Singie blues

grape2.jpgLa Chine ne menace pas que l'Europe. L'Asie aussi voit la puissance du dragon avec d'autant plus d'inquiétude que les relations de voisinage n'ont pas toujours été cordiales. La diaspora est partout, souvent puissante, victime traditionnelle de la méfiance, voire de pogroms comme aux Philippines ou en Indonésie. La voilà soudain adossée au grand frère qui non seulement ne la rejette plus, mais qui compte sur elle pour asseoir une partie de son développement international. Autrefois peu expansionniste, la Chine sinisait mécaniquement les peuples qu'elle absorbait. Aujourd'hui, héritage du timonier sanguinaire, elle se projette. Elle est ouvertement, presque violemment nationaliste.
Singapour n'échappe pas à la règle. Les chinois y sont puissants et le gouvernement s'interroge sur la raison d'être du pays quand bientôt trois ou quatre grandes places financières s'imposeront en Chine. Il a donc décidé d'asseoir sa stratégie sur trois axes : conforter sa position de place financière, au même titre que Hong Kong, et profiter de la croissance régionale en servant les fortunes extraordinaires qui se créent chaque jour dans cette région du monde, incluant l'Inde. Se positionner comme un centre d'excellence universitaire et miser aussi bien sur les formidables besoins en éducation qui existent dans cette partie du monde que sur la culture profondément confucéenne qui met l'apprentissage au cœur de la vie. Développer les services de santé et de médecine de haut-de-gamme auxquels les plus fortunés n'accèdent qu'en allant en Europe ou aux Etats-Unis. Plus discutable, une ambition dans le domaine des centres de recherche. Pour y parvenir, le gouvernement investit de façon spectaculaire. La ville est un champ de grues où poussent les unes après les autres les tours de cinquante étages, prêtes à accueillir les cliniques, banques, universités et états-majors commerciaux du monde entier. Ajoutez à cela une pincée de sexe et un casino, c'est le boom garanti.
Singapour fait aussi valoir ses atouts dont le moindre n'est pas la sécurité des citoyens, un thème qui, me semble-t-il, peut nous rappeler quelques chose, encore que sur la définition des standards, il reste quelques nuances entre eux et nous. Jeudi, le journal télévisé a ouvert sur une information qui m'a laissé sans voix. Un voyou indélicat, en pleine ville, sur un passage clouté, arrache le téléphone portable d'une jeune fille alors qu'elle traverse une avenue. Incroyable ! Par chance, une voiture de police passant par là peut intervenir immédiatement et arrête le malandrin. On respire. Il sera jugé dans l'heure et puni. C'est normal. Donc, un an de prison ferme et 6 coups de bâton. Le bâton en question, entendons-nous bien, pénètre la chair de telle sort qu'à six coups, il n'aura pas trop de son année de taule pour cicatriser. L'ordre juste, quoi.
On peut donc téléphoner en ville pour un moment sans exploser son forfait.

Vignette: au marché de Singapour, pour Carrie . 

HK Bonus

hk2.JPGL'avion est passé. Il a survolé le port, lentement, un bel aller et retour du grand oiseau blanc et silencieux que les Hongkongais ont salué hier. L'A 380 a fait son tour d'honneur au ras des tours. L'ouest déclinant fascine encore. Mais pour combien de temps ? Ce matin, je vois dans la presse locale que le cours du plomb s'envole, effet induit de la demande chinoise. Le béton prend aussi son envol. Qui croire ? Et le cuivre. Et l'acier. Et le blé, comme toutes les matières premières qui disparaissent en tourbillonnant dans le siphon d'une croissance que renforceront bientôt l'Inde, la Russie et le Brésil. Tout s'envole, donc, dans cette alchimie du développement qui empile sur l'empire du milieu, et bientôt ailleurs, son torrent de plomb vite changé en or et réinvesti sur les places mondiales.
La première des matières premières, la grise, fera bientôt l'objet des enchères les plus folles. C'est la plus précieuse, celle qui nous reste. La chasse aux talents est ouverte. Elle sera sans merci et ses règles ne sont pas les nôtres. En Asie, il y avait la saison des pluies, et le reste de l'année. Il y a maintenant la saison des bonus, ce moment de magie où les managers de vingt-cinq ans s'arrachent de leurs écrans et quittent en courant les salles de marché pour passer chez Bentley et commander le dernier coupé de la marque
Qui résistera au chant des sirènes asiatiques ?

Vignette: des tours et des tours, HK

Concours, le résultat

olet.jpgVu du jardin la même photo donnait à peu près cela, un joli paysage de Corse où il faisait beau quand il pleuvait ailleurs. L'île, je n'en connaissais que la côte, pour en avoir exploré à peu près tous les ports et tous les mouillages, en bateau. La terre, non. Elle aussi, est d'une beauté intense et rude, de rocs et d'épines. Une gemme au doigt de la mer. Chaque jour, je parcourais Corsica Matin. Grâce à quoi j'ai pu suivre l'Affaire de la Forge. Voici les faits.
Mi-août une famille d'Anglais même pas corses passe ses vacances dans le village de Palasca, où elle possède une maison arrachée au patrimoine séculaire du peuple. A la suite d'une insultante erreur de comportement (la famille se dit gênée par les cloches de l'église qui, déréglées, sonnent la nuit, Ah come on, who cares ?), et en forme d'aimable rappel à l'ordre, quelques identitaires anonymes vandalisent leur voiture. Normal, non ? Holly shit, Dad, they fucked up the car ! Le forgeron local, un peu choqué semble-t-il par le message qu'il trouve excessif et peu lisible, placarde quelques affichettes. On y lit que pour lui le village s'est conduit lâchement. Oui, lâchement. Oh jeez, the bloke is crazy... La nuit suivante, du 12 au 13 août, sa forge est naturellement incendiée et réduite en cendre. And the shit hits the fan car on apprend dans le journal qu'en fait, il a insulté les morts. Les Anglais ne mouftent pas. Les morts non plus. Le lendemain, l'un des nombreux groupuscules indépendantistes se fend à son tour d'une déclaration publique pour prendre la défense… des incendiaires. Oui, le forgeron a bien insulté les morts - qui continuent de se tenir à distance - d'un village qui, lit-on, l'accueille courtoisement depuis à peine quarante ans ! Même pas treize générations… et il se croit chez lui. L'hospitalité, ça ne se discute pas. D'ailleurs « Il y a deux sortes de Corses, ceux qui le sont et ceux qui le seront jamais, restez donc chez vous ! » déclare Resistanza Corsa sur un forum histoire de mettre les choses au point. Nous, toujours en vacances, on parie honteusement sur la confraternité des colonisés en prenant une pointe d'accent et en se déclarant Basques.Toute la presse locale s'empare de l'Affaire. On est pour, on est contre. Puis la médiasphère  nationale (TF1, Canal+, France 2, et Le Monde daté du 28 août…). Bientôt CNN…
Comment dénouer la crise ? Comment sortir de l'impasse ? Facile. En cas de crise grave, on le sait maintenant, Nicolas monte au créneau. Et justement, Nicolas arrive. A Saint Florent, pour dénoncer l'inacceptable racket qui sévit sur l'île et donc, comme l'indique immédiatement Unita Naziulale dans un communiqué à visage découvert, pour faire l'amalgame entre délinquance et nationalisme. C'est bouclé. Tout est en ordre.
Back to Paris

Break Estival

sun2.jpgLes vacances sont un moment suspendu, un intervalle de réflexion intense, de retour sur soi. Tout stress évacué, elles permettent de s'arrêter, de revenir sur les douze mois passés, de faire le point, d'oublier Sarko, DSK, les Vélibs. Qu'ai-je appris? Qu'ai-je réussi? Qu'ai-je raté? Ai-je toujours été en accord avec ma conscience, mes quelques convictions?  Ai-je vraiment progressé? Me suis-je conduit humainement et dignement avec ceux qui sont mes amis, avec tous les autres, avec Ségolène ? Ai-je consacré à ma famille le temps qu'elle mérite? Et puis fait chier, si on s'en jetait un sur le port… On fera la thérapie flash pendant le voyage du retour.
Donc le menu sera plutôt encéphalogramme plat, saucisson corse, melon, petit Patrimonio à l'ombre sur la terrasse. Assez frais. Tiens, remets m'en un. Merci. Un bon programme de lecture, quand même. Un bon programme de musique, aussi. Un bon programme d'écriture (un roman à finir), enfin et un bon programme d'abandon au soleil du matin, et quelques brasses, en plus. Donc sans doute assez peu de billets sur le blog. Peut être un par semaine. Personnellement, je pense que c'est mérité. Bonnes vacances à ceux qui en prennent, et pour les autres, profitez de la ville déserte et silencieuse.
On finit toujours par trouver une boulangerie ouverte…

L’Asie Coule à Mes Oreilles*

singapore_old.jpgIl y a, en Asie du Sud, quelque chose de profondément perturbant dans la conjonction de la moiteur de l'air, l'exubérance végétale du sol, la ligne passive et scrutatrice de la paupière supérieure, la brûlure des épices, la beauté linéale des  femmes, la cruauté qui sourd et l'effervescence triviale des villes, des néons et des ports. Beaucoup, et depuis toujours, se sont perdus dans ce guet-apens  narcotique sans jamais vraiment passer le rideau de bambou derrière quoi se cache la vérité de ces pays suffocants. Pour autant qu'elle existe, ailleurs que dans une bille d'opium fumée dans un quelconque Lotus Bleu. La Chine, on le dit, pourrait tousser. Le train économique ralentira, pétaradera, mais l'inertie est telle qu'il ne s'arrêtera pas. La ligne de pente joue pour elle.
Ce qu'on entend ici, c'est que l'Asie, si longtemps humiliée par les vagues coloniales, par ses désordres internes, par ses tropismes culturels de stagnation, l'Asie, donc, est en marche et, mieux, se sait en marche avec son fatalisme propre, quels que soient ses modèles. Ceux qui lui profitent seront adoptés. Sans états d'âme. Le monde est, sera vite tripolaire. La Russie, de retour sur les chemins de la puissance, se reconnaît à l'ouest dans la vielle Europe, et à l'est dans l'extrême orient.
Je me demande jusqu'à quel point l'Europe et ses vieux pays transits de certitudes et de rationalité ont mesuré ce qui se passe ici, s'ils sauront équilibrer la glissade qui aujourd'hui fait basculer le monde d'un océan à l'autre.
L'Asie consomme. Eldorado de ceux qui font produire, elle est la hantise de ceux qui produisent. Les délocalisations, qui en sont devenus le symbole malheureux, ne sont qu'un détail dans ce qui se met en place. Plus grave sera la bataille pour l'accès aux ressources, clé du développement et de la puissance planétaire. On se souvient de cette photo de Mao, mains derrières le dos, face à une immense carte du monde.  Pékin, exempt de casserole coloniale, entre en Afrique, abandonnée par tous, avec l'ardeur d'un protecteur intéressé. Pour la première fois, l'empire du milieu n'absorbe pas, il s'exporte. Il est urgent d'en comprendre les méthodes.
Pour autant, les démocraties occidentales affaiblies ne remettront pas en cause les principes qui les fondent. Mais un jour ou l'autre, nous buterons sur un impossible.
Le monde sera vite dangereux. 

* Alain Bashung

Vignette: Prince Malais; 1900-1910

singapore2.jpg

Femmes…

chiotte3.jpg chiotte2.jpg chiotte1.jpg

Des femmes, de la Femme avec un grand F, d'Elle, universelle et différente, il a été question pendant la campagne. Ségolène est une femme. Ca nous changeait des Pompidou du genre. Elle se découpait en blanc sur le gris des costumes de Bianco et de Dray, de DSK et de Fabius. Elle souriait, radieuse et triomphante, parfois sévère, mais maternelle et juste. Quel homme aurait parié sur un sourire? Blair, peut-être, dont elle frôlait les convictions par instant avant d'être ramenée au bercail par les gardiens du dogme. On disait en octobre, sondage à l'appui, qu'elle avait gagné les primaires précisément parce qu'elle était une femme. Etait-ce un cadeau? Certains y ont vu un avantage, d'autre un handicap, d'autres rien.
Face à elle, pas d'ambiguïté. Sarko, pas très moderne, a peu joué de sa probable et secrète féminité, et davantage cité Jaurès qu'Oscar Wilde dans ses diatribes. Lorsqu'il met un short, ça n'est pas un mini-lycra-moulant-effrangé-fuchsia, c'est pour courir et faire suer François. On sent que ça l'amuse moins, François. Il serre les dents et il court avec le chef. Et hop, à poil dans la douche, on a la CGT à voir.
Donc deux modèles, l'un féminin, l'autre masculin, dont on dit qu'ils convergent (pardon…), que la modernité fait se recouvrir (pardon…) dans un mouvement de va-et-vient (pardon…) et d'inexorable similarité. L'androgyne progresse. La planète se réchauffe.
C'est pour moi l'occasion de signaler l'excellent livre d'Olivier Postel-Vinay, La revanche du Chromosome X, enquête sur les origines et le devenir du féminin, chez Lattès. Dans son introduction, il écrit: "Le féminin est le sexe de base. Eh oui. Le masculin est dérivé du féminin. Cela se voit de manière tout à fait claire quand on examine la croissance de l'embryon puis du fœtus. Si nous étions tous hermaphrodites, comme les escargots, mon livre perdrait beaucoup de son intérêt."
(La vie aussi, soit dit en passant…)
La place était donc prête, chaude, bordée. D'Olympe de Gouge à Simone Veil, en passant par Louise Michel, Mary Wollstonecraft ou Flora Tristan, elles ont été nombreuses à se battre pour faire en sorte qu'en 2007, il soit rendu possible qu'une femme accède à l'Elysée. Que s'est-il donc passé?
C'est sans doute qu'il ne suffit pas d'être une femme, comme il ne suffit pas d'être un homme pour convaincre. Ma conviction est que si Ségolène Royal avait organisé sa campagne avec méthode, si elle avait proposé un projet stable et crédible, si elle avait su rassembler son parti, au-delà des couleuvres avalées pendant les primaires, elle aurait gagné. On me dira oui, c'est vrai, et si les tortues avaient des roues, elles iraient bien plus vite. Certes. Mais entre un modèle de leadership fort et masculin, incarné par Sarkozy, et celui, plus féminin, autoritaire mais compassionnel de la candidate, l'opinion a oscillé longtemps. Qui pouvait prédire que la sainte ne connaissait pas son catéchisme?
Ce qui me ramène à l'Asie, où je suis et où les femmes ont encore un peu de terrain à couvrir. Dans cette belle multinationale de Singapour, lorsque l'on s'échappe pour un petit biological break, on hésite entre trois portes. Celle des femmes – l'image la montre se maquillant -, celle des hommes – il a un haut-de-forme, et celle des Executives, les chefs – qui portent un haut-de-forme et pas de rouge à lèvre.
Pas encore.

Vignettes : signalétique, les portes des toilettes.

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Voyages voyages

espagne.JPGLe temps des voyages reprend, comme on peut le voir sur cette photo où les connaisseurs auront immédiatement reconnu l'Espagne, Madrid, l'érotisme rugueux du flamenco, l'air qui s'affole sous les talons d'une danseuse qui tournoie, le souffle d'un cuatreños de Miura qui voit briller le fer avant d'encorner son destin, les orangers de Séville qui tendent leurs fruits aux mains gantées des filles, le cauchemar extatique de Goya, le pincement langoureux d'une corde de ré dans le soir sanglant, toute la fierté sourde et concentrée de la péninsule. Bref, écrire devient plus compliqué, sujet à des horaires de vols, à des heures tardives dans des bars qui se ressemblent tous, puisqu'on est à New York partout, au coin de Mercer et de Prince ou 3 On The Bund, à des hôtels normés, à des zones industrielles clonées en douce par les vampires du grand capital.
Mais le blog dépend de la connexion comme de l'inspiration…. Alors…
Ce qui fait que la distance, je n'ai pas besoin de la prendre, elle s'impose. Le paso-doble socio-démocrate français impacte peu la une des journaux locaux et je ne regarde ni TV5 ni Pay-TV. C'est qu'en général, là où je passe, on a laissé le dance-floor depuis déjà longtemps. On attendait que la Gaule s'affranchisse. Elle a franchi le Rubicon. Elle affranchit le… je n'aime pas les contrepèteries.
Mais ça fait un choc, un réveil sans sondage, un café sans Ségo, un taxi sans Sarko. On a vite les mains qui tremblent. Même avec un patch. Une sensation de vide, quelque chose de flou, de mal mesuré, la vie peut-être. Un truc à se planter en boutonnant sa chemise.
Ca va continuer, deux ou trois mois, avec même une parenthèse en mer, ni connexion ni GSM, la nuit et la Voie Lactée comme couverture.
Comme tous les ans, à la même époque.

Belgium (posture linguistique neutre)

devos.jpgEn Wallonie, Ardennes, pour trois jours.
Les histoires belges m'ont toujours agacé. Même lorsqu'elles étaient drôles. Comme les histoires juives, arabes ou la lapidation comique des blondes. Ce côté faisons se poiler les beaufs, dont Coluche avait fait son fond de commerce, cette façon de surfer sur le racisme, le machisme et la xénophobie populaires d'une main, tout en dénonçant de l'autre la stupidité d'un public d'abrutis qui vous fait vivre… non, j'aurai toujours des doutes sur la sincérité de cette démarche.
J'aime beaucoup la Belgique, ce pays qui a vu si souvent, depuis le bas-côté, passer la cavalerie des uns, celle des autres, à cheval ou motorisée… Et la houle des Ardennes, la brique rouge et patinée de Bruges, le désespoir glacé de la côte, promenade à Ostende un jour d'hiver, Brel, la Grand-Place, des frites et des moules…
J'aime travailler avec les Belges, à cause de ce mélange de modestie, de tutoiement, de pragmatisme, de sens de l'absurde et de capacité d'action qui fait si souvent défaut chez les voisins du sud. On se noie rarement dans la cuvette dialectique ici, et pourtant la langue est au cœur du drame. Frottement explosif des langues, si j'ose dire. On sait où ça mène. Mais quelle langue, et quelle leçon! By Jove!
Pour moi, ça a démarré tôt. La Ligne Claire. Tintin, attaqué lâchement, par derrière, dans la cale du Karaboudjan, appelle à l'aide en criant AU SEC…! Cet au secours désespéré, interrompu, qui m'a laissé perplexe, des années durant dans ma chambre avant d'éteindre, à me demander – sapristi - ce qu'il pouvait y avoir de sec dans tout cela. Puis il y a eu, mélangés, les pommes à fumer de Magritte, les belles-sœurs torse nu, nocturnes et nébuleuses de Delvaux, les surréalistes, la poésie ciselée de Brel, le désespoir de Julos, les volumes alignés de Simenon dans la bibliothèque, comme les femmes qu'il rangeait dans ses rayonnages de collectionneur insatiable, inassouvi…
C'est peut-être parce qu'ici la langue et l'identité se superposent qu'on tord les mots, qu'on les malaxe, qu'on les troue, qu'on les dissèque, qu'on les rudoie jusqu'à ce qu'ils parlent et, ce faisant, qu'on donne naissance aux clowns géniaux qui nous ont enchantés, un jour un Devos, grammairien tortionnaire, un autre jour l'absurdité nonchalante d'un Chat.
J'aimerais qu'un jour, et à jamais, on efface Pauvre Belgique de l'œuvre de Baudelaire.

Vignette: Raymond Devos

Bea B et DemiMondaire à l’OPA le 28 février.

bea3.jpgAprès La Scène, Bea B et DemiMondaine l'OPA, un autre lieu qui troue l'univers de Paris la Nuit, capsule semi-spatiale vaguement satellisé à une encablure de Bastille, à portée de mortier du Bassin de l'Arsenal, un des derniers repères où les fumeurs disent leur nom et s'affichent sans honte. Plus petit, plus intime, plus nocturne que La Scène, bon son et bon bar, entrée libre. Ca sera le 28 février à 21 heures, et que chacun soit prévenu, il n'y aura pas de 29 février cette année. J'y serai donc et je n'y bloguerai pas, j'aurai sans doute très très envie de fumer, faudra pas me chercher trop… Disons que j'aurai une pochette rouge. Furtif.

Et puisque c'est dimanche et jour de prêche, j'en profite pour dire qu'enfin Scalpels, mon petit dernier, est en librairie depuis jeudi. Toujours un moment émouvant. Il a été chroniqué par OdL sur Télématin vendredi 8. Genre highly supportive. Merci!
Et je n'ai de conseils à donner à personne, mais Des Louves, de Fabienne Jacob, chez Buchet Chastel, est à lire d'urgence! Un murmure de femme sur le corps et ses états, comme une précieuse confidence.

OPA. 9, rue Biscornet; 75012; Paris; Métro Bastille.

Bea B et DemiMondaine à La Scène, Paris

bea2.jpgLa Scène est l'une des bonnes salles rock de Paris et sans doute pour beaucoup, elle est ce que The Cavern, le Bus Palladium ou le CBGB ont été pour d'autres, en d'autres temps, un lieu où le son pulse bien, où la bière est fraîche, où le talent se révèle.
Bea B y sera sur scène, vendredi à 20 heures, avec son groupe, DemiMondaine. Béa B est une voix et une écriture, un missile littéraire et physique qui vient creuser son cratère au cœur même de Paris, car c'est ainsi que les guerres éclatent dans la ballistique hasardeuse du rock. On ne sait jamais où ça tombe, on ne sait jamais si ça retombe. On ne sera pas dans la colophane d'un alto, dans la douceur plaintive d'un hautbois, mais plutôt dans les concrétions sonores d'un Fender DeLuxe à bout de nerfs, dans le souffle d'une basse compressée et dans le tempo d'un drummer co-co-co-lérique. Ca va cogner. Il y aura ceux qui y étaient et ceux qui n'y étaient pas… C'est tout.
Pour en savoir plus voir la section Bea B dans la partie MUSIK de ce même blog.
La Scène, 2 bis rue des Taillandiers, 75011, Paris; jeudi 8 février à 20 heures.

Au Pays de l’Or Noir

jeddha1.JPGIl fait nuit à Djeddah. Le long de la baie, une sculpture monumentale tous les cents mètres. On sent l'achat par lots de vingt-cinq dans les grandes galeries du monde entier. Plantée au milieu de la baie, la colonne d'eau pulsée à trois cents mètres de haut et son immense panache qui ondule dans la lumière blanche des projecteurs. On a le Manneken Pis qu'on peut. Un autre plat pays, en somme, mais on rigole moins que sur la Grand-Place. On ne rigole pas du tout d'ailleurs. Pas d'alcool. Pas de discothèques. Ombres rares, furtives et voilées de noir des quelques femmes que l'on croise. L'Arabie Saoudite, c'est premièrement du pétrole…
Non, on ne rigole pas. Pour les distractions, c'est Dubai. Ici, le journal annonce les exécutions capitales, au sabre, une par mois en moyenne, sur un parking en centre ville. On vient en famille. On décapite. On passe le jet et les voitures peuvent revenir. Grosses cylindrées.
Les Saoudiens qui travaillent sont fonctionnaires, banquiers, employés de la compagnie aérienne nationale. Prestige. Les autres sont des expatriés de la région, Egyptiens, Jordaniens, Palestiniens, Syriens, Pakistanais pour les cadres, Soudanais, Philippins pour les autres, les subalternes. Pourtant, le gouvernement pousse la "saudization" du personnel des entreprises. Elles hésitent un peu. Ils ne sont pas habitués à travailler…
Les expatriés, on sent bien que tout est fait pour qu'ils s'implantent : pas d'accès à la propriété, pas d'accès à l'école publique pour les enfants, pas de retraite, pas d'accès au crédit… chacun vient donc pour engranger le plus vite possible le plus d'argent possible et ça tombe bien, il coule à flot. Le budget de cette année est "historique". Le baril a passé l'année autour de 70$. En d'autres termes, le régime saoudien a trouvé sa formule magique pour maîtriser le couple maudit immigration-intégration : une majorité de main d'œuvre étrangère qui trime, des conditions telles que l'idée de fuir est la seule qui compte…
Drôle de cité où la prothèse occidentale encercle le souk de la vieille ville. Il y a comme cela des endroits qui ne sont rien, ou la seule idée qui vous obsède est celle de partir.

jeddah7.jpg   macdo.jpg   jeddah6.JPG

And in the end, the love you take…

beatles.jpg… is equal to the love you make.
Rien à voir avec Ségolène. Membre à vie du Club des Quatre de Liverpool – chapitre français animé depuis toujours par le dévoué Volcouve – je ne vais pas en rester là et passer sous silence la sortie de Love, le cru 2006 des Beatles rescapés.
Donc le Mac a mangé la galette et c'est parti.
D'abord le choc, la perfection vocale des chœurs de  Because, inégalable, a capella… très grosse déprime chez les Beach Boys, c'est sûr. Suit une intro de Get Back, mâtinée de drums arrachés à la face 2 d'Abbey Road, qui mute soudain en Glass Onion et échoue dans un Eleanor Rigby qui touche à la perfection. Ouf. Mais il en va ainsi du reste, mélange de collages hasardeux et de masterisations parfaites. Des cordes comme on ne les avait jamais entendues, tout leur parfum de colophane et de bois ancien est là, qui vibre dans la pièce. Guitares électrique mordantes (elles sont trois, en entrelacs pour déchirer Revolution), on ferme les yeux, on est assis devant le Vox de John, dans la déferlante sonore. Enfin, double hommage, on suit note à note les basses mélodiques de Paul, et l'injustice faite à Ringo éclate au grand jour (non mais qui avait entendu la caisse claire hyper-tendue de Help?).
Pour autant, question Beatles, je reste assez tradi. Il ne faut pas me les triturer trop, les quatre. Et le petit Martin a dû se paumer dans ses fichiers Pro Tools parce que d'un seul coup, ça déconne complètement. Qu'est-ce qui lui  pris de tout mélanger comme ça? Et d'ailleurs, quelle légitimité il a, le "fils de". Il devait être à peine né quand Yoko démarrait la psychothérapie du groupe. Non mais qu'est-ce qu'il a voulu dire? Faudrait pas le lâcher dans un musée, celui-là. On retrouverait Mona Lisa incrustée dans le Déjeuner sur l'herbe, la Belle Heaulmière de Rodin repeinte façon Niki de Saint-Phalle. A quoi ça sert de montrer que la grille de Good Night peut habiller Octopus Garden? Pour information, on peut très bien chanter Tous les garçons et les filles sur celle de Belles Belles Belles (Cloclo). Essayez.
J'ai écouté, et écouté encore, redécouvert le quatuor de Yesterday, retrouvé la voix de cristal de George dans la version Anthology de While My Guitar Gently Weeps, bien orchestrée par George Martin (le père),  et halluciné une fois encore sur le texte du Walrus.
Je me suis dit que non, on n'avait pas fini de parler du Sergent Poivre.
Tentation régressive?

Opium sur le Bund

peace.JPGLe Peace Hotel (Hè Ping Fan Diàn) a pour devise "The Most Famous Hotel in The World". Pourquoi pas? Qui le lui contesterait? Atmosphère de chasseurs en livrée, assez dolents, de marbre et moulures, de bois sombre. Au bar – le plus célèbre du monde - dernier bastion tabagique de la modernité d'avant-guerre, le fume-cigarette (nacre et argent) et la robe de soie écrue résistent aux pressions du temps. Un Jazz Band hors d'âge continue de faire swinger son siècle de people dans la pénombre. Leurs photos sont au mur, Bush père, Lionel Jospin et sa femme, un président Italien, une actrice oubliée, et, c'est sûr, on pressent que l'affreux Dawson, du Lotus Bleu, y avait table ouverte… Réminiscence du temps des concessions occidentales, bâti sur le Bund, miraculé de la terreur rénovatrice, l'hôtel a gardé son impression de poussière, ses dorures approximatives et résiste à l'air du temps.
Qu'est ce que je fais là, avec mes patchs, ça clope partout dans la salle du petit déjeuner - très peu d'Américains - le Bund est dans la brume. Au mur, au-dessus du plat de nouilles sautées, encore une photo de Lionel, avec sa femme, au bar…
En face, sur l'autre rive, New York affirme son ubiquité verticale. Laisser Shanghai quelques mois, c'est la retrouver avec dix nouvelles tours de cinquante étages, verre et acier, qui découpent sur le ciel leur faîte baroque comme autant de signatures. Elles sortent de terre comme des asperges, les unes après les autres, au rythme de ce pays qui trace maintenant sa route avec la grâce paisible d'une locomotive aveugle.
Ils vont fermer le Peace Hotel pendant deux ans et le rénover pour en faire un hôtel parmi les autres, un cinq étoiles de moquette beige.
A tous les coups, il sera non fumeur.


bund.jpg jospinbund.jpg

Shanghai Blues

shanghaiblues.jpgL'excédent commercial de la Chine a doublé entre 2005 et 2006. Enfin un triomphe communiste, enfin LA preuve, le grand soir espéré si longtemps. Une révolution culturelle. Et la tendance n'a pas l'air de s'inverser. La France également a doublé. Mais son déficit. Que fait Marie-George? L'Allemagne aussi explose son excédent et exporte deux fois plus que nous. Les experts s'accordent sur le diagnostic de la faiblesse hexagonale: PME trop petites et peu exportatrices, mauvais ciblage des débouchés et coût du travail. On passe. Mais l'intelligence collective veille, à portée de main, le coq va s'ébrouer…
Ce qui fait que, vaguement démoralisé, je marche sur Nanjin Lu, avec les 913.654 passants qui font leurs courses vers 21h30 dans les magasins encore tous ouverts. Vite accosté par la meute des vendeurs à la sauvette "Rolex! Rolex! Mont Blanc! Mont Blanc? Vuitton! Bags? Vuitton? Ah, French? Romantic! Massage? Nice girls! Young girls! Massage? Rollex?"  Etc. Que du bon. Que du luxe. Que du commerce. J'accompagne donc Mister Baie, le plus sympa, qui connaît seize mots d'anglais bien ciblés. Sa carte de visite - Management: bags, watch, clothes, golf, athletic shoes, DVD; 99 Huaihai E Road.  Il tient à me présenter son bar-karaoké-dépôt-Rolex-Vuitton-etc, au 7ème étage d'un immeuble sans forme. Un 7ème ciel de néon désert, trois clients d'une province oubliée en goguette à Shanghai, affalés sur des canapés d'époque, trois entraineuses à mi-carrière, une scène comme une bonbonnière et la sono à fond dans une odeur de poussière et de tabac froid. La Chine. Va pour une bière. Ils se succèdent sur scène, enfilant chacun son tube recomposé sur ordinateur, micro en main, voix noyée dans la réverb, tous investis, portés par la musique,  toujours la même, digitale et pentatonique, sinon rien…
L'hiver à Shanghai.
Photo: le bar de Monsieur Baie

Sciatique asiate

hk3.jpgArrivé à Hong Kong qui découpe dans la brume sa silhouette de place financière et de paradis fiscal, l'enfilade crénelée des tours, comme à Singapour, comme à Panama, comme à Monaco… Une étude récente montre que Hong Kong a le patrimoine moyen par habitant le plus haut du monde (202.000 US$), devant le Luxembourg, la Suisse et les Etats-Unis. Salauds de pauvres!
Et la foule asiatique, dans tout ça, ce flot continu qui circule et circule, singulière mécanique des fluides et de la nuit qu'on ne trouve qu'ici. On ne peut pas marcher dans ces villes sans se demander d'où sont tous ces gens et où ils vont.
Depuis Séoul, j'ai disséqué la presse locale - celle publiée en anglais - Korean Times, The Standard, China Morning Post… Etrange, une presse sans Ségolène. Rien, pas le moindre entrefilet, pas un portrait de la French Dove. Comme si le bourbier culturel libanais, les tensions israélo-palestiniennes, le devenir de l'Europe, la politique monétaire de la BCE n'existaient pas, alors qu'enfin des solutions émergent, nouvelles et désirables, portées par la présidente de Poitou-Charentes. Non? J'y vois une certaine mauvaise foi. Bolton et Baker à toutes les pages, Blair et Bush… pourquoi pas Bianco, tant qu'à rester dans les B? Il se donne aussi, lui!
Mais quand même, en avant dernière page du Korean Times, enfin la France! Celle qu'on aime, celle de Frêche. Un long article sur les déconvenues de Thierry Henry, un papier détaillé sur la sciatique qui le tient en dehors des pelouses et qui fait craindre le pire pour Arsenal.
Presque la France.

Larzac…

seoul3.jpgA Séoul depuis hier. Choc habituel de la foule et de l'hyper-activité. Un choc renforcé par la lecture d'un article du Monde (2 décembre 2006), La galaxie écologiste. Mi trou noir, mi naine verte… Même en le relisant, on se perd un peu dans le labyrinthe des groupes, sous-groupes et factions qui la composent. Un article courageux en tout cas, qui cherche un fil conducteur entre ceux qui luttent contre le nucléaire, ceux qui s'y sont faits, ceux qui craignent le réchauffement, ceux qui se chauffent à la tourbe, ceux qui se sont fait un nom à la télé et ne sont "même pas clairs sur l'anti-libéralisme" (Le Monde 5 dec), ceux qui exècrent le cathodique, ceux qui fauchent les OGN et les fast-food, ceux qui sont pour le mariage gay, ceux qui adorent les couloirs de bus, ceux qui protègent les oiseaux ou les animaux de ferme, ceux qui combattent le productivisme… et, pour finir, les adeptes de la "décroissance", une ethnie nouvelle, radicale et mal connue car, dit l'article, ils manquent de relais politiques. On comprend pourquoi. Ceux-là ont abandonné le téléphone pour le pigeon voyageur, remplacé le frigidaire par l'hiver - en plein réchauffement - rêvent d'un monde redéfini à l'échelle cantonale et se laissent doucement séduire par un spiritualisme clanique, autoritaire et païen qui ferait sans doute le bonheur des héritiers de Lévi-Strauss.
On ne sait pas de quoi le passé peut être fait, disait-on sous Staline.
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Le coup de Jarnac

santiago.jpgC'est l'été au Chili, le soleil est plein nord et il donne. Ca va.
Elle a cinquante quatre ans, mère de famille non mariée, elle élève ses trois enfants. Elle est fille de militaire et d'un tempérament rebelle. Elle est socialiste et s'est vite engagée en politique dans un pays plutôt catholique et conservateur où les femmes sont peu nombreuses à passer le plafond de verre. Elle été ministre au sein des gouvernements de coalition centre-gauche qui ont dirigé le pays depuis la fin de la dictature, en 1990. Elue présidente du Chili en janvier 2006, après une campagne interactive au cœur de laquelle son Blog personnel a joué un rôle clé, Michelle Bachelet dit d'elle-même: "Je suis socialiste mais j'ai de nombreux chapeaux. Je n'étais pas un ministre socialiste, j'étais ministre de tous les Chiliens. Je serai présidente de tous les Chiliens".
Ici, on se souvient vaguement du voyage éclair de Ségolène, déjà haute dans nos sondages français, venue soutenir Michelle pendant sa campagne et posant timidement les premières briques de son image internationale, pendant que ses camarades du PS se rassemblaient à Jarnac autour des cendres du Grand Oncle…
Depuis l'Asie, où elle était en voyage, Michelle a félicité et apporté son soutien à la candidate désignée du PS.
Conspiración!

Image: Santiago, en ville