Protest Song

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La chanson contestataire dans l’Amérique des Sixties
Charles Gancel et Yves Delmas
Edition Textuel Musik / 2004 /
Sous la Direction de Laurent Balandras

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Interview de l'un des auteurs sur www.pagesmusicales.fr

INTRODUCTION

« L’introduction d’une nouvelle sorte de musique peut mettre tout l’Etat en péril.
Si la musique change, nos institutions les plus importantes changeront aussi. »
Platon

Trois fées, entre autres, se sont penchées sur le berceau des Etats-Unis à leur naissance : la violence, illustrée par le génocide indien ; le sentiment de supériorité, un héritage bien européen dont les esclaves noirs feront douloureusement les frais; enfin, l'esprit de conquête, qui donnera au pays son génie et sa puissance. Pour rassembler ces trois grâces, il fallait un souverain solide. Le Nouveau Monde l'a trouvé dans un universalisme éthique et religieux qui, plus de deux cents ans après sa création institutionnelle, anime encore sa volonté civilisatrice. Cette « génétique culturelle » parcourt l’histoire des Etats-Unis et explique une grande partie des mouvements et soubresauts qui ont secoué le peuple américain. Elle s'est exprimée dans tous les domaines, façonnant notamment une culture rayonnante qui déclenche, comme jamais en ce début de vingt-et-unième siècle, ce mélange si singulier d'admiration votive et de répulsion, d’envie et de haine. Mais l'Amérique n'est pas "d'un bloc" et le débat qui sied à toute démocratie la traverse, parfois avec violence. Les chahuts revendicatifs et créatifs des années soixante et la répression féroce dont la contestation sera l’objet en témoignent. Les « sixties », heures de ruptures générationnelles et culturelles, fascinent par leur formidable indiscipline. Le monde sort alors de la guerre et l'Amérique, héraut de la liberté, se donne pour mission de faire de cette dernière un projet mondial, face au bloc soviétique, précisément accusé d'en être le pourfendeur. La déferlante des babyboomers quitte l'adolescence, on lui demande de se plier à des règles qu’elle trouve désuètes et, pire, de partir au combat dans une Asie dont elle ne sait à peu près rien. Les noirs sont tenus à l'écart d'une société blanche majoritairement raciste et ségrégationniste, en particulier dans les Etats du Sud. C'est dans ce creuset instable que va naître la révolution musicale la plus extraordinaire de tous les temps, parce que première à être vraiment globale et populaire : l'invention du rock. Au cœur de ce mouvement va s’affirmer la déification d'un instrument symbolique et magique, la guitare électrique.

En juillet 2004, un pamphlet cinématographique signé Michael Moore1 dénonce les errements d'une administration américaine piégée par ses bonnes intentions civilisatrices dans les ruelles de Bagdad, où s'enlise son armée. Une scène du film présente le témoignage d'un soldat. Il explique que les tankistes yankees tirent à tout va sur des ennemis en déroute en écoutant de la musique. Du metal rock dont les paroles édifiantes sont "burn, motherfucker, burn…"2 En 1998, Andrew Loog Oldham, manager des Rolling Stones écrit : "Les moins de cinquante ans confondent souvent la naissance des Beatles avec le mouvement Peace and Love. Complètement faux ! Les Beatles sont arrivés en brandissant leurs guitares et leur batterie comme des fusils mitrailleurs, hurlant de leurs voix douces comme des tirs de mortiers: que le monde cesse de tourner pour que je monte au sommet3". En 1973, la junte chilienne fait broyer les doigts du guitariste Victor Jara, coupable de n'être pas d'accord avec elle. En août 1969, sur la scène de Woodstock, Jimi Hendrix entremêle, dans les sons distordus de sa Fender Stratocaster blanche, la mélodie à peine reconnaissable de l'hymne national américain et le sifflement et l'explosion des bombes devant une foule médusée et mal réveillée mais surtout devant une Amérique traumatisée par la guerre du Vietnam, et qui commence à douter de ses principes. En 1963, c'est guitare en bandoulière que Joan Baez entonne We Shall Overcome devant les 300.000 personnes réunies à Washington pour la grande Marche pour les droits civiques. Et la foule chante. A la fin des années trente, Woody Guthrie écrit sur la caisse de sa guitare "machine à tuer les fascistes4" et joue pour les ouvriers américains en grève.

Que s'est-il passé ? Comment la guitare, cet instrument mythique de la deuxième moitié du vingtième siècle, compagnon à six ou douze cordes de toutes les libérations, politiques, sociales ou simplement générationnelles, est-elle passée du statut d´emblème de liberté à celui d'arme de guerre, aux mains des puissants ? Elle n'y est pour rien, avec sa symbolique androgyne, son manche et ses hanches, mais c'est bien autour d'elle que s’est cristallisée l'émotion de toute une génération. Comment la musique de toutes les libertés, souvent jouée sur des instruments acoustiques et faite pour souder les communautés, s'est-elle lentement pervertie pour devenir également celle de toutes les violences et en accroître le sursaut de jouissance ? Toute une génération est ici témoin, appelée à comparaître. Comment sommes-nous passés de Masters Of War de Dylan, de Kill For Peace, des Fugs, de I Ain’t Marching Anymore de Phil Ochs, à l'ivresse du soldat qui fait feu, décérébré par son walkman ? Où est le protest song, où sont les chanteurs "engagés", quel est le répertoire introuvable des opposants en ce début de siècle ? Les peuples qui souffrent sont ceux que l’on déplace, que l'on opprime, mais ils se rassemblent et chantent. L'Amérique des années soixante en est un exemple unique en ce que la souffrance des uns a, pour la première fois, trouvé un écho mondial. Grévistes de Californie ou d'ailleurs, noirs des Etats du Sud, humiliés et tenus à l'écart du progrès et de la loi, étudiants contraints de rejoindre les jungles mortelles du Vietnam, tous se sont rassemblés et ont protesté au son de chansons qui sont vite devenues des hymnes et ont retenti bien au-delà des côtes atlantique et pacifique.

Au cours des sixties, la technologie et la puissance américaine exportent le langage de la libération par delà la barrière des langues. On écoute Dylan en Europe, rassuré de savoir, comme il est écrit sur la pochette de Blonde on Blonde (1966), que les Américains eux-mêmes ne le comprennent pas toujours. On se passe les disques des Beatles sous le manteau en URSS où la liberté, elle, s’habille de mensonge ; on accueille les Rolling Stones au Japon… Tous ceux qui ont traversé ces années ont un jour ou l'autre posé un vinyle sur une platine et écouté, bouche bée, cette musique qui leur parlait d’eux-mêmes, d'une génération nouvelle, d'un monde différent. Chacun a eu le sentiment de participer à un mouvement unique, un "moment" de l'histoire. Et pourtant… Pourtant, que savons-nous des intentions des uns et des autres, de ces artistes sur lesquels nous avons si souvent projeté nos désirs de libération les plus forts ? Que savions-nous alors de ce Dylan qui incarnait pour nous LA contestation et donc la nôtre ? Nous le voulions missionnaire de nos causes, il se voulait rocker. Par un singulier paradoxe, une génération entière a adopté cette musique comme univers sonore de ses propres révoltes et, ce faisant, a contribué docilement à l'expansion culturelle de l'empire le plus dominateur du moment, les Etats-Unis. Là où certains pensaient que la révolution s'exportait en musique, des réseaux de ventes se formaient, une industrie se constituait et, imperceptiblement, transformait ceux qui se croyaient compagnons d'armes en consommateurs fidèles. Au fond, ce que nous avons tenu pour un message universel de libération n'était-il pas simplement le mécanisme intérieur d'une société américaine qui ne supportait plus son incohérence et le mécanisme externe d’une société naturellement expansionniste ? Mais le débat va faire rage. Comment être le pays de la liberté et de la démocratie, et maintenir sa communauté noire en marge du progrès ou écraser sous les bombes un Vietnam trahi par ceux, Français ou Américains, qui prétendaient le sauver du Mal ? La régulation indispensable de ces tensions a été partiellement prise en charge par l'industrie, en particulier celle du disque, et sa prodigieuse aptitude à développer, projeter, mettre en œuvre, en s'appuyant sur les procédés nouveaux de reproduction et de diffusion musicales. Mais les sixties demeurent malgré tout un moment de grâce et de création exceptionnel. Elles ont illustré, année après année, les désordres, les utopies, les espoirs et les accidents du monde.

Ce livre n'est pas un livre d'histoire ou un documentaire, mais un concert. C'est à travers les chansons et les artistes qui ont marqué la décennie que nous voulons la parcourir et mieux la comprendre. Saisis dans leur contexte et associés aux événements de l’époque, des textes apparemment anodins prendront toute leur valeur et l’itinéraire musical des années soixante trouvera pleinement son sens. On observera la transformation des styles musicaux et l'abandon progressif du texte, porteur de message et de sens, politique ou poétique, à la faveur du son brut, de l’électricité comme véhicule de l'émotion qui signe l'identité d'une nouvelle génération. Les liens qui unissent entre eux chansons et auteurs ou les rattachent aux mouvements politiques, les déchirements, les influences, la naissance et la mort des courants musicaux ont constitué notre champ permanent d’analyse. Mais un livre ne s'écoute pas et la musique, bien sûr, est le grand absent de ces pages. Nous avons toutefois tenu à préciser le plus possible nos informations discographiques, afin de donner à chacun la possibilité de découvrir les œuvres citées ou traduites.

La décennie des sixties, que nous choisissons de faire débuter le 24 janvier 1961, jour de l’arrivée de Dylan à New York prend fin ici symboliquement en 1972, lorsque la contestation politique et musicale raccroche ses rêves et se range gentiment aux côtés de la candidature présidentielle du démocrate McGovern. Ce parcours de plus de dix ans à travers la musique contestataire nous conduira naturellement à évoquer les années cinquante, l’éclosion du mouvement des droits civiques et du rock, les pères fondateurs du protest song que furent Joe Hill, Woody Guthrie ou bien d’autres. Entre 1961 et 1972, trois grands mouvements ont animés les Etats-Unis : la lutte pour les droits civiques des noirs, la contre-culture et l'opposition à la guerre du Vietnam Entre ces deux dates, les marches dans les villes du Sud, la crise de Cuba, le "rêve" de Martin Luther King, John Kennedy assassiné, la guerre du Vietnam, le LSD sur la côte Ouest, le mouvement hippie, Martin Luther King et Bob Kennedy assassinés à leur tour, Woodstock, un pas sur la Lune, la violence des ghettos, le radicalisme noir des Black Panthers, le mouvement des femmes et des gays… Les événements se bousculent et la galerie de portraits est immense. Dylan, l'imprévisible égocentrique, et les Beatles, invités plus inattendus dans ce tableau, jalonnent en permanence une décennie qu’ils éclaboussent de leur génie. Joan Baez, militante magnifique, sincère et obstinée, Pete Seeger, moine-soldat de la gauche radicale américaine, Phil Ochs, trahi par sa propre obstination puis consumé par le mouvement, le Jefferson Airplane et ses trips cosmiques, Country Joe McDonald et le F.U.C.K scandé par la foule de Woodstock, Janis Joplin, comète échevelée qui disparaît dans sa nuit, Hendrix, premier guitar hero de l'histoire, l'horreur et le ridicule du festival d'Altamont où la violence "marketée" des Rolling Stones trouve un épilogue sanglant… Il fallait s'arrêter sur ceux qui nous semblent avoir traversé la période avec le plus de force. Nous l'avons fait, en marquant nos préférences, mais en ne délaissant aucun protagoniste du mouvement contestataire.

L’analyse historique et musicale de la décennie se prête à bien des allers-retours chronologiques mais peut s’adosser de façon cohérente à trois phases. La première (1961-1964), sur fond de lutte pour les droits civiques, voit triompher Dylan et le protest song traditionnel mais porte en germes, à travers l’arrivée des Beatles, la révolution musicale qui s’annonce. La deuxième (1965-1968) est celle d’un quadruple électrochoc : la naissance du folk-rock, la guerre du Vietnam, la radicalisation noire et la contre-culture. La troisième (1968-1972), marquée par la violence et la radicalisation artistique et politique, est aussi celle du reflux et du déclin progressif du protest song., qui se fondra dans la rock music, à la fois omnipotente et docile.

Les acteurs et chansons de cette fresque ont aidé une génération entière, celle des babyboomers qui cheminaient inexorablement vers l'âge adulte, à conserver au fond d'elle-même, intacte, une précieuse et durable part d'enfance. Nous les remercions d’avoir permis cela.

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