan, tant il est clair que l'homme échappe toujours aux clichés qui lui sont tendus, où il ne se reconnaît jamais. J'ai l'ai découvert à la fin des années soixante, dans un hangar de Saint-Pierre de Quiberon où - mystère - un type passait « I Want You », cette chanson fétiche qui traverse les images comme un train nostalgique dans la magie répétée d'un riff parfait et obstiné. J'ai suivi sa carrière, l'ai vu souvent sur scène. J'ai aimé. J'ai détesté aussi.

Parce que j'avais écrit avec un ami un bel opus sur le Protest Song (A little bit of promotion, thank you), et donc avalé une quinzaine de biographies du barde de Hibbing, mon portable a sonné un jour et Charlotte a demandé que je lui raconte un peu Dylan. Ce que j'ai fait, en lui passant une pile de bouquins qu'elle me rendra peut-être un jour. C'était il y a deux ans. Elle m'a confié le scénario. Je l'ai lu et je l'ai trouvé féroce et intelligent. Haynes voulait que Charlotte incarne deux des femmes qui ont compté dans la vie de Bobby : Suze Rotolo (la pochette de The Freewheelin'), au début des années soixante dans le Village, et Sara Lowndes (pour qui il écrivit au Chelsea Hotel le très beau et très lancinant Sad Eyed Lady of the Lowlands ; Blonde on Blonde, 1966), Sara, donc, qu'il devait épouser et avec qui il aura quatre enfants, avant d'exploser sa famille, en 75. Je lui parlais de la façon dont, à mon sens, Dylan avait instrumentalisé les femmes dans sa vie - comme le reste d'ailleurs. Suze pour pénétrer le monde juif, intellectuel et contestataire de New York, Joan Baez pour accéder aux grandes scènes, Sara pour se confirmer un destin imaginaire de père de famille, reclus à Woodstock, Carolyn Dennis pour faire un crochet dans la christianité, et bien d'autres… Je parlais donc de Diamonds and Rust, cette sublime chanson que Joan Baez composa sur le champ quand, après un silence de dix ans, un Dylan déprimé l'eût appelée en pleine nuit, lui-même échoué dans un bistrot du Middle East. Charlotte a écouté, pensive, retourné une feuille de salade, puis elle a dit c'est qui Joan Baez ? Je me suis trouvé plutôt vieux. Dans un mail par la suite, elle a écrit elle chante très bien, cette Joan Baez. Certes, mais comment la fille de Serge et de Jane pouvait-elle ignorer Baez. Elle était faite pour le rôle, c'est clair, et elle y est remarquable.

Cate Blanchett, elle, interprète le rôle de Dylan en 64-65. C'est l'un des coups de génie du film. L'actrice a intériorisé l'artiste et l'escroc avec un talent stupéfiant, au point que son jeu se superpose parfois avec les images de Don't Look Back, ce film réalisé par Pennebaker sur la tournée anglaise de 65. Elle prend la pause, a l'arrogance et le détachement tour à tour relâchés et coléreux, suffisants, affectés mais définitifs des stars, où l'hésitation calculée donne au discours le plus creux sa valeur d'oracle, sa profondeur politique et philosophique. Dylan parle en elle, le regard errant, embué, clope sur clope, parfaitement las et hésitant, affalée sur un canapé ou se tortillant devant un micro, trop épuisé pour sourire, perdu dans le labyrinthe universel de sa création, dans de courtes digressions bancales,  pathétiques, sur le mélange émouvant des corps, sur son propre moi, son insondable et cosmique innocence, sur la colère qui le tient en vie, sur la fatigue universelle qui l'habite lorsque par devoir il lui faut toucher terre et répondre devant les hommes, sur le sentiment irréversible de sa singularité poétique, sur le temps, dont on ne sait rien, sur l'espace… On a juste envie de lui foutre sur la gueule. On se dit qu'au-delà des flashs et de nos rêveries, existe-t-il vraiment quelque chose de plus con qu'une rock star…

Après avoir lu et relu sur Dylan, et écrit sur lui - comme tant d'autres - j'en ai conclu que s'il avait eu la place qu'il a eue, et qu'il a encore, c'est qu'il n'est appuyé sur rien, sur le vide, mais un vide talentueux, d'abord dans la magie des mots qu'il sait choisir, placer et dire ensuite comme personne. Qui d'autre écrirait dans une chanson "But nobody has any respect / Anyway they already expect you / To just give a check / To tax-deductible charity organizations" (Ballad Of A thin Man), une chanson qui servira de fond sonore la nuit où sera écrit le manifeste des Black Panthers. La chanson d'un petit bourgeois, juif et blanc de Hibbing pour sceller le contrat du radicalisme armé des noirs américains… Fallait-il qu'il n'y ait rien dans cette sublime chanson pour que ceux-là s'y retrouvent aussi… Ensuite par la mélodie, ce savoir-faire pompé dans les racines du folk et du blues qui transforme la plus simple des grilles en ritournelle inoubliable.

Le vide, donc. Et c'est précisément parce qu'il est vide, parce qu'il n'est que cela, des mots chantés de façon singulière et des mélodies pénétrantes, qu'il sera la surface de projection idéale de toute une génération en révolte. Dans le vide, on ne bute sur rien, on s'y retrouve toujours. On trouve donc dans Dylan ce qu'on y apporte. Il est toujours d'accord, pourvu qu'on achète, et toujours ailleurs.

On le croit dans la poésie, il répond lingerie fine. Chapeau!

Vignette: Dylan et Suze Rotolo, New York City, 1963

Video: publicité pour Victoria's Secret. 

Ce que nous ne voyons pas

aveugles.jpgD'une main, l'illusionniste accroche le regard, l'attire, le suborne et le fixe sur l'accessoire pendant que, de l'autre main, il accomplit l'essentiel, son mensonge, sa magie, qui charme et subjugue. Nous murmurons « Sapristi ! Comment a-t-il fait ? ». Mais que voulons-nous savoir ? Voulons-nous vraiment que cesse le frémissement qui nous parcourt devant l'impossible réalisé ? Attendons-nous l'exposé froid de la méthode, de la vérité, ou voulons-nous croire un moment à la mort du réel et de ses pesanteurs ?

Sommes-nous de l'illusion, ou de la vérité ? D'ailleurs où est-elle ? Dans le chapeau, mais avec quelle colombe ? Question de tempérament. Entre la peur et l'envie de savoir, nous oscillons parfois. La science a désacralisé le tonnerre comme la peste. Il en va de la vérité comme il en va du cirque et du music-hall, certains veulent savoir, d'autre préfèrent l'ignorance confortable, en rester à la magie des choses.

Quant à la politique, n'est-elle pas le plus grand des jeux de dupe ? Nous avons connu deux grands maîtres de l'illusion, Mitterrand et Chirac. Le rideau cathodique s'ouvre sur le suivant. C'est un virtuose, dit-on. Soyons bienveillants, mais attendons un peu avant d'applaudir, nous qui sommes là, à bloguer au zinc du bistrot digital, dans ce jeu de miroirs, à commenter, à nous intéresser, à scruter les faux-semblants, bref, à gloser sur la daube. Comme les autres.

Nous ne sommes pas seuls. Que regardait l'adhérent de FO ? L'écharpe rouge de Blondel, ce Gainsbourg de la lutte, barbe de trois jours et compassion de boulevard, paré pour le vingt heures, quand dans une rue adjacente patientait un chauffeur que lui payait la Mairie de l'ennemi. J'ai retiré trois ampoules au lustre du salon quand j'ai su qu'EDF staffait Bernard Thibault. Chirac prônait l'élargissement et mettait avec d'autres l'Europe dans un marécage, puis l'achèvait d'un référendum dans la nuque. Bush inventait des bombes pour encercler les puits. La Chine parle d'écologie. Sans doute bientôt de droits de l'homme.

Qui donc ne ment pas dans tout ça ? Ségolène, paraît-il, qui ne dit que des bêtises, mais sincères. Elle atteindrait ainsi un peu de la vérité qui nous manque. Con mais honnête, dit-on en effaçant un sourire. Sa fable manque de souffle. Qui lui apprendra à mentir, alors que même Fabius semble vouloir raccrocher les gants ?

Le PS a perdu son capital affectif, émotionnel. Sa séduction. Il ne lui restait que cette illusion pour tenir un corps de doctrine obsolète. Il n'émeut plus personne et, déshabillée du cœur, la tête explose. Ce matin, dans le Journal du Dimanche, Valls dit « La gauche de gouvernement doit dépasser son sur-moi marxiste ». Et, plus loin : « Il est évident que nous devons clarifier définitivement notre identité, caractérisée par un réformisme moderne et réaliste, hors de toute ambiguïté révolutionnaire ! » Bouleversant. Personnellement je me sens mieux en lisant ça. C'est inspirant. Non ?

Etchegoyen voyait dans le mensonge un phénomène consubstantiel de la démocratie. Le mensonge et le masque sont partout. Ils prennent parfois des allures imprévues, comme la déclamation jacobine, toutes classes confondues, du pathos familial des Môquet, à la même heure, pour vibrer avec Nicolas (et se marrer avec Guaino). Au dix-neuvième siècle, le ministre de l'éducation pouvait dire, dans son bureau parisien, tiens, à cette heure-ci, tous les élèves de quatrième du pays sont sur le débat Cauchon - Jeanne d'Arc. Mais aussi la main compassionnelle d'une candidate sur l'épaule du grabataire. Bingo ! Qui donc pilotait la mise en scène ? Alors pourquoi François n'inviterait-il pas tous les Krishna du monde à chanter et taper sur des clochettes vers vingt heures le soir des municipales ? Un truc à faire gagner le Modem, non ? A rattraper Cavada. Ce recours permanent à l'émotionnel collectif, il ruisselle partout, envahit les discours et les ondes. Il sent le mensonge convenu. De Navarro, flic humanitaire, aux soldats de la paix, la logorrhée compassionnelle a pris le pas sur l'énoncé des faits. Une grève se calcule aujourd'hui en poids de CO2, pauvre Gaïa… (Les syndicats ne respectent donc ni la planète ni l'usager.)
Alors qui sera le prochain maître de nos sentiments? Nicolas fait aujourd'hui la course en tête. Les autres se préparent. Et le grand danger régressif est là, dans la lobotomie du déferlement affectif, dans l'illusion du cœur. Quand l'affectif et l'émotionnel prennent le pas sur l'intelligence déjà morte, la violence n'est jamais bien loin. Dans quel fossé tout cela nous mène-t-il ?
Il faut apprendre à voir. C'est une urgence démocratique.
(Non, c'est sûr, je n'ai pas un moral d'acier, là. Toujours vers la fin novembre, ces putain de jours qui calamitent et mon anniversaire, merde, encore un an dans les santiags, et Noël pour arranger tout ça…)

Vignette: La chute des aveugles; Pieter Bruegel; 1568 

Ségolène is Back

royal.jpg« Chers amis,
Le PS vient de dire oui à une nouvelle étape pour l'Europe et je pense, comme je l'ai dit récemment que nous devons avancer aux côtés de la gauche européenne pour peser sur les prochaines étapes et contruire (sic) l'europe (sic) sociale par la preuve.On sait aujourd'hui que le référendum que j'aurais organisé si j'avais été élue n'aura pas lieu car Nicolas Sarkozy n'a pas la même conception de la démocratie que moi. Cette abscence (sic) de référendum ne doit pas nous empêcher de prendre position pour avancer.
J'entends dire certains que j'ai changé d'avis sur le référendum. Ce n'est pas exact. Je tiens compte de la situation pour avancer sur des convictions qui n'ont pas changé sans me réfugier derrière une question de procédure (importante) pour ne rien oser dire. »

C'est un message électronique signé Ségolène Royal. Il interpelle-en-profondeur le sympathisant Désirdavenir que je suis. Regardons-le ensemble, un peu en détail et en toute bonne foi, naturellement.

1. Tout d'abord arrêtons-nous sur ce « je pense, comme je l'ai dit récemment ». C'est, je crois, un pur ségolénisme. L'ex-future-candidate pense, certes, mais n'en reste pas là. Elle ne pense pas n'importe comment, elle pense comme elle l'a dit récemment. Elle met ainsi sa pensée en référence à une citation, à un événement, à une prise de position antérieure. Une sorte d'appui sémantique, en somme. S'appuyer sur une citation, c'est utile. Cela permet de faire écho à sa propre pensée en invoquant celle d'un autre et, de fait, d'en enrichir et d'en renforcer le sens. Mais c'est aussi un risque. Car après tout, cet autre - que nous croyons penser comme nous - pourrait penser ce que nous ne pensons pas ou, pire, ne pas penser ce que nous pensons et donc nous faire dire autre chose. Ainsi, il est prudent, en disant ce que l'on pense, d'appuyer cette pensée sur ce que l'on a dit soi-même. Précédemment de préférence. C'est ce que fait Ségolène qui pense donc comme elle l'a dit. Et que pense-t-elle, comme elle l'a dit ? Elle pense qu'il faut avancer. Mais elle se garde bien de penser qu'il faut avancer avant de l'avoir dit. Elle le pense après l'avoir dit. Ségolène pense donc après avoir parlé, alors qu'un bon nombre d'entre nous, bêtement, aurait tendance à faire l'inverse. Tout ceci est éclairant et explique énormément de choses, des choses pour moi restées mystérieuses. Par exemple cette séquence devenue banale : elle parle, puis elle pense, puis Jack Lang vient à son secours et la trouve formidable. Voilà en tout cas levé le doute qui m'a traversé souvent en suivant son parcours de campagne.

2. Mais regardons de plus près. Il s'agit d'une « étape pour l'Europe ». Le PS a dit oui à une nouvelle étape, dit-elle avant même de le penser, apparemment. On ne savait plus à qui parlait le PS, ni de quelle voix. Et bien, le PS parle aux étapes. Et il acquiesce. C'est rassurant. L'étape, c'est l'Europe avec un grand E. Mais deux lignes plus bas, lorsqu'il s'agit de contruire (on ne va pas chicaner pour un s) « l'europe sociale », la majuscule a été bannie. Tiens, tiens. C'est étrange et intéressant. Allongez-vous, Madame, là, oui, respirez à fond, calmement. Oui. Pourquoi un « e » minuscule ? Par modestie ? L'Europe des petites gens ? Non, non, ne m'embrouillez pas avec une histoire de faute de frappe. Quoi 7 sous-marins ? J'ai dit FAUTE de frappe, pas FORCE… Allez, concentrez-vous. Cherchez ! Quelle association ? Bravo ! Oui, l'europe sociale n'est pas celle du capital. Cet autre mot pour majuscule. L'inconscient a parlé. On y revient toujours. Merci, posez l'argent sur le socle du kouros en sortant, à mercredi.

3. Poursuivons. Si Ségolène avait été élue, il y aurait eu référendum. Quoiqu'en pensent certains. Mais aujourd'hui, la France souffre d'une abscence (on ne va pas chicaner pour un c) de référendum car Nicolas et Ségolène n'ont pas la même conception de la démocratie. C'est curieux, cette notion d'absence de référendum… Où peut-il bien se terrer ? Chirac, lui, avait la même conception que Ségolène. Il était également pour la présence du référendum Et a planté l'Europe. On en a la preuve.

4. Enfin, la dernière phrase, bien que passablement abstruse, est importante. Elle a valeur d'aveux. Il est préférable de la lire plusieurs fois pour la comprendre. Ségolène, c'est évident, c'est ce qu'elle nous dit - et donc le pensera sans doute à terme - observe la vie autour d'elle, constate les changements et les doutes qui bousculent la société, l'évolution du monde, des mentalités, bref, évalue la situation et, en fin de compte, ne change rien à ses convictions. C'est ce qu'on appelle un caractère pragmatique, une pensée en pleine mutation. On la sent très à l'écoute.

Ce mail m'est parvenu le 7 novembre 2007, le matin. Il a fait ma journée. Puis ma semaine. Je l'ai vécu comme un cadeau, comme la preuve qu'après quelques mois d'un silence inquiétant, tout était encore possible.
Je m'ennuyais un peu depuis la mort de Fernand Raynaud.

Rudolph

giuliani.jpgLa campagne bat son plein aux États Unis et Rudolph bat la campagne. Interrogé lors d'une réunion publique sur le waterboarding, cette approche sophistiquée du questionnement qui consiste à attacher solidement un individu sur une table et le faire suffoquer en lui versant de l'eau en continu sur le visage, pour simuler la noyade, Adolph Giuliani, pardon, Rudolph Giuliani, répond en substance : "It depends on how it's done. It depends on the circumstances. It depends on who does it."
"Ca dépend comment c'est administré. Ca dépend des circonstances. Ca dépend de qui le fait…" Bref, ça dépend. C'est du bon sens.
Donc, d'abord de comment c'est administré. On ne peut pas, en effet, laisser n'importe qui nous saloper un warterboarding. On veut que les candidats se livrent avec bonne humeur, il nous faut des types formés, des praticiens, des types qui ont lu la doc, récemment traduite du cambodgien. Pol Pot ne sous-estimait pas le waterboarding, entre autres délicatesses. Bref on veut des types qui ne versent pas n'importe comment, qui tiennent la position, appui jambe gauche, le bassin dans l'axe, épaules ouvertes. D'accord ça fait mal, et c'est pour ça qu'on s'entraîne. Il faut tenir, c'est dur, mais il faut tenir. Et ça n'est pas tout. Il faut aussi que le prévenu soit correctement entravé,  bien serré aux jointures, pas de mou, qu'il n'aille pas glisser ou je ne sais quoi.
Deuxièmement ça dépend des circonstances. Par exemple, prenons une circonstance au hasard : il s'agirait d'interroger un type que les experts de la CIA suspectent de vouloir détruire les États Unis et tuer tous les Américains d'un seul coup d'un seul. On fait quoi ? Qui d'entre nous n'accepterait pas un certain aggressive questionning, qui dans cette salle ? J'ai pas dit torture, j'ai dit aggressive questionning. Nuance.
Enfin, ça dépend de qui le fait. La torture, c'est inacceptable. Là-dessus nous sommes tous d'accord et nous ne transigerons pas. Surtout lorsqu'elle est pratiquée par d'autres. C'est encore du bon sens. Mais si les nôtres veulent chatouiller le muslim pour sauver l'Amérique… qui va le leur reprocher ? Les libéraux, naturellement, qui déforment tout et veulent du mal au pays…
La vraie question est de savoir si Bush peut être remplacé par plus con. La question fait débat, mais une évidence s'impose.
Ca a l'air possible.

Vignette: Rudolph Giuliani, candidat à l'investiture


Rock Revival

jerry.jpgC'est samedi que fermera l'exposition Rock'n Roll à la Fondation Cartier. Restent donc deux jours pour ceux qui n'ont pas visité le sanctuaire. Juke Box, banane, Gibson et Cadillac. Un joli moment en 45 tours et puis s'en vont. Mais plus touchants encore que le papier jauni des affiches de l'époque, les deux cent lycéens - Sweet Little Sixteen - nés en 1991 qui papillonnent dans l'expo, un papier et un crayon à la main, à prendre fébrilement des notes sur les idoles de Papi, encadrés par quelques profs dépassés. Lagarde et Little Michard. Ouap Ba Badou Ouap Dap Dap…
« Putain, même les lavabos ! Trop relou ! » a dit celle-là en découvrant qu'en 55 à Memphis, blancs et noirs font savon à part dans les latrines publiques. Une photo de Rosa Parks, c'est qui la meuf… « C'est ouf ! » dit l'autre en voyant Jerry Lee Lewis répondre à la presse en serrant contre lui la gracile Myra Gale, sa jeune épouse de treize ans. Oui, Jerry, qui a oublié de divorcer de sa première femme avant d'épouser la nymphette, le visage à découvert, pas même passé au presse-purée comme ce con de Vico. Interpol n'a pas eu à le chercher longtemps, ni sa carrière ni son mariage n'y résisteront. Rires quand Ed Sullivan introduit Buddy Holly, bésicles, jambes grèles et sourire niais - mais déjà la strat bien en main - avant qu'il ne se crashe dans la neige avec Ritchie Valens. Photos de la carcasse calcinée de l'avion. Bouche bée, elles sont, soixante ans plus tard, devant l'effervescence pelvienne du King, elles prennent des notes sur les notes qui changeront le monde. On est encore loin d'un Iggy Pop, vomissant avec élégance derrière les amplis après s'être roulé sur des tessons de bouteille, d'une Courtney Love se masturbant sur son pied de micro un soir de concert au Bataclan - j'y étais-, d'un Lou Reed errant dans la nuit de Tribeca, après une soirée au Max, traquant quelque jeune poète coprophage dans les rues dévastées du wild side
Je me suis régalé. C'est frais, les années cinquante. Une belle exposition qui retrace l'insémination, disons la pénétration historique et frénétique du tempo afro-américain dans la matrice médusée de la musique blanche. Well, she's the girl with the red blue jeans…
J'aime la chanson et le rock en particulier. C'est pourquoi j'aime le blog que Laurent Balandras vient de mettre en ligne. Il sera vite le site de référence. Laurent, j'en ai parlé il y a peu pour la façon dont il a gentiment passé Sevran au hachoir. Ca détend. Merci. La, il nous fait à la fois cadeau de son érudition et de son goût, de sa capacité à repérer les vrais talents, ceux sur qui personne ne parie mais qu'on retrouve quelques années plus tard au pinacle, comme Olivia Ruiz dont il a contre tous soutenu le projet et la personnalité, ou les Weepers Circus, qui sont enfin en radio avec Liverpool , ce magnifique hommage aux Fab Four, Bertrand Belin, dont il fait un beau portrait sur le blog, ou Caroline Loeb qui développe son théâtre et sa pêche corrosive sur toutes les scènes de France, et de bien d'autres…
Le CD meurt et la chanson fleurit sur les Myspace du monde entier. Les officiers des majors ont des gueules d'hommes de troupe en débacle. Dur de s'arracher au Buddha Bar pour faire un peu de stratégie…
The Times, They Are a'changin'

Vignette: Jerry Lee Lewis et sa femme, Myra Gale. 1957