Permanence

 


Voilà, certaines choses ne devront pas changer, comme le goût des Carambars et des Pailles d'Or, la lumière éphémère des politiques, le tranchant d'un couteau économe, les histoires de toto, les peurs de l'enfance sur le trajet de l'école, l'odeur des pins, l'orage qui approche, la nuit, l'éternité monstrueuse de certaines voix, comme celle-ci, avec qui je vous laisse, qui emplit de larmes les yeux des meilleurs d'entre nous, je vous laisse donc, je pars une dizaine de jours vérifier la permanence du bleu entre Paros et Patmos, entre Méduse et Circée, entre Ouzo et Metaxa… 

Apparemment, il y a du vent dans les Cyclades.

Vignette: Nina Simone à Montreux; Little Girl Blue

Chine et désinformation occidentale

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A Shanghai depuis quelques jours où, comme partout, on parle du Tibet. Mais dans d'autres termes, plus feutrés, différents. Par exemple, ce matin, à la une de China Daily , un long article illustré dénonce les manipulations éhontées et staliniennes de la presse occidentale dans sa couverture crapuleuse des événements de Lhassa.

Ainsi, ce manifestant, prétendument emmené et brutalisé par le police n'est rien d'autre qu'un civil chinois, un Han, arraché in extremis aux mains d'une foule ivre de violence. Cet autre, à terre, se protégeant naïvement de la longue matraque chinoise et policière prête à s'abattre sur lui… même pas vrai ! Le policier est tibétain. Et CNN, de son côté, qui n'hésite pas à diffuser des vidéos inquiétantes de camions militaires chinois acheminant par dizaines les soldats en armes, mais qui tronque l'image et omet d'exposer la foule vindicative qui caillasse la soldatesque…

On se déchaîne sur le net. « Je pensais que les médias occidentaux étaient corrects. Mais comment peuvent-ils fermer les yeux sur les tueries et les méfaits des manifestants ? »

Personnellement, j'ai voulu vérifier. J'ai donc branché CNN le soir même à l'hôtel, pour voir à quel point nous étions désinformés sur la situation. Je n'ai pas eu à attendre longtemps, moins d'une demi-heure après que je me sois installé dans mon fauteuil avec un Jack Daniel, le speaker annonce un focus sur la situation à Lhassa et, Tchiumph ! écran noir, genre hard disk failure, chérie il faut changer le poste… quelques minutes de vacuum communicationnel anxiogène, et hop ! retour sur une pub rassurante, ventant l'effort d'un industriel en matière de sustainable developement, puisque plus personne ne peut faire de réclame chez CNN sans vouloir sauver la planète. Donc en Chine, pas de nuance. Swich on / off. Facile. Lhassa, connais pas… Vous avez des états d'âme ?

Mais l'internet aidant, le débat va bon train. Hier soir, au cours d'un dîner, la seule question qui préoccupe est : les occidentaux vont-ils boycotter les Jeux ? N'étant pas expert mais un peu normand, j'y vais d'un couci-couça convaincant, et l'un des convives a cette phrase qui me taraude depuis : « Ca serait terrible ! La Chine ne pourrait pas supporter une telle perte de face ! »

Je me suis demandé ce qu'elle ferait.

Vignette: Shanghai evening 

Millenium, First Bobo Polar

salander.jpgJe referme Millenium - le polar de la décennie selon la critique - bobo-thriller en trois tomes sur lequel on se doit d'avoir tremblé entre Noël et le jour de l'an, pour autant que les beaux livres publiés par Acte Sud - Actes Noirs, pour l'occasion - aient trôné sous le sapin au côté "de celui de celle dont nous sommes la plus elle histoire". C'était mon cas. J'ai beaucoup aimé Millénium, et souvent ri nerveusement, on verra pourquoi.

L'auteur, Stieg Larsson, n'a pas résisté à son intrigue. Il est mort en remettant le tome III à son éditeur. C'est affreusement triste. Il n'aura rien vu du succès mondial de sa trilogie. Mais venons-en au fait.

Le héros, Mikael Blomqvist, est un journaliste de gauche, donc naturellement épris de vérité et profondément révolté par l'injustice. Il a fondé un journal insolent et contestataire, Millenium, dont la mission principale est de faire toute la lumière sur les abominations économiques et sexuelles du monde des finances et du grand capital. Donc jusque là, tout est normal.

Après un divorce très smooth, très adulte-adulte, avec une femme dont il est resté le véritable ami, il est resté très lié à sa fille. Mais la gamine a dû disjoncter car elle s'est mise à croire en Dieu. Forcément, ça secoue son père qui se demande s'il n'est pas un peu responsable d'une telle défaillance psychologique. Mikael passe de femme en femme avec une prédilection pour son associée, une fille superbe, de la haute, avec qui il couche très régulièrement. Mais Erika est simplement une « copine de baise avec un vrai feeling », et tout se fait avec l'assentiment de son mari qui trouve tout très bien mais qui - allez, il est un peu coincé, un peu ringard, un hétéro borné, même pas bisexuel - hésite à rejoindre les deux amants au cœur de leurs ébats. Ca fait sourire Blomqvist, cette timidité un peu déplacée. Pas relax, l'artiste. Jusque là, donc, tout est normal.

Dans sa croisade contre le Grand Capital, il est épaulé par Lisbeth Salander, une gamine très attachante parce que totalement asociale, semi-autiste, couverte de tatouages et de piercings, d'une violence primale, radicale, extrêmement intelligente et, par conséquent, en révolte aigüe contre l'oppression institutionnelle, policière et médicale, dont elle a eu à subir l'aveuglement, en HP (pas les imprimantes, l'asile). Lisbeth est la victime d'un complot qui la dépasse et de la brutalité stupide et forcément masculine d'un père monstrueux, d'un psychiatre pervers et du modèle suédois. Lisbeth est un génie de l'informatique et du net, une hackeuse de talent qui peut s'introduire dans votre Ipod en se connectant de Macao ou des toilettes du TGV et vous chourer tous vos titres de Gérard Palaprat ou d'Enrico Macias. Elle est naturellement bisexuelle et aime beaucoup Mimi, une autre fille sympa, tatouée, hyper-destroy, qu'elle a rencontrée à la Gay Pride et qui l'attache sur le plancher avec des chaînes et des lanières de cuir pour lui donner davantage de plaisir. Une vraie copine, donc, très en vogue dans les milieux SM très sympas. En lisant Millenium, on kiffe vite pour Lisbeth. Elle a une vingtaine d'année, mais un corps d'adolescente, voire de lolita pré-pubère. C'est un détail important. Ca permet à Mikael de s'éclater sans aller au gnouf. Mais comme il a aussi une copine de plus de cinquante ans, on se dit simplement que c'est un gland à spectre large. Jusque là, tout est normal, relax.

Les ennemis de Mikael et de Lisbeth sont tous des hommes riches, puissants et en surcharge pondérale. Plutôt des avocats ou des banquiers d'affaires, des capitaines d'industrie - donc pervers - même pas féministes, pas forcément antiracistes et peu respectueux de l'environnement. Ils ont en général un parent proche qui a été dans la Waffen SS. Ce sont des types affreux, d'une façon générale sadiques et tous résolument pédophiles. Sur le disque dur de leur PC, on trouve des étagères entières de culottes Petit Bateau, davantage que dans le catalogue de La Redoute. Apparemment ils ne sautent que des mineures, à Tallinn ou ailleurs. Ca prouve bien que l'argent pourrit tout. Mais c'est compter sans Millenium. Jusque là, tout est normal, on respire.

Mikael et Lisbeth se trouvent donc emportés trois tomes durant dans un tourbillon crypto fasciste ou la droite haineuse apparaît enfin sous son vrai jour. Mais nos héros sociaux-démocrates triomphent. Lisbeth fait main basse sur la fortune colossale et mal gagnée du plus méchant des gros en pénétrant le système de sa banque. Mikael, de son côté, pénètre Lisbeth et semble prendre enfin conscience de son schéma corporel. Enfin je crois.

Bref, sur presque deux-mille pages, on navigue de poncif en poncif mais, il faut bien le reconnaître, avec passion tant les histoires sont bien construites, les personnages attachants et le mystère nourri avec patience. L'univers de référence de Stieg m'a fait sourire, c'est vrai, mais son talent de storyteller était exceptionnel.

Cette mort, comme beaucoup d'autres, est un véritable scandale. Lisez Larsson !

8 décembre

john.jpgJe prenais mon petit déjeuner, ce 8 décembre là.
La radio ânonnait des trucs importants sur des choses à acheter ABSOLUMENT, faute de quoi on pouvait passer pour un con - donc un sentiment d'urgence. Il y eu le carillon et le type a dit « Le Beatles John Lennon a été assassiné la nuit dernière par un déséquilibré… » Je revois très bien la nappe, à ce moment là, un tissu acheté quelques années auparavant à Mombassa, une sorte de boubou, un semis de couleurs très saturées sur un coton épais, une évocation de jungle ou du bush à la saison des pluies, mon bol, une grosse tasse artisanale peinte et cuite à Madagascar, un paquet de cigarettes stiouvisantes, ouvert. Personne n'était levé dans la maison. A mon avis, c'était pareil à tous les étages de l'immeuble, rue de Bretagne, 43. Bref, la radio me laissait gérer ça tout seul, face à l'univers ou Across the Univers, au choix. Merci. Pour être honnête, ça n'est pas à Yoko que j'ai pensé, coincé dans ces minutes-là, mais peut-être pour la première fois au temps. Le mien. Le voilà qui décrochait, comme les voitures s'éclatent, par centaines, sur l'asphalte du péage de Saint Arnould, un dimanche soir de fin août. Jusque là, le bouchon avait tenu. On avait contenu l'enfance, elle partait en morceaux. Les Beatles, la bande sonore de mon adolescence, la galette de vinyle noir, le miroir de nos rêves. C'était mort. Silence. Pour comprendre, il faut être un enfant des fixties, ces vingt années pivot où le siècle bascule et nique la Lune.

Un peu avant, j'avais onze ans. Amoureux de Béatrice, une voisine de mon âge, exceptionnellement glamour et belle, donc gravement, férocement in love, j'étais. Ca m'avait pris assez tôt. Nous étions dans sa chambre, ce jeudi là. Je lui disais - c'est sûr - des choses définitives, sur moi, sur mes prouesses, sur nous, sur la vie, sur l'entrée en sixième… Sa grande sœur, quatorze ans, la ramenait depuis sa chambre en écoutant des disques. J'ai entendu un son nouveau, quelque chose qui m'a coupé la parole, c'est dire. C'était She Loves You. L'entends encore. Me suis dit c'est ça. C'est ma musique. C'est à moi, ça. C'est qui ? La sœur a dit c'est les Beatles, ptits cons, ça vient de sortir. En haussant les épaules. Je me suis fait offrir mes premiers 45 tours.

En 1966 - vers quinze heures trente, je pense -  j'étais en Irlande, à Newcastle, dans l'amusement du coin à jouer au flipper, et le copain de Jennifer m'a dit les Beatles sont morts, maintenant c'est les Monkees ! Je me suis marré, et je lui ai foutou la pâtée au flip. Il a voulu se battre. Je suis prudent. J'ai quand même attrapé Jennifer, la semaine suivante. On s'est battu dans la gare, l'autre et moi.  J'ai pris un gnon. Un an après, les Fabs sortaient Sgt Pepper. Le con ! C'est qui les Monkees ?

En 68, pendant que Paris invente le fac-simile révolutionnaire, les quatre garçons sont à Rishikesh, en Inde, avec quelques people transcendantaux. Ca fait déjà un an que Georges nous assomme avec ses ragapools lancinants. Ringo revient transformé. « On s'est bien marré et on a médité […] Moi et Maureen (sa femme)  on avait du mal à méditer, alors on a plutôt fait  du shoping… ». Un an après, Shiva ou pas, c'est bouclé. Le groupe éclate et laisse, posées sur les lignes du temps, des millions d'oreilles qui n'ont plus qu'à migrer, trouver d'autres printemps. Ou espérer qu'un jour…

En 69, ça commençait à saigner vraiment au Vietnam. Nixon, lui, voyait sans doute la « lumière au bout du tunnel ». Les autres couraient dans la boue des risières. Là-bas, dans l'Asie déchirée, un moine s'immolait par le feu, à genoux dans la rue, mains jointes, étrangement indifférent aux flammes qui le dévoraient. John et Yoko se sont dit il faut faire quelque chose, il faut s'engager physiquement. Ils se sont couchés une semaine au Hilton d'Amsterdam, pour la paix dans le monde. Le premier bed-in de l'histoire. Un moment bouleversant. Le martyr réinventé par la sieste… Imagine.

New York, octobre 1979. Dylan, qui copine alors avec Jésus, fait une apparition télévisée à Saturday Night Live. Il interprète I Believe In You, When You Gotta Wake Up, et la pieuse Gotta Serve Somebody. John, devant sa télé, s'énerve un peu. Il s'empare de sa guitare et répond en composant l'impitoyable Serve Yourself. Bob et sa pauvre mère - qui n'y est pour rien - en sortent laminés. Lorsque Dylan quitte le studio de télévision, il est pris en photo au côté d'un jeune homme, l'un des nombreux chasseurs d'autographes qui pullulent autour des stars. Le garçon s'appelle Mark Chapman. Le même, quelques mois après, le 8 décembre 1980, abat Lennon vers vingt-trois heures dans le hall du Dakota Building, de sept balles dans la poitrine. John est mort.  Mon Dieu, les Beatles… Et le tissu de notre adolescence qui se déchire ce matin là dans un silence cosmique. J'ai bu mon café, laissé les tartines et je suis allé travailler. Mais la ville avait changé, et le monde avec. Je n'ai rien reconnu.

Bien longtemps après, l'un des mes fils avait quinze ans, je lui ai rapporté de Londres le numéro historique de Rolling Stones qui annonçait la mort de Hendrix - son guitar hero - en octobre 70. Il a lu. S'est documenté. Un soir, au détour d'une conversation, il m'a dit « Hendrix est mort drogué, pendant son sommeil, étouffé par son vomi. Finalement, c'est un bon symbole de ta génération, non ? »

Requiescat.

Vignette : John, l'Epiphone du Concert sur le Toit.

La défaite de Noël

huitres.jpgRentrer d'Arabie Saoudite et trouver la blogosphère parisienne balayée par le tsunami de la War On Christmas… ça interpelle. Si j'ose dire. La presse anglo-saxonne s'émeut de voir Noël - une fête qu'on disait chrétienne - dissoute dans le méchant brou du politiquement correct. Tabou! Noël est un gros mot. On en est presque à se souhaiter "Bon Solstice" du côté de Boston, dans les banques de Londres ou à Paris dans le 11ème arrondissement converti au Radical-Chic néo-païen. On nous ressert encore le mercantilisme de l'événement, l'insupportable orgie des grands magasins, des cadeaux, des marchands du temple, on compte une à une les calories qui étouffent la chrétienté pendant deux jours, avant que le païen qui sommeille en chacun ne prenne le relai à la Saint-Sylvestre. Huîtres et foie gras double, entrailles où se lit notre avenir compromis. Bref, pour ne vexer personne, on se doit d'oublier qu'il y a en France au moins un clocher par village…
Quelle connerie!
Pourquoi ce choc au retour du Moyen Orient? Parce qu'au départ - Hadj oblige - j'étais entouré de types en peignoirs qui grelottaient depuis un quart d'heure dans la navette qui nous conduisait à l'avion. Parce qu'à Djeddah dans ma chambre d'hôtel, un sticker placé sur ma commode me désignait la direction de la Mecque. Parce que le lendemain matin, le muezzin était à l'œuvre avant le wake-up call. Parce que les réunions de travail s'interrompaient en milieu d'après-midi pour la prière. Parce qu'en entrant dans l'avion de Saudi Airlines, au retour, l'écran indiquait notre position. Pas par rapport à Paris, mais par rapport à la Mecque… Une semaine de rappels permanent, spatiaux, temporels, vestimentaires, spirituels et mentaux.
L'islam ne craint pas la perte de ses repères et se nourrit de leur puissance.

La beauté des multinationales

coca.jpgUne société doit savoir nommer le mal. N'est-il pas le premier des repères? Faute de quoi l'énergie flotte et se consume sans but, voire se retourne dans une volte-face suicidaire. La décadence.
Dans le grand bestiaire des démons, l'entreprise multinationale tient une place emblématique, en particulier depuis les années soixante. On l'a vue prendre son envol planétaire depuis le pont du porte-avions capitaliste américain, bientôt rejointe par la patrouille européenne, aujourd'hui celle de l'Asie émergente. Elle s'est durablement installée comme le paradigme de la prédation occidentale, prenant ainsi le relai de la colonisation, passée de mode. Où qu'elle soit, on la dit rançonner, exploiter, corrompre, détruire, asservir, saigner, étrangler les populations qui la subissent. Colon d'un nouveau genre, plus retors que l'ancien, elle soumet l'indigène à sa concupiscence sans limite, puis en abandonne le cadavre exsangue lorsque tarit son filon ou son champ. A cet égard les pétrolières, qui plantent leur dard de métal et sucent les ressources d'autrui n'en sont-elles la forme la plus pure?
Bon. Ca n'est pas l'image que j'en ai et je trouve la diabolisation excessive. Dans un monde où les Etats restent ancrés dans une culture de confrontation, la "multinationale" me semblent être l'un des rares acteurs globaux pour qui la stabilité, la paix et l'intégration ont un sens, en premier lieu parce que c'est son intérêt. Oui, logique de l'intérêt contre logique de l'idée qu'on se fait du monde, de la projection idéologique. Les grandes structures d'intégration politique mondiales (UNESCO, ONU, Conseil de l'Europe, certaines ONG…) voient toutes leur mission et leur action soumises aux débats et aux tensions qui agitent leurs membres ou leurs sponsors. Et, pour bon nombre d'entre elles, en sont paralysées. Elles en vivent aussi. Ce n'est pas le cas des entreprises qui cherchent avant tout rassembler leurs troupes au service de leurs résultats. Elles ont inventé, au cours des vingt dernières années, les méthodes d'intégration culturelle les plus sophistiquées, non pas par prosélytisme humaniste, mais parce qu'elles cherchent à optimiser leur action collective. Singulier paradoxe qui fait du fauteur de trouble pour les uns, un moyen de coexistence pacifique pour les autres.
Le patriotisme économique – nouveau combat des perdants?- n'est-il pas, pour le politique, une façon naïve de reprendre un peu du contrôle dont se sont subrepticement affranchies les entreprises internationales par le jeu de leurs investissements?

And in the end, the love you take…

beatles.jpg… is equal to the love you make.
Rien à voir avec Ségolène. Membre à vie du Club des Quatre de Liverpool – chapitre français animé depuis toujours par le dévoué Volcouve – je ne vais pas en rester là et passer sous silence la sortie de Love, le cru 2006 des Beatles rescapés.
Donc le Mac a mangé la galette et c'est parti.
D'abord le choc, la perfection vocale des chœurs de  Because, inégalable, a capella… très grosse déprime chez les Beach Boys, c'est sûr. Suit une intro de Get Back, mâtinée de drums arrachés à la face 2 d'Abbey Road, qui mute soudain en Glass Onion et échoue dans un Eleanor Rigby qui touche à la perfection. Ouf. Mais il en va ainsi du reste, mélange de collages hasardeux et de masterisations parfaites. Des cordes comme on ne les avait jamais entendues, tout leur parfum de colophane et de bois ancien est là, qui vibre dans la pièce. Guitares électrique mordantes (elles sont trois, en entrelacs pour déchirer Revolution), on ferme les yeux, on est assis devant le Vox de John, dans la déferlante sonore. Enfin, double hommage, on suit note à note les basses mélodiques de Paul, et l'injustice faite à Ringo éclate au grand jour (non mais qui avait entendu la caisse claire hyper-tendue de Help?).
Pour autant, question Beatles, je reste assez tradi. Il ne faut pas me les triturer trop, les quatre. Et le petit Martin a dû se paumer dans ses fichiers Pro Tools parce que d'un seul coup, ça déconne complètement. Qu'est-ce qui lui  pris de tout mélanger comme ça? Et d'ailleurs, quelle légitimité il a, le "fils de". Il devait être à peine né quand Yoko démarrait la psychothérapie du groupe. Non mais qu'est-ce qu'il a voulu dire? Faudrait pas le lâcher dans un musée, celui-là. On retrouverait Mona Lisa incrustée dans le Déjeuner sur l'herbe, la Belle Heaulmière de Rodin repeinte façon Niki de Saint-Phalle. A quoi ça sert de montrer que la grille de Good Night peut habiller Octopus Garden? Pour information, on peut très bien chanter Tous les garçons et les filles sur celle de Belles Belles Belles (Cloclo). Essayez.
J'ai écouté, et écouté encore, redécouvert le quatuor de Yesterday, retrouvé la voix de cristal de George dans la version Anthology de While My Guitar Gently Weeps, bien orchestrée par George Martin (le père),  et halluciné une fois encore sur le texte du Walrus.
Je me suis dit que non, on n'avait pas fini de parler du Sergent Poivre.
Tentation régressive?

Sous le sable, la guerre

aigle.jpg« Je reviens d’une semaine de séminaire de leadership en Californie. L’Amérique a de façon continuelle été présentée comme le parangon du succès, la France comme le paradigme de l’échec… ». Des mots au cours d'un déjeuner, dits par une cliente un peu désabusée. Qui déclenche un débat un peu chaud.

L’Amérique impérialiste - perception et réalité – fait un retour maladroit, porté par GWB et son administration. Du NOM au nom, du Nouvel Ordre Mondial aux Etats-Unis, USA ne serait que l’acronyme d’un projet de domination qui ne précise pas ses limites. Bon, me quels Etats parle-t-on ? Coopération pacifique ou occupation militaire, le même désir fédération mondiale contrôlée semble être à l’œuvre. Le Great Middle East de GWB est en une expression localisée, naïve mais réelle.  L’Irak une autre. Dans la même région coexistent l’intervention musclée et la diplomatie, aux mêmes fins de contrôle.
Cette domination, dramatisée par une paranoïa anti-terroriste (à la fois légitime et politiquement opportuniste) ne peut s’accomplir qu’en acquérant une puissance suffisante. Mais les armes d’aujourd’hui, ne sont plus celles d’hier. Quelques facteurs seront déterminants pour réussir. Pour autant que l’objectif soit réalisable.

La puissance digitale. C’est-à-dire l’information, son recueil, son traitement et son exploitation. Les Etats-Unis sont maîtres des outils les plus pertinents : l’industrie logicielle où la domination est incontestable, les formes plus traditionnelles de surveillance et d’intelligence stratégique de type Echelon et enfin l’explosion de l’internet. De nouveaux acteurs sont apparus, au coeur du dispositif : les moteurs de recherche et à travers eux l’indexation des milliards de données statiques ou dynamiques qu’ils stockent et qu'ils brassent. Quasment tous sont américains (Google, Yahoo, Msn, Ask…) et contrôlent 90% des intentions de recherche et des courriers électroniques dans le monde. L’analyse de ces flux à des fins stratégiques est l’un des enjeux clés du contrôle de l’environnement politique mondial. La position adoptée par Google en réponse aux exigences du parti communiste Chinois laisse présager d'une coopération encore plus totale avec l’administration fédérale… Google n’a pas empêché le 11 septembre ou les GIs de s’embourber en Irak. Mais l’incompétence temporaire des services de renseignement, un avatar militaire ou l’aveuglement d’une administration ne signifient rien au regard du long terme. L’utilisation stratégique de l’Internet n’en est qu’à ses débuts. Les blocages répétés d’actions terroristes depuis cinq ans sont la preuve d’un progrès dans ce domaine. 

La puissance financière. Au-delà de la position centrale du dollar et du dynamisme entrepreneurial national, l’émergence des fonds de pension et la digitalisation des opérations financières mondiales ont accentué encore la capacité de contrôle de la planète économique. Les grandes entreprises et les institutions financières américaines, plus riches et mieux équipées ont naturellement tiré le meilleur parti de la libéralisation des échanges commerciaux et financiers, une position contre laquelle les négociateurs de l’OMC ne peuvent rien. Par la monnaie ou par l’investissement, l’Amérique sait mieux que d’autres faire financer ses besoins en sécurité et assurer sa domination technique et politique. 

La puissance culturelle. Avec le nazisme et le communisme, Disney reste pour moi la troisième grande barbarie du vingtième siècle, barbarie culturelle, crétinisation généralisée des esprits qui trouve aujourd’hui son prolongement dans la médiocrité intellectuelle de la sphère médiatique audio-visuelle. Mais au-delà des objets culturels, la « projection de force » américaine, qui a explosé dans les années 60, s’insinue dans les « pratiques ». Elle a pour conséquence paradoxale qu’on prépare des bombes dans les caves de Bagdad en buvant du Coca. Quelle que soit la force du sursaut islamiste, né en 1979 à Téhéran, l’aspiration au développement impose presque mécaniquement l’adoption de pratiques culturelles dont une bonne part est née ou à naître en Amérique du nord. A l’inverse, on voit mal les sociétés occidentales développées adopter les contraintes communautaristes et religieuses des pratiques de l’Islam.

L’accès aux ressources naturelles et, en particulier, au pétrole et au gaz. C’est là que le bât blesse. L’Amérique intervient partout, directement ou indirectement. Dans le golfe du Mexique en soutenant les libéraux mexicains qui prônent la privatisation de l’industrie pétrolière locale. Militairement et diplomatiquement au Moyen Orient. Politiquement en Amérique latine. C’est sa seule façon de contrôler le développement de pays émergents qui ne disposent pas de ressources propres (Inde, Chine) et auront tôt fait, s’ils y accèdent, de consommer l’essentiel de matières premières existantes et de solder un désastre écologique planétaire déjà bien engagé.
Mais la Russie émerge et commence à maîtriser et valoriser ses propres ressources en énergie. La façon dont elle les répartira, sur un plan international, prend donc un sens politique nouveau. En même temps qu’elle facilitera ou non le développement de certaines régions du monde, elle rétablira sa position de grande puissance globale et elle impactera directement l’objectif de contrôle voulu par Washington. Les pipelines de Poutine, qui partiront de Sibérie et traverseront la Mandchourie seront ce que les trains de Staline, chargés de canon, ont été à une autre époque. La War on Terror est davantage l’écran de fumée d’une autre guerre, beaucoup plus préoccupante, et dont les enjeux dépasseront les quelques dommages collatéraux produits par les actions, même spectaculaires, de quelques martyrs fondamentalistes.

Les prémices d’une conflagration lourde se mettent en place sous nos yeux et rien, dans l’histoire de l’humanité, ne permet de penser qu’une quelconque sagesse politique saura arrêter le mouvement. Un changement de majorité à la chambre des représentants, au congrès ou à la Maison Blanche ne modifiera pas cette réalité : républicaine ou démocrate, l’Amérique veut dominer, pour sa sécurité et pour le bien de la planète… malheureusement, elle n’est pas la seule.