Power To The People !

arrow.jpgLes histoires d'amour sont bouleversantes. Elles font que chacun d'entre nous, puissant ou miséreux, sait que la lumière existe pour celui qui la cherche et la cherche avec courage et opiniatritude. On le sait, l'amour frappe sa victime comme l'éclair. Il la laisse muette, nue, révélée à elle-même dans l'immense cathédrale de la vie. Ou dans le Falcon d'un copain. Elle en a le souffle coupé, les appuis flageolants, d'être ainsi roulée comme un pantin, abandonnée à la déferlante de ses sentiments, le visage noyé de larmes, bien dans l'axe des caméras… Ces images de bonheur me transportent. Heureux et en jean, Kheops, Petra, bientôt le Gange, Saint-Pétersbourg, Venise, Pattaya…

Tout cela, vous l'imaginez bien, m'a touché au cœur, comme chaque français, comme vous tous. Car chacun d'entre nous - pour certains secrètement, bien sûr - se sent éclairé par un bonheur si largement partagé. Y échapper, c'est impossible, car la Carla occupe le vide immense laissé par Cecilia dans la presse people, les journaux télé et nos cœurs fragiles et passionnés.  Quant à Ségolène, ne conclut-elle pas son livre sur un appel déchirant ?

Les Verts auront beau calculer le poids de l'amour élyséen en CO2, ou en barils d'énergie fossile, Sarkozy est plus fort. Plus fort que les autres. Qui pourrait en douter maintenant ?
Ségolène
pourra toujours stigmatiser les brutalités sociales de son tombeur en sillonnant les banlieues, lui, l'homme de tous les paradoxes, de tous les contrepieds, se met à la colle avec une immigrée.
La presse est inquiète pour son indépendance ? Il lui fait cadeau d'un feuilleton magnifique qui boostera les ventes au moment où la refondation du PS commençait à piétiner un peu.  
La terrasse du Café de Flore pourra s'inquiéter d'une dérive impériale chronique, le voilà qui convole avec une électrice de Ségolène. L'ouverture, ça n'est pas une illusion, il la pratique à fond, jusque sous la couette.
Même Aubade reculerait devant une telle dentelle… leçon de séduction 2008 : se concentrer sur l'Elite .
L'élite mondiale, en particulier. Les copains peuvent toujours s'aligner… Allez chérie, grouille, on part au G8, tu prends ta gratte et on s'arrache. On leur en poussera une après le dîner. On leur fait un Robert Johnson, ça va casser la Barrack… ah ah ah…. Hilarant…
Un orfèvre. Je vous dis, un orfèvre. Et la presse dit qu'elle va produire un nouveau CD. En août, en plein début de grossesse, à tous les coups. Elle le sort chez Naïve, comme le premier, ce label qui la désigne si bien. Après Raphaël (plink-plonk), elle compose déjà Nicolas (bling-blong).

Mais voyons les choses sous un autre angle. Que fait donc Sarkozy sinon exprimer en toute simplicité l'un des tropismes culturels les plus caractéristiques du pays : le sens de l'exception et du luxe. Aurait-on oublié que la France est le pays de LVMH, de PPR, du Comité Colbert, de Chanel et de Dior ? Le Falcon n'est-il pas la Rolls de l'aviation d'affaires ? Ariane 6 la star des lanceurs ? Le TGV le pur-sang du rail ? Qu'elle soit industrielle, commerciale ou intellectuelle, la France s'aime dans l'exception et le luxe. Chacun aspire aux privilèges. Ceux qui y accèdent signent leur « distinction ». La presse indienne se régale à l'idée de voir Carla débarquer avec le chef, notre presse boude son bonheur… mais fait quand même ses ventes. Peut-être Nicolas prend-il un risque sondagier très passager en exprimant ouvertement ce que la tradition française invitait autrefois à masquer. Mais le monde change, le luxe discret de l'élite appartient au passé, l'ostentation claironnante des people est notre quotidien.

Et justement, Lennon, dont je parlais il y a peu, chantait Power To The People. Et je crains que nous n'ayons fini par marcher dedans.  

Ce qui fait qu'il me fallait aussi réagir. Et puisqu'en ce moment la mode est aux variétés, je nous ai concocté, en l'honneur du jeune couple, rayonnant, la reprise d'une émouvante chanson de Claude François, ce proto-people hyper coiffé, visionnaire et révolutionnaire au point de mourir dans son bain comme Marat -  et de créer en son temps sa propre agence de mannequins avec un sens aigu de la transformation du politique.

grammophone.jpg

Le Gab à la basse.

2008, année de tous les plaisirs

delices.jpgDe 2007, je garderai un bon souvenir.
La première manche Sarko Ségo, ces pages pour mettre un pied dans la digisphère et commenter le match, un livre primé, des rencontres belles et inattendues à la République des Blogs… Mais au-delà de ces vignettes un peu simples, la prise de conscience d'un tsunami culturel dont nous ne mesurons pas encore l'impact, mais qui conditionne déjà nos vies, je veux dire celui du basculement du monde politique dans un hédonisme de circonstance. J'en veux pour preuve deux faits qu'une fois encore je choisis d'extraire de l'agenda de nos deux héros.

D'abord le livre de Ségolène, dont je suis heureux d'être la plus belle histoire. Mes enfants me l'ont offert pour Noël avec, je le soupçonne, le secret espoir que je sois davantage conquis par sa plume que par, disons, sa séduction naturelle. Je l'ai donc lu en méditant face aux marées opiniâtres du Bassin d'Arcachon. Il a fait beau, merci. Dire que j'ai aimé serait excessif. J'ai trouvé qu'elle écrivait bien. Mais l'a-t-elle vraiment écrit ? Peu importe. Mais le 26 décembre vers 17h30, alors que je luttais contre le sommeil, je suis tombé sur ceci, page 99 : « J'ai perçu la misère et la colère dans les rues de Gaza. J'ai compris la souffrance des Israéliens face à l'impasse dont ils veulent sortir. Je les ai rencontrés, ces jeunes libanais, palestiniens, israéliens, je les ai écoutés et j'y ai pris un plaisir rare. » On sent que c'est dit sans la moindre hésitation palpébrale. La belle reçoit la misère du monde avec énormément de plaisir, un plaisir au moins équivalent à celui de la blonde qui, justement, se régale à la télé en croquant dans ses griottes aux soirées de l'ambassadeur. On imagine l'orgasme - la mère des plaisirs - d'une visite dans les faubourgs de Dakar ou dans les villages sinistrés du Bengladesh…  Après tout, l'accès au plaisir est une chose très personnelle, très intimes, très secrète et passer d'un premier secrétaire désespéré à un jeune libanais qui l'est tout autant peut faire du sens.

Bref, plaisir pour plaisir, nous voilà devant les informations un soir de la fin décembre et le journal débute sur Sarko visitant les pyramides, en voyage officieux, avec Carla. Ils marchent tous deux, jeunes, modernes, décomplexés, en jean, sur le grand escalier de pierres millénaires et l'ex de Raphaël (plinc-plonc) se retourne pour faire un petit cliché de son nouvel ami avec le Nikon qu'elle a trouvé dans le Falcon du tycoon. Comme elle veut que la photo soit réussie, elle s'arrête. Nicolas, lui, avance. Elle prend la photo, s'assure d'un regard que les télés de monde entier ont bien documenté la scène et regarde le résultat sur son appareil. Pendant se temps, Sarko l'a rejointe et passe à côté d'elle et, hop, petit geste qu'il faut avoir saisi, il lui met la main au cul, les Ray Bans bien dans l'axe. Comme ça. Y a pas d'autre mot. Pas la méchante claque genre viens poupoule, bouge moi un peu ces pastèques, non, un petit mouvement de la main, juste un tendre rappel, style vivement l'hôtel…

Voilà donc le fait, la tendance lourde, le retour tout monarchique du "bon plaisir" dans le champ politique. Régression ? Évolution sociétale ? Le plaisir s'affiche aussi bien dans les transports mystico-pompiers de la candidate que dans le rutilement incessant du président qui, ayant consommé en six mois à peine quelques uns des paradigmes du luxe (yacht, jet, Cap Cod, happy fews, mannequin) n'a plus qu'à s'acheter une Telecaster pour rivaliser vraiment avec les plus beaux moments d'Elvis. On me dira, ça ne date pas d'hier et Giscard avait ouvert une voie que ses successeurs n'ont pas dédaignée. Certes. Mais discrètement, avec retenue. Aujourd'hui, l'exultation des sens fait partie du discours politique, le réchauffe, lui donne la chair et l'immédiateté qui lui manquaient quand Couve de Murville parlait du monde ou quand Edgar Faure parlait des femmes. L'inversion s'est produite en 2007. Là où le politique maîtrisait la consommation des plaisirs, la consommation des plaisirs phagocyte le politique. Visez l'émotion, le sens n'est plus l'essentiel.

Donc principe de plaisir oblige, à mon tour de faire un petit cadeau de fin d'année. Une chanson, faite à la maison, qui n'a aucun sens politique, juste un cliché sur la nuit du côté du Seaport, Downtown Manhattan…  j'en mettrai en ligne quelques unes en 2008, une année où je serai moins présent sur le blog.

grammophone.jpg

Bonne année à tous.

Vignette : Le Jardin des Délices (détail) ; Jérôme Bosch ; vers 1480 ; Musée du Prado, Madrid

Kadhafi et le délit de sale gueule

bacon.jpgOn ne chipotera pas. Si le SAMU social avait croisé Muhamar entrain de faire les bouquinistes un peu tard dans l'après midi, sapé comme il l'était, même sans Plan Urgence Grand Froid Orange Niveau 4, il se voyait illico proposé une place dans un foyer pour la nuit. A moins que les Enfants de Don Quichotte ne l'ait localisé avant et lui ait réservé une tente. Il en avait déjà une, on dit.

Le Guide de la Grande Révolution de la Grande Jamahiriya Arabe Libyenne Populaire et Socialiste (GGRGJALPS), c'est vrai, a quand même une très sale gueule, assez ravagée. A croire qu'il sortait tout droit d'une très longue prise d'otages, mais pas en tant que preneur. Un type qu'on aurait trimballé scotché sous un camion entre Beyrouth et Tripoli aurait meilleure mine. Et ça n'a fait qu'empirer depuis son dernier champoing, en mars 74. Bref, un type à qui on fait confiance au premier coup d'œil, Muhamar.

A mon avis, ils ont dû parler de ça, sous les lambris du chef. Ca rapproche. Tiens, Mumu, file moi ton burnous que je vois la tête que ça me fait… Pas mal… Et avec les Ray Ban ? Nicolas aussi a dû souffrir pendant la campagne quand la blonde en tailleur souriait aux foules, étincelante, joyeuse ou compassée. Lui, c'était moins glamour, surtout sans Cécilia - je l'ai vue au resto la semaine dernière, une vraie beauté -, mais l'affaire est entendue. Ca a dû le décevoir, le GGRGJALPS, de trouver Nico seul dans la grande maison, lui qui aime les femmes au point de vouloir les libérer toutes, tous pays confondus, après en avoir libéré huit assez récemment dans les conditions que l'on sait. Un pas dans le bon sens, ça s'appelle.

Mais au-delà du scandale très parisien de la visite, je me suis demandé s'il en aurait été autrement si Kadhafi avait été très beau. S'il avait été blond, s'il avait eu les yeux clairs, un regard à la fois vif et malicieux, un sourire à fossette, effacé dans un gentil mouvement de la tête, comme le fait si bien Tom Cruise, ou s'il avait fait des pubs pour Nespresso, s'il avait plu à la Majorité-Des-Français ? Ma conviction est qu'une vague d'indulgence populaire et représentative se serait levée car dans le secret de notre âme dominée par l'image, accroché au 20 heures et aux séries, nous savons qu'avoir une sale gueule est la première, la plus irréparable entorse aux droits de l'homme. Non mais vous avez vu sa gueule ? Et la France le reçoit !

Mais ça a quand même fait des vagues. Au point que BHL (qui est très beau) est monté au créneau ! Donc ça ne rigolait plus. Et Montebourg (qui est assez beau) dans la foulée ! Donc ça devrait vite se calmer. Rama Yade (qui est vraiment belle), elle, a rappelé à sa façon « qu'elle c'est elle et que lui c'est lui », selon la formule, troublée comme l'était Fabius quand Tonton fricotait - mais discrètement - avec Jaruzelski ou quand sa femme badinait avec Castro, « ce bon garçon » comme elle le disait avec une grâce militante… Pour être honnête, moi, ça m'a plutôt amusé cette visite Je n'ai pas eu à traverser la Seine. Nuisances limitées. J'ai aimé ces images du GGRGJALPS, au Pavillon Gabriel, radieux sous les youyous de quelques centaines de femmes libérées et majoritairement voilées.

Et c'est finalement Maître Roland Dumas, imprudent séducteur mais orfèvre en clair obscur politique, qui aura eu le dernier mot en renvoyant les Droits de l'Homme à ce qu'ils seraient donc, soit une attitude médiatique, un passage obligé du discours citoyen, un appeau stylistique destiné à rassurer la presse de gauche et ses lecteurs. Il a reproché au PS son manque de clarté, de réalisme. Certes, on s'en était rendu compte et Roland a le sens du gros contrat. On sent que tout cela, ça l'a bien fait marrer, Roland. Je me souviens de l'époque où il traitait ce pauvre Léotard de « Savonarole de banlieue » au moment même où le gouvernement socialiste planchait sur le plan Banlieue 89. Mépris ou vérité ? Allez savoir. Le GGRGJALPS, il le trouve tout à fait fréquentable. Très en rapport. Après un tel hommage, et de tels soutiens, on peut espérer que le nom de Sarkozy entrera, comme Chavez ou Castro, dans la liste des nombreux démocrates lauréats du Prix Kadhafi des Droits de l'homme. Tiens, en passant, les Chinois disent : « Le cynisme, c'est la preuve qu'il fait laisser la place au jeunes ». Et Roland n'est pas né d'hier. Il n'est pas le seul.

Il était, et reste, très beau.

Vignette: Francis Bacon, autoportrait

8 décembre

john.jpgJe prenais mon petit déjeuner, ce 8 décembre là.
La radio ânonnait des trucs importants sur des choses à acheter ABSOLUMENT, faute de quoi on pouvait passer pour un con - donc un sentiment d'urgence. Il y eu le carillon et le type a dit « Le Beatles John Lennon a été assassiné la nuit dernière par un déséquilibré… » Je revois très bien la nappe, à ce moment là, un tissu acheté quelques années auparavant à Mombassa, une sorte de boubou, un semis de couleurs très saturées sur un coton épais, une évocation de jungle ou du bush à la saison des pluies, mon bol, une grosse tasse artisanale peinte et cuite à Madagascar, un paquet de cigarettes stiouvisantes, ouvert. Personne n'était levé dans la maison. A mon avis, c'était pareil à tous les étages de l'immeuble, rue de Bretagne, 43. Bref, la radio me laissait gérer ça tout seul, face à l'univers ou Across the Univers, au choix. Merci. Pour être honnête, ça n'est pas à Yoko que j'ai pensé, coincé dans ces minutes-là, mais peut-être pour la première fois au temps. Le mien. Le voilà qui décrochait, comme les voitures s'éclatent, par centaines, sur l'asphalte du péage de Saint Arnould, un dimanche soir de fin août. Jusque là, le bouchon avait tenu. On avait contenu l'enfance, elle partait en morceaux. Les Beatles, la bande sonore de mon adolescence, la galette de vinyle noir, le miroir de nos rêves. C'était mort. Silence. Pour comprendre, il faut être un enfant des fixties, ces vingt années pivot où le siècle bascule et nique la Lune.

Un peu avant, j'avais onze ans. Amoureux de Béatrice, une voisine de mon âge, exceptionnellement glamour et belle, donc gravement, férocement in love, j'étais. Ca m'avait pris assez tôt. Nous étions dans sa chambre, ce jeudi là. Je lui disais - c'est sûr - des choses définitives, sur moi, sur mes prouesses, sur nous, sur la vie, sur l'entrée en sixième… Sa grande sœur, quatorze ans, la ramenait depuis sa chambre en écoutant des disques. J'ai entendu un son nouveau, quelque chose qui m'a coupé la parole, c'est dire. C'était She Loves You. L'entends encore. Me suis dit c'est ça. C'est ma musique. C'est à moi, ça. C'est qui ? La sœur a dit c'est les Beatles, ptits cons, ça vient de sortir. En haussant les épaules. Je me suis fait offrir mes premiers 45 tours.

En 1966 - vers quinze heures trente, je pense -  j'étais en Irlande, à Newcastle, dans l'amusement du coin à jouer au flipper, et le copain de Jennifer m'a dit les Beatles sont morts, maintenant c'est les Monkees ! Je me suis marré, et je lui ai foutou la pâtée au flip. Il a voulu se battre. Je suis prudent. J'ai quand même attrapé Jennifer, la semaine suivante. On s'est battu dans la gare, l'autre et moi.  J'ai pris un gnon. Un an après, les Fabs sortaient Sgt Pepper. Le con ! C'est qui les Monkees ?

En 68, pendant que Paris invente le fac-simile révolutionnaire, les quatre garçons sont à Rishikesh, en Inde, avec quelques people transcendantaux. Ca fait déjà un an que Georges nous assomme avec ses ragapools lancinants. Ringo revient transformé. « On s'est bien marré et on a médité […] Moi et Maureen (sa femme)  on avait du mal à méditer, alors on a plutôt fait  du shoping… ». Un an après, Shiva ou pas, c'est bouclé. Le groupe éclate et laisse, posées sur les lignes du temps, des millions d'oreilles qui n'ont plus qu'à migrer, trouver d'autres printemps. Ou espérer qu'un jour…

En 69, ça commençait à saigner vraiment au Vietnam. Nixon, lui, voyait sans doute la « lumière au bout du tunnel ». Les autres couraient dans la boue des risières. Là-bas, dans l'Asie déchirée, un moine s'immolait par le feu, à genoux dans la rue, mains jointes, étrangement indifférent aux flammes qui le dévoraient. John et Yoko se sont dit il faut faire quelque chose, il faut s'engager physiquement. Ils se sont couchés une semaine au Hilton d'Amsterdam, pour la paix dans le monde. Le premier bed-in de l'histoire. Un moment bouleversant. Le martyr réinventé par la sieste… Imagine.

New York, octobre 1979. Dylan, qui copine alors avec Jésus, fait une apparition télévisée à Saturday Night Live. Il interprète I Believe In You, When You Gotta Wake Up, et la pieuse Gotta Serve Somebody. John, devant sa télé, s'énerve un peu. Il s'empare de sa guitare et répond en composant l'impitoyable Serve Yourself. Bob et sa pauvre mère - qui n'y est pour rien - en sortent laminés. Lorsque Dylan quitte le studio de télévision, il est pris en photo au côté d'un jeune homme, l'un des nombreux chasseurs d'autographes qui pullulent autour des stars. Le garçon s'appelle Mark Chapman. Le même, quelques mois après, le 8 décembre 1980, abat Lennon vers vingt-trois heures dans le hall du Dakota Building, de sept balles dans la poitrine. John est mort.  Mon Dieu, les Beatles… Et le tissu de notre adolescence qui se déchire ce matin là dans un silence cosmique. J'ai bu mon café, laissé les tartines et je suis allé travailler. Mais la ville avait changé, et le monde avec. Je n'ai rien reconnu.

Bien longtemps après, l'un des mes fils avait quinze ans, je lui ai rapporté de Londres le numéro historique de Rolling Stones qui annonçait la mort de Hendrix - son guitar hero - en octobre 70. Il a lu. S'est documenté. Un soir, au détour d'une conversation, il m'a dit « Hendrix est mort drogué, pendant son sommeil, étouffé par son vomi. Finalement, c'est un bon symbole de ta génération, non ? »

Requiescat.

Vignette : John, l'Epiphone du Concert sur le Toit.

Where is Dylan ?

dylan.jpgLe 31 octobre 1964, Dylan est au Philarmonique Hall de New York. Il a vingt-trois ans. Alors qu'il s'apprête à lancer « If You Gotta Go, Go Now », il s'adresse au public et dit "N'ayez pas peur! C'est juste Hallowen, je porte mon masque de Bob Dylan, je fais ma mascarade ! Ah ah ah… ». Plus tard, pendant sa tournée de 1975, il se présente sur scène en portant un masque… de Bob Dylan. La foule, ahurie, ne comprend pas, en entendant cette voix qui est la sienne… Jeux de masques et de miroirs.

Je sors de la projection de « I'm Not There »,  virtuose variation cinématographique que Todd Haynes, le réalisateur, a débattu ensuite avec le public. Le corps du délit est le parcours de Dylan, on devrait dire les images de Dylan, tant il est clair que l'homme échappe toujours aux clichés qui lui sont tendus, où il ne se reconnaît jamais. J'ai l'ai découvert à la fin des années soixante, dans un hangar de Saint-Pierre de Quiberon où - mystère - un type passait « I Want You », cette chanson fétiche qui traverse les images comme un train nostalgique dans la magie répétée d'un riff parfait et obstiné. J'ai suivi sa carrière, l'ai vu souvent sur scène. J'ai aimé. J'ai détesté aussi.

Parce que j'avais écrit avec un ami un bel opus sur le Protest Song (A little bit of promotion, thank you), et donc avalé une quinzaine de biographies du barde de Hibbing, mon portable a sonné un jour et Charlotte a demandé que je lui raconte un peu Dylan. Ce que j'ai fait, en lui passant une pile de bouquins qu'elle me rendra peut-être un jour. C'était il y a deux ans. Elle m'a confié le scénario. Je l'ai lu et je l'ai trouvé féroce et intelligent. Haynes voulait que Charlotte incarne deux des femmes qui ont compté dans la vie de Bobby : Suze Rotolo (la pochette de The Freewheelin'), au début des années soixante dans le Village, et Sara Lowndes (pour qui il écrivit au Chelsea Hotel le très beau et très lancinant Sad Eyed Lady of the Lowlands ; Blonde on Blonde, 1966), Sara, donc, qu'il devait épouser et avec qui il aura quatre enfants, avant d'exploser sa famille, en 75. Je lui parlais de la façon dont, à mon sens, Dylan avait instrumentalisé les femmes dans sa vie - comme le reste d'ailleurs. Suze pour pénétrer le monde juif, intellectuel et contestataire de New York, Joan Baez pour accéder aux grandes scènes, Sara pour se confirmer un destin imaginaire de père de famille, reclus à Woodstock, Carolyn Dennis pour faire un crochet dans la christianité, et bien d'autres… Je parlais donc de Diamonds and Rust, cette sublime chanson que Joan Baez composa sur le champ quand, après un silence de dix ans, un Dylan déprimé l'eût appelée en pleine nuit, lui-même échoué dans un bistrot du Middle East. Charlotte a écouté, pensive, retourné une feuille de salade, puis elle a dit c'est qui Joan Baez ? Je me suis trouvé plutôt vieux. Dans un mail par la suite, elle a écrit elle chante très bien, cette Joan Baez. Certes, mais comment la fille de Serge et de Jane pouvait-elle ignorer Baez. Elle était faite pour le rôle, c'est clair, et elle y est remarquable.

Cate Blanchett, elle, interprète le rôle de Dylan en 64-65. C'est l'un des coups de génie du film. L'actrice a intériorisé l'artiste et l'escroc avec un talent stupéfiant, au point que son jeu se superpose parfois avec les images de Don't Look Back, ce film réalisé par Pennebaker sur la tournée anglaise de 65. Elle prend la pause, a l'arrogance et le détachement tour à tour relâchés et coléreux, suffisants, affectés mais définitifs des stars, où l'hésitation calculée donne au discours le plus creux sa valeur d'oracle, sa profondeur politique et philosophique. Dylan parle en elle, le regard errant, embué, clope sur clope, parfaitement las et hésitant, affalée sur un canapé ou se tortillant devant un micro, trop épuisé pour sourire, perdu dans le labyrinthe universel de sa création, dans de courtes digressions bancales,  pathétiques, sur le mélange émouvant des corps, sur son propre moi, son insondable et cosmique innocence, sur la colère qui le tient en vie, sur la fatigue universelle qui l'habite lorsque par devoir il lui faut toucher terre et répondre devant les hommes, sur le sentiment irréversible de sa singularité poétique, sur le temps, dont on ne sait rien, sur l'espace… On a juste envie de lui foutre sur la gueule. On se dit qu'au-delà des flashs et de nos rêveries, existe-t-il vraiment quelque chose de plus con qu'une rock star…

Après avoir lu et relu sur Dylan, et écrit sur lui - comme tant d'autres - j'en ai conclu que s'il avait eu la place qu'il a eue, et qu'il a encore, c'est qu'il n'est appuyé sur rien, sur le vide, mais un vide talentueux, d'abord dans la magie des mots qu'il sait choisir, placer et dire ensuite comme personne. Qui d'autre écrirait dans une chanson "But nobody has any respect / Anyway they already expect you / To just give a check / To tax-deductible charity organizations" (Ballad Of A thin Man), une chanson qui servira de fond sonore la nuit où sera écrit le manifeste des Black Panthers. La chanson d'un petit bourgeois, juif et blanc de Hibbing pour sceller le contrat du radicalisme armé des noirs américains… Fallait-il qu'il n'y ait rien dans cette sublime chanson pour que ceux-là s'y retrouvent aussi… Ensuite par la mélodie, ce savoir-faire pompé dans les racines du folk et du blues qui transforme la plus simple des grilles en ritournelle inoubliable.

Le vide, donc. Et c'est précisément parce qu'il est vide, parce qu'il n'est que cela, des mots chantés de façon singulière et des mélodies pénétrantes, qu'il sera la surface de projection idéale de toute une génération en révolte. Dans le vide, on ne bute sur rien, on s'y retrouve toujours. On trouve donc dans Dylan ce qu'on y apporte. Il est toujours d'accord, pourvu qu'on achète, et toujours ailleurs.

On le croit dans la poésie, il répond lingerie fine. Chapeau!

Vignette: Dylan et Suze Rotolo, New York City, 1963

Video: publicité pour Victoria's Secret. 

Ce que nous ne voyons pas

aveugles.jpgD'une main, l'illusionniste accroche le regard, l'attire, le suborne et le fixe sur l'accessoire pendant que, de l'autre main, il accomplit l'essentiel, son mensonge, sa magie, qui charme et subjugue. Nous murmurons « Sapristi ! Comment a-t-il fait ? ». Mais que voulons-nous savoir ? Voulons-nous vraiment que cesse le frémissement qui nous parcourt devant l'impossible réalisé ? Attendons-nous l'exposé froid de la méthode, de la vérité, ou voulons-nous croire un moment à la mort du réel et de ses pesanteurs ?

Sommes-nous de l'illusion, ou de la vérité ? D'ailleurs où est-elle ? Dans le chapeau, mais avec quelle colombe ? Question de tempérament. Entre la peur et l'envie de savoir, nous oscillons parfois. La science a désacralisé le tonnerre comme la peste. Il en va de la vérité comme il en va du cirque et du music-hall, certains veulent savoir, d'autre préfèrent l'ignorance confortable, en rester à la magie des choses.

Quant à la politique, n'est-elle pas le plus grand des jeux de dupe ? Nous avons connu deux grands maîtres de l'illusion, Mitterrand et Chirac. Le rideau cathodique s'ouvre sur le suivant. C'est un virtuose, dit-on. Soyons bienveillants, mais attendons un peu avant d'applaudir, nous qui sommes là, à bloguer au zinc du bistrot digital, dans ce jeu de miroirs, à commenter, à nous intéresser, à scruter les faux-semblants, bref, à gloser sur la daube. Comme les autres.

Nous ne sommes pas seuls. Que regardait l'adhérent de FO ? L'écharpe rouge de Blondel, ce Gainsbourg de la lutte, barbe de trois jours et compassion de boulevard, paré pour le vingt heures, quand dans une rue adjacente patientait un chauffeur que lui payait la Mairie de l'ennemi. J'ai retiré trois ampoules au lustre du salon quand j'ai su qu'EDF staffait Bernard Thibault. Chirac prônait l'élargissement et mettait avec d'autres l'Europe dans un marécage, puis l'achèvait d'un référendum dans la nuque. Bush inventait des bombes pour encercler les puits. La Chine parle d'écologie. Sans doute bientôt de droits de l'homme.

Qui donc ne ment pas dans tout ça ? Ségolène, paraît-il, qui ne dit que des bêtises, mais sincères. Elle atteindrait ainsi un peu de la vérité qui nous manque. Con mais honnête, dit-on en effaçant un sourire. Sa fable manque de souffle. Qui lui apprendra à mentir, alors que même Fabius semble vouloir raccrocher les gants ?

Le PS a perdu son capital affectif, émotionnel. Sa séduction. Il ne lui restait que cette illusion pour tenir un corps de doctrine obsolète. Il n'émeut plus personne et, déshabillée du cœur, la tête explose. Ce matin, dans le Journal du Dimanche, Valls dit « La gauche de gouvernement doit dépasser son sur-moi marxiste ». Et, plus loin : « Il est évident que nous devons clarifier définitivement notre identité, caractérisée par un réformisme moderne et réaliste, hors de toute ambiguïté révolutionnaire ! » Bouleversant. Personnellement je me sens mieux en lisant ça. C'est inspirant. Non ?

Etchegoyen voyait dans le mensonge un phénomène consubstantiel de la démocratie. Le mensonge et le masque sont partout. Ils prennent parfois des allures imprévues, comme la déclamation jacobine, toutes classes confondues, du pathos familial des Môquet, à la même heure, pour vibrer avec Nicolas (et se marrer avec Guaino). Au dix-neuvième siècle, le ministre de l'éducation pouvait dire, dans son bureau parisien, tiens, à cette heure-ci, tous les élèves de quatrième du pays sont sur le débat Cauchon - Jeanne d'Arc. Mais aussi la main compassionnelle d'une candidate sur l'épaule du grabataire. Bingo ! Qui donc pilotait la mise en scène ? Alors pourquoi François n'inviterait-il pas tous les Krishna du monde à chanter et taper sur des clochettes vers vingt heures le soir des municipales ? Un truc à faire gagner le Modem, non ? A rattraper Cavada. Ce recours permanent à l'émotionnel collectif, il ruisselle partout, envahit les discours et les ondes. Il sent le mensonge convenu. De Navarro, flic humanitaire, aux soldats de la paix, la logorrhée compassionnelle a pris le pas sur l'énoncé des faits. Une grève se calcule aujourd'hui en poids de CO2, pauvre Gaïa… (Les syndicats ne respectent donc ni la planète ni l'usager.)
Alors qui sera le prochain maître de nos sentiments? Nicolas fait aujourd'hui la course en tête. Les autres se préparent. Et le grand danger régressif est là, dans la lobotomie du déferlement affectif, dans l'illusion du cœur. Quand l'affectif et l'émotionnel prennent le pas sur l'intelligence déjà morte, la violence n'est jamais bien loin. Dans quel fossé tout cela nous mène-t-il ?
Il faut apprendre à voir. C'est une urgence démocratique.
(Non, c'est sûr, je n'ai pas un moral d'acier, là. Toujours vers la fin novembre, ces putain de jours qui calamitent et mon anniversaire, merde, encore un an dans les santiags, et Noël pour arranger tout ça…)

Vignette: La chute des aveugles; Pieter Bruegel; 1568 

Pénibilité du transport : le privilège du passager

ballooning.jpgJe suis un privilégié. Non pas que je cotise moins ou moins longtemps, mais pour rentrer le soir chez moi - ayant depuis quelques jours abandonné toute velléité automobile - je prends le métro à la station Pont de Neuilly, sur la ligne 1, en direction de Vincennes. Il n'y a que deux arrêts avant que moi-même et les six cents avocats d'affaires qui poirotent aussi ne nous jetions dans le dur. Après, c'est blindé, c'est la jungle, c'est à la machette qu'on dialogue, plus personne ne peut pénétrer les minces hiatus inter-corporels qui subsistent dans l'emboîtement populaire des cons que nous sommes, qui rions nerveusement car soudain, nous ressentons profondément, physiquement, que nous cotisons 40 ans, sans garantie d'emploi, pendant que le chauffeur (non-gréviste, lui, c'est vrai, on ne peut même pas l'engueuler) pense dans sa cabine climatisée à la retraite qu'il prendra à 55 ans sous les tropiques (pour avoir la prime d'éloignement réservée à la fonction publique et assimilé), dans la jolie maison qu'il aura acheté en plaçant intelligemment l'argent qu'il aura emprunté à taux zéro. Là, dans la chaleur de la bétaillère - même pas collé à un jeune mannequin bulgare qui chercherait quelqu'un pour lui faire découvrir Paris - nous rentrons chez nous assommés par nos semaines de plus de trente-deux heures. Qu'on ne vienne plus sanglotter devant les passagers sur le sort terrible des conducteurs… On me dira que je fais des amalgames avec une mauvaise foi toute poujadiste. Que je perds mes nerfs. Oui, c'est tendance. Je suis comme beaucoup, j'en ai juste un peu ras la motte. On ne parle pas assez de la pénibilité des transports les jours de grève. Pourquoi ? Pourquoi ne dit-on pas simplement qu'il s'agit de violence faite aux usagers ? On dit qu'ils sont excédés, on devrait dire qu'ils souffrent. J'avais pensé option Vélib pour les déplacements courts, j'ai trouvé une station, du côté de la Bourse, mais une phalange de militants radicaux, opprimés et minoritaires, avait crevé tous les pneus dans un geste bien compréhensible de désespoir et de dialogue.

Tout s'arrête. Le « mouvement social », en France, ne fait plus que paralyser davantage un pays déjà encalminé depuis longtemps… paradoxe. Les sondages montrent que la population française, majoritairement, ne soutient pas la grève. C'est heureux, mais j'aimerais qu'on interroge uniquement les franciliens et les habitant de quelques grandes villes et de leurs banlieues. Peu m'importe qu'un commerçant d'Aurillac, même représentatif de la population française, soutienne ou non un mouvement qui, précisément, ne pénalise pas selon des méthodes statistiques. Qui relève cette absurdité dans la presse ? Opinion générale pour dommage ciblé. Sans oublier la demeurée-baba-dépeignée, toujours la même, qu'on micro-trottoirise pour faire plus vrai sur le quai de la gare du nord, qui annonce à la France au 20 heures que finalement elle comprend les grévistes. On aimerait être là. On aimerait lui faire bouffer sa carte de fidélité…

La presse, justement, qui pense toujours dans le sens de ses ventes, aime ou n'aime pas la grève selon qu'elle est ou non soutenue dans l'opinion. C'est que le bordel fait vendre, booste l'audience, et de toute façon, la presse n'a jamais aimé les bonnes nouvelles. Le Monde titre que la « base résiste » et, dans la foulée, indique 27% de grévistes à la RATP. On en conclura que la base fait 27%. Mais on se trompe, d'un jour sur l'autre, la base peut perdre 10%. Non, la base ne se réduit pas aux quelque jusqu'au-boutistes qui bloquent la vie, la base s'entasse dans les quelques rames qui roulent, pédale dans les couloirs de bus et marche le long des boulevards pour libérer la nounou à temps.

Mieux, pour ceux qui la font et la conduisent, la grève est une occasion unique de passer à la télé, ce privilège devenu en quelques années l'étalon de la méritocratie républicaine. Bernard Thibault est beaucoup moins beau que Didier Le Reste. La grève devrait gagner des points dans l'opinion. Et qui donc est ce Julliard, qui s'agite, se dédit et bat des mains dès qu'approche une caméra ? L'idole des mariages familiaux… ses cousines doivent se ruer sur lui… Comment ne pas sentir le sol s'effondrer en entendant cet autre abruti de la coordination étudiante exprimer au 20 heures sa solidarité avec les travailleurs du rail… comment ne pas se demander à quoi pense le con qui lui a tendu un micro ? Finkielkraut n'a pas tout à fait tort…

Par un jeu subtil de chaussette retournée, en quelques années, le dictat minoritaire est devenu la loi générale. Je souhaite que Sarkozy et son gouvernement tiennent. Quoiqu'il en coûte. Qu'ils ne lâchent pas. Je suis prêt à endurer tout cela un mois, deux mois, six mois, mais qu'enfin le pays normal échappe à l'emprise des crétins, que la clique syndicale s'effondre pour laisser place à autre chose, quelque chose de moins maffieux, de plus conscient du monde, de simplement utile au monde du travail, le vrai. Dans trois semaines, ils chercheront à nous apitoyer sur le nécessaire étalement des retenues salariales, comme d'habitude. On ne va quand même pas les gêner pour Noël. La gêne, c'est juste bon pour les passagers d'Air France qui réveillonneront en famille dans les salles d'embarquement…

Ca va mieux, merci…

Ségolène is Back

royal.jpg« Chers amis,
Le PS vient de dire oui à une nouvelle étape pour l'Europe et je pense, comme je l'ai dit récemment que nous devons avancer aux côtés de la gauche européenne pour peser sur les prochaines étapes et contruire (sic) l'europe (sic) sociale par la preuve.On sait aujourd'hui que le référendum que j'aurais organisé si j'avais été élue n'aura pas lieu car Nicolas Sarkozy n'a pas la même conception de la démocratie que moi. Cette abscence (sic) de référendum ne doit pas nous empêcher de prendre position pour avancer.
J'entends dire certains que j'ai changé d'avis sur le référendum. Ce n'est pas exact. Je tiens compte de la situation pour avancer sur des convictions qui n'ont pas changé sans me réfugier derrière une question de procédure (importante) pour ne rien oser dire. »

C'est un message électronique signé Ségolène Royal. Il interpelle-en-profondeur le sympathisant Désirdavenir que je suis. Regardons-le ensemble, un peu en détail et en toute bonne foi, naturellement.

1. Tout d'abord arrêtons-nous sur ce « je pense, comme je l'ai dit récemment ». C'est, je crois, un pur ségolénisme. L'ex-future-candidate pense, certes, mais n'en reste pas là. Elle ne pense pas n'importe comment, elle pense comme elle l'a dit récemment. Elle met ainsi sa pensée en référence à une citation, à un événement, à une prise de position antérieure. Une sorte d'appui sémantique, en somme. S'appuyer sur une citation, c'est utile. Cela permet de faire écho à sa propre pensée en invoquant celle d'un autre et, de fait, d'en enrichir et d'en renforcer le sens. Mais c'est aussi un risque. Car après tout, cet autre - que nous croyons penser comme nous - pourrait penser ce que nous ne pensons pas ou, pire, ne pas penser ce que nous pensons et donc nous faire dire autre chose. Ainsi, il est prudent, en disant ce que l'on pense, d'appuyer cette pensée sur ce que l'on a dit soi-même. Précédemment de préférence. C'est ce que fait Ségolène qui pense donc comme elle l'a dit. Et que pense-t-elle, comme elle l'a dit ? Elle pense qu'il faut avancer. Mais elle se garde bien de penser qu'il faut avancer avant de l'avoir dit. Elle le pense après l'avoir dit. Ségolène pense donc après avoir parlé, alors qu'un bon nombre d'entre nous, bêtement, aurait tendance à faire l'inverse. Tout ceci est éclairant et explique énormément de choses, des choses pour moi restées mystérieuses. Par exemple cette séquence devenue banale : elle parle, puis elle pense, puis Jack Lang vient à son secours et la trouve formidable. Voilà en tout cas levé le doute qui m'a traversé souvent en suivant son parcours de campagne.

2. Mais regardons de plus près. Il s'agit d'une « étape pour l'Europe ». Le PS a dit oui à une nouvelle étape, dit-elle avant même de le penser, apparemment. On ne savait plus à qui parlait le PS, ni de quelle voix. Et bien, le PS parle aux étapes. Et il acquiesce. C'est rassurant. L'étape, c'est l'Europe avec un grand E. Mais deux lignes plus bas, lorsqu'il s'agit de contruire (on ne va pas chicaner pour un s) « l'europe sociale », la majuscule a été bannie. Tiens, tiens. C'est étrange et intéressant. Allongez-vous, Madame, là, oui, respirez à fond, calmement. Oui. Pourquoi un « e » minuscule ? Par modestie ? L'Europe des petites gens ? Non, non, ne m'embrouillez pas avec une histoire de faute de frappe. Quoi 7 sous-marins ? J'ai dit FAUTE de frappe, pas FORCE… Allez, concentrez-vous. Cherchez ! Quelle association ? Bravo ! Oui, l'europe sociale n'est pas celle du capital. Cet autre mot pour majuscule. L'inconscient a parlé. On y revient toujours. Merci, posez l'argent sur le socle du kouros en sortant, à mercredi.

3. Poursuivons. Si Ségolène avait été élue, il y aurait eu référendum. Quoiqu'en pensent certains. Mais aujourd'hui, la France souffre d'une abscence (on ne va pas chicaner pour un c) de référendum car Nicolas et Ségolène n'ont pas la même conception de la démocratie. C'est curieux, cette notion d'absence de référendum… Où peut-il bien se terrer ? Chirac, lui, avait la même conception que Ségolène. Il était également pour la présence du référendum Et a planté l'Europe. On en a la preuve.

4. Enfin, la dernière phrase, bien que passablement abstruse, est importante. Elle a valeur d'aveux. Il est préférable de la lire plusieurs fois pour la comprendre. Ségolène, c'est évident, c'est ce qu'elle nous dit - et donc le pensera sans doute à terme - observe la vie autour d'elle, constate les changements et les doutes qui bousculent la société, l'évolution du monde, des mentalités, bref, évalue la situation et, en fin de compte, ne change rien à ses convictions. C'est ce qu'on appelle un caractère pragmatique, une pensée en pleine mutation. On la sent très à l'écoute.

Ce mail m'est parvenu le 7 novembre 2007, le matin. Il a fait ma journée. Puis ma semaine. Je l'ai vécu comme un cadeau, comme la preuve qu'après quelques mois d'un silence inquiétant, tout était encore possible.
Je m'ennuyais un peu depuis la mort de Fernand Raynaud.

Un an déjà

poste.jpgCe blog a un an. Une drôle d'expérience à laquelle je suis venu « pour voir ». Les six premiers mois ont été portés par une campagne suffisamment dramatique pour produire un billet par jour, puis trois par semaine depuis cet été. Le cirque politique baisse de niveau et les clowns sont moins drôles aujourd'hui, moins inspirants.
Les lecteurs sont venus, souvent « orientés » par des blogueurs plus mûrs qui m'ont fait l'honneur de leur blog-roll, Authueil , Comm-vat , Versac , Diner's Room , Toréador , Koz , What's Next et bien d'autres, qui sont les pages que je consulte régulièrement. Je les en remercie. C'est sans doute grace à eux que  les visiteurs, occasionnels ou réguliers, ont fait escale ici.
Ce que je retiens de cette année en ligne:
1. La République des Blogs, une belle idée de Versac, je crois, qui permet de mettre un visage sur des mots et de rencontrer des gens très attachants et intéressants, les divergences politiques ne résistant pas aux convergences sur la bière. Les blogueurs politiques sont une tribu à part, intelligente et cordiale.
2. La blogosphère est un univers passionnant, très sélectif, qui finalement répond aux mêmes critères que les médias traditionnels. La bonne maîtrise de la forme, la qualité et honnêteté du contenu, la lisibilité du concept éditorial font les bons blogs.
3. Se lancer dans le blog de façon suivie et sérieuse est un investissement en temps considérable. Cela oblige à fréquenter les autres sites, à lire la presse, se tenir au jus et à écrire. J'ai regardé le journal de Claire Chazal plusieurs fois cette année, parfois même sans me mettre à hurler.
Pourquoi faire un blog? A chacun ses objectifs, ses intentions, ses bénéfices. Pour moi il s'agit de ritualiser l'écriture. D'en faire une activité quasi quotidienne, une nécessité, une addiction, puisqu'elle est au centre de ce que j'aime faire.
J'ai pensé un moment abandonner. Maintenant. Le temps que je consacre à des activités non professionnelles et peu rémunératrices est compté (musique, écriture, édition musicale). Après deux recueils de nouvelles, mon éditeur attend un roman et je dois y travailler. La priorité ira donc à cet exercice. Je pense, pour les douze mois à venir, éditer un billet par semaine, de préférence le lundi matin. Je dois pouvoir le faire. Ca sera sans doute moins politique. J'attendrai que la gauche se refonde, que Sarko convole à nouveau et que Ségolène entre au carmel.
J'espère que ceux qui trouvent un intérêt dans les pages que je mets en ligne et en sourient resteront parmis nous. Je les remercie de tout cœur pour leur fidélité et leurs commentaires.
De tout cœur.

Vignette: l'hygiène du blog, j'ai un doute sur le point 5

Rudolph

giuliani.jpgLa campagne bat son plein aux États Unis et Rudolph bat la campagne. Interrogé lors d'une réunion publique sur le waterboarding, cette approche sophistiquée du questionnement qui consiste à attacher solidement un individu sur une table et le faire suffoquer en lui versant de l'eau en continu sur le visage, pour simuler la noyade, Adolph Giuliani, pardon, Rudolph Giuliani, répond en substance : "It depends on how it's done. It depends on the circumstances. It depends on who does it."
"Ca dépend comment c'est administré. Ca dépend des circonstances. Ca dépend de qui le fait…" Bref, ça dépend. C'est du bon sens.
Donc, d'abord de comment c'est administré. On ne peut pas, en effet, laisser n'importe qui nous saloper un warterboarding. On veut que les candidats se livrent avec bonne humeur, il nous faut des types formés, des praticiens, des types qui ont lu la doc, récemment traduite du cambodgien. Pol Pot ne sous-estimait pas le waterboarding, entre autres délicatesses. Bref on veut des types qui ne versent pas n'importe comment, qui tiennent la position, appui jambe gauche, le bassin dans l'axe, épaules ouvertes. D'accord ça fait mal, et c'est pour ça qu'on s'entraîne. Il faut tenir, c'est dur, mais il faut tenir. Et ça n'est pas tout. Il faut aussi que le prévenu soit correctement entravé,  bien serré aux jointures, pas de mou, qu'il n'aille pas glisser ou je ne sais quoi.
Deuxièmement ça dépend des circonstances. Par exemple, prenons une circonstance au hasard : il s'agirait d'interroger un type que les experts de la CIA suspectent de vouloir détruire les États Unis et tuer tous les Américains d'un seul coup d'un seul. On fait quoi ? Qui d'entre nous n'accepterait pas un certain aggressive questionning, qui dans cette salle ? J'ai pas dit torture, j'ai dit aggressive questionning. Nuance.
Enfin, ça dépend de qui le fait. La torture, c'est inacceptable. Là-dessus nous sommes tous d'accord et nous ne transigerons pas. Surtout lorsqu'elle est pratiquée par d'autres. C'est encore du bon sens. Mais si les nôtres veulent chatouiller le muslim pour sauver l'Amérique… qui va le leur reprocher ? Les libéraux, naturellement, qui déforment tout et veulent du mal au pays…
La vraie question est de savoir si Bush peut être remplacé par plus con. La question fait débat, mais une évidence s'impose.
Ca a l'air possible.

Vignette: Rudolph Giuliani, candidat à l'investiture


Rock Revival

jerry.jpgC'est samedi que fermera l'exposition Rock'n Roll à la Fondation Cartier. Restent donc deux jours pour ceux qui n'ont pas visité le sanctuaire. Juke Box, banane, Gibson et Cadillac. Un joli moment en 45 tours et puis s'en vont. Mais plus touchants encore que le papier jauni des affiches de l'époque, les deux cent lycéens - Sweet Little Sixteen - nés en 1991 qui papillonnent dans l'expo, un papier et un crayon à la main, à prendre fébrilement des notes sur les idoles de Papi, encadrés par quelques profs dépassés. Lagarde et Little Michard. Ouap Ba Badou Ouap Dap Dap…
« Putain, même les lavabos ! Trop relou ! » a dit celle-là en découvrant qu'en 55 à Memphis, blancs et noirs font savon à part dans les latrines publiques. Une photo de Rosa Parks, c'est qui la meuf… « C'est ouf ! » dit l'autre en voyant Jerry Lee Lewis répondre à la presse en serrant contre lui la gracile Myra Gale, sa jeune épouse de treize ans. Oui, Jerry, qui a oublié de divorcer de sa première femme avant d'épouser la nymphette, le visage à découvert, pas même passé au presse-purée comme ce con de Vico. Interpol n'a pas eu à le chercher longtemps, ni sa carrière ni son mariage n'y résisteront. Rires quand Ed Sullivan introduit Buddy Holly, bésicles, jambes grèles et sourire niais - mais déjà la strat bien en main - avant qu'il ne se crashe dans la neige avec Ritchie Valens. Photos de la carcasse calcinée de l'avion. Bouche bée, elles sont, soixante ans plus tard, devant l'effervescence pelvienne du King, elles prennent des notes sur les notes qui changeront le monde. On est encore loin d'un Iggy Pop, vomissant avec élégance derrière les amplis après s'être roulé sur des tessons de bouteille, d'une Courtney Love se masturbant sur son pied de micro un soir de concert au Bataclan - j'y étais-, d'un Lou Reed errant dans la nuit de Tribeca, après une soirée au Max, traquant quelque jeune poète coprophage dans les rues dévastées du wild side
Je me suis régalé. C'est frais, les années cinquante. Une belle exposition qui retrace l'insémination, disons la pénétration historique et frénétique du tempo afro-américain dans la matrice médusée de la musique blanche. Well, she's the girl with the red blue jeans…
J'aime la chanson et le rock en particulier. C'est pourquoi j'aime le blog que Laurent Balandras vient de mettre en ligne. Il sera vite le site de référence. Laurent, j'en ai parlé il y a peu pour la façon dont il a gentiment passé Sevran au hachoir. Ca détend. Merci. La, il nous fait à la fois cadeau de son érudition et de son goût, de sa capacité à repérer les vrais talents, ceux sur qui personne ne parie mais qu'on retrouve quelques années plus tard au pinacle, comme Olivia Ruiz dont il a contre tous soutenu le projet et la personnalité, ou les Weepers Circus, qui sont enfin en radio avec Liverpool , ce magnifique hommage aux Fab Four, Bertrand Belin, dont il fait un beau portrait sur le blog, ou Caroline Loeb qui développe son théâtre et sa pêche corrosive sur toutes les scènes de France, et de bien d'autres…
Le CD meurt et la chanson fleurit sur les Myspace du monde entier. Les officiers des majors ont des gueules d'hommes de troupe en débacle. Dur de s'arracher au Buddha Bar pour faire un peu de stratégie…
The Times, They Are a'changin'

Vignette: Jerry Lee Lewis et sa femme, Myra Gale. 1957 

Défendre les inégalités

gabin2.jpgRetour d'Asie pour enchaîner sur une belle journée de grève générale en France. La semaine de travail, à Hong Kong, est souvent de soixante heures… Ca n'est pas la panacée, certes. Juste une différence qu'il faudra financer. Mais comment ? Un seul point commun avec l'Asie, j'ai passé la journée à bicyclette, entre les vélo-taxis, comme dans la concession internationale de Shanghaï en 1934. Un beau soleil de fin de saison, ça roulait très bien, merci. Juste la cuisse un peu chaude. Les chaînes avaient bien préparé l'événement, chacun y allant de son micro trottoir, les sympathisants sur France 2, les opposants sur TF1. Chacun son lot.
La fonction publique, et assimilés, a donc mis pied à terre - un élan de solidarité - pour la défense des régimes spéciaux, cet anachronisme singulier sur quoi tout a été dit, qu'une majorité de français trouve excessifs, mais que les quelques privilégiés qui en disposent trouvent assez normaux. On les comprend. Pourquoi travailler plus quand on peut gagner plus en travaillant moins ? Question de pénibilité, on dira. Dans le privé, ça n'est jamais pénible. Jamais. Un conducteur de TGV de 55 ans, on le sait, est un homme usé par les tonnes de charbon qu'il a dû enfourner dans la gueule incandescente de la chaudière, par la morsure insupportable du froid et du vent, par le bruit éruptif, insoutenable, de la vapeur sous pression, une « bête humaine » tout juste bonne à aller former les conducteurs des pays émergents, à six mille euros par mois, retraite non comprise. Un marin pêcheur en haute mer n'envierait pas son sort…Un paysan non plus
Je me suis demandé ce que défendaient les syndicats, dans cette affaire. Sans doute leur survie puisque - hormis les valises que leur passent quelques patrons arrangeants pour « fluidifier » le dialogue social - la fonction publique est leur dernier carré de sympathisants, à quoi s'ajoutent les quelques comités d'entreprises publiques obligeants qui financent les permanences. La perte d'un fond de commerce, ça fait réagir et l'élite syndico-mafieuse française a senti l'odeur du sapin. Sans doute faut-il en passer par là pour voir naître en France un syndicalisme responsable.
Pendant ce temps, pardon, le jour-même, Nicolas et Cécilia se déchirent. Vingt-cinq minutes en ouverture du 20 heures sur TF1 ! Quinze minutes pour la grève. Je l'aime ce PPDA, qui sait se pencher, comme d'autres autrefois, sur la solitude poisseuse de l'homme abandonné…. En amour, pas de régimes spéciaux.

"Cecilia, you're breaking my heart
You're shaking my confidence daily
Oh, Cecilia, I'm down on my knees
I'm begging you please to come home
Come on home"

Chanson: Cecilia, in Bridge Over Troubled Waters; Simon & Garfunkel; Jan 1970.

Sawasdee Krub

bkk.jpgEn Thaïlande à nouveau… un an après le coup d'état du 19 septembre 2006. Hasard, hasard, j'y étais également ce jour-là. Le 16, alors que je débarquais, mon client m'avait annoncé dans la voiture : « On attend le coup d'état. La presse l'annonce, peut-être pour vendredi, ou samedi… ils attendent que le Premier Ministre soit à l'étranger ». Donc pas de quoi s'affoler… Juste quelques mouvements dans les casernes. Le lundi, c'était parti. Nous devions voler le soir même vers Taïwan… un peu inquiets sur le statut de l'aéroport. Mais non, juste un ou deux chars devant le parlement - sans doute loués par CNN - les militaires allaient le lendemain rendre hommage au roi, le premier ministre annonçait qu'il ne rentrait pas au pays, et pour le reste, business as usual.
En 75 ans, la Thaïlande a connu 25 coups d'états, soit un tous les trois ans, chacun dans un style un peu différent, par lettre, ou à la radio, ou pendant la cérémonie du mariage du général en place, ou par des premiers ministres contre leur propre gouvernement - de quoi sophistiquer la méthode à l'extrême - mais toujours pour des raisons similaires : la sécurité du pays, la protection du roi, la corruption des élites politiques. Des objectifs qui expliquent en partie la passivité, voire le soulagement de la population à l'annonce du coup de l'an passé. Mais il semble que l'opinion se soit vite renversée.
Le Bangkok Post relatait hier la parution de neuf livres de science politique, une série au titre évocateur et prudent : "Constitution and Coups in Modern Siamese / Thai Politics : A Centenary Review (1912 - 2007)". La presse y voit un effort, à la fois critique et pédagogique, afin de mieux cerner quelques uns des tropismes politiques de la région (Philippines, Myanmar, Thaïlande…). Paradoxalement, l'armée a su, avant toute autre institution, tirer parti de la période de libération post coloniale en se professionnalisant alors que le reste de la société s'adaptait maladroitement aux principes constitutionnels et démocratiques qu'incarnaient les puissances occidentales développées. On craint ici les militaires pour cela, on les soutient également pour les mêmes raisons. La contestation prend des formes qui nous étonnent et nous paraissent bien dérisoires. Les images sont récentes, et dramatiques, celles d'une foule orange dans l'axe des canons… Le contexte bouddhiste n'est pas le nôtre.
Un bel exemple en est donné, en Thaïlande, par Seksan Prasertkul, cet étudiant vibrionnant, leader des manifestations et de la contestation en 1973. C'est aujourd'hui à travers la pratique du Bouddhisme Mahayana qu'il entend faire valoir son opposition et poursuivre son combat. Il n'a rien perdu de son aura politique.
Lors de mon premier voyage en Thaïlande, j'avais été touché par ce salut, main jointe, Sawasdee Krud, cette longue finale musicale et modulée, presque chantée lorsqu'elle est dite par les femmes, ce geste qui oscille entre distance, respect et soumission, tout le syncrétisme asiatique ou la violence et la douceur se répondent et s'équilibrent. Pour nous, un mystère.
On ne m'en voudra pas, parlant de Thaïlande, de m'être concentré davantage sur un trio de vieux généraux que sur les gogos girls de Nana Plazza ou de Soi Cowboy.
Mais sur elles, que reste-t-il à dire? 

Vignette: BKK, the river 

Paulette et les Velibs

velo.jpgY avait Fernand y avait Firmin
Y avait Francis et Sébastien
Et puis Pauleeeeeeeeeette

J'ai toujours détesté cette chanson sautillante, mais plate comme la Beauce en été. D'ailleurs je n'aimais pas Montand. Il en faisait trop, le Papet, en cabotinant sur sa palette d'acteur, de chanteur et de bellâtre coco repenti (cette colère factice de la bonne conscience trahie, je n'y ai jamais cru).
Tout ça pour en revenir au vélo. En une saison ou deux, les Verts aidant, Paris est devenu un cauchemar automobile. Les deux-roues se sont mis à pulluler comme des mouches sur un poisson tombé du camion. On ne s'arrête pas à un feu rouge sans être immédiatement encerclé par la masse vrombissante des scooters et le mépris altermondialiste des cyclistes, une fois sur deux à contresens. Moi j'accélère, pour leur en mettre plein les narines. Du coup, je me lève un peu plus tôt, histoire de pouvoir faire une petite pointe à soixante, sans avoir à slalomer entre des types en cravate aux trajectoires incertaines, sans risquer de bousiller mes jantes sur un Vélib, sans risquer les quolibets d'un catogan barbu. Je ne dis rien. J'affecte de ne pas entendre. J'attends l'hiver. On en reparlera…
Fin septembre, après un dîner somptueux dans un couscous extraordinaire du 19ème (L'Atlantide), nous devions redescendre, un ami et moi, sur le troisième arrondissement. Nous avons sauté sur un Vélib. Carte bleue, on pianote, on prend l'engin, on règle la selle et hop. Douceur d'une soirée de fin de saison, Laumière - Beaumarchais, ça descend tout le temps… Mépris pour les voitures. Salauds de pollueurs ! En selle, mon ami et moi, nous parlons de l'opération, de cette initiative qui change la ville, de ce maire qui ose, de ces verts qu'il a déshabillés avec tant de grâce, de toute cette joie qui enfle dans la cité à chaque tour de pédale parisienne, bref, c'est tout juste si nous ne mettons pas pied à terre pour chercher des mûres le long du canal… mais sans Pauleeeeeeette. Enfin, nous voilà convaincus.
Il faut s'adapter. J'ai donc hésité, entre un 4X4 et un vélo. J'ai choisi vélo. Je suis maintenant le propriétaire responsable et citoyen du monde d'un cycle urbain de qualité, d'origine hollandaise, noir et chrome.
Parfaitement assorti à mon Blackberry.

Sevran, ou comment chanter faux

tango.jpgUn livre très réjouissant vient de sortir, "Pascal Sevran, Maître chanteur" , qui prend pour cible l'animateur plumitif chansonnier gérontophile et amuseur que rien ne semble pouvoir évacuer du paysage. Laurent Balandras nous livre ici un équarrissage en règle et très documenté qui en dit long sur ce qu'une carrière audiovisuelle dans la tribu politico-cathodique française peut être. Car en fait, le sujet est là. Au-delà des chansons et des artistes massacrés par Sevran, l'inceste politico-médiatique est révélée de façon lumineuse. Histrion de toutes les cours, successivement de celle de Mitterrand et de celle de Sarkozy, Sevran a bâti les réseaux qui ont progressivement fait  de lui un intouchable, une sorte de poux du PAF, les crocs bien enfoncés dans une bourse publique docilement soumise à ses parasites. Le réquisitoire, très documenté, passe en revue les choix de l'animateur, ses écrits, ses amitiés, ses éclats scabreux, toujours gérés avec le souci maniaque d'être toujours en lumière, avec ce qu'il faut de scandale pour choquer, mais suffisamment peu pour ne pas disparaître.
Et c'est là que le livre est intéressant. En d'autres termes, comment la télévision peut-elle être détournée au seul profit d'un narcissisme quasi-pathologique sans qu'aucune autorité, même médiocrement culturelle, ne puisse bloquer la supercherie ? Et finalement, Sevran n'est-il pas le symbole de cette télévision où l'animateur devient l'objet d'amour, et l'invité l'instrument par quoi il comble son rut compulsif ? Un test ? Lisez cette liste et trouvez l'intrus : Marc-Olivier Fogiel, Arthur, Léon Zitrone, Christophe Dechavanne, Benjamin Castaldi… Allez, lequel n'était pas producteur ? Lequel n'était pas séduisant ? Lequel n'était pas sexy ? Probant, non ? Dans l'immense miroir des Narcisse du prime-time, leur image ondule comme une mire de désir et de réussite, livrée aux corps vautrés dans les canapés, cassés par les heures sup - ça ne va pas s'arranger.
Sevran, discret mais obstiné, y a taillé son créneau en démolissant tour à tour chanteurs et chansons à son seul profit. Balandras parle bien de cet art à la fois mineur (Gainsbourg le disait bien) et si proche de chacun. Il le fait dans son livre et prend le temps de parler des artistes comme on doit en parler. Mais en le refermant, on ne se dit qu'une chose :
Remboursez la redevance !

Vignette: Le tango d'intervilles; Paroles: Léon Zitrone et Guy Lux; musique: Georges Liferman; 45 tours; chez Président; 1964 

Commerce équitable

pavot.jpgEntrepreneurs, commerciaux agressifs, fins stratèges ayant accédé sans frilosité aux marchés internationaux, tels apparaissent les Talibans qui, aux yeux des grandes agences de notation, mériteraient le haut du tableau. Qui, en effet, peut bien se prévaloir de telles performances ? Une réussite qui allie avec grâce l'ambition mondiale et la tradition locale. De 2001 à 2007, le nombre d'hectares de pavot cultivés a été multiplié par vingt-cinq. 17% de croissance entre 2006 et 2007. Une part de marché mondiale qui avoisine les 93%, soit un « leader dominant » au sens bostonien du terme. 13% du PIB de l'Afghanistan. Même Google ôte sa casquette, baisse la tête et met un genou à terre ! Bravo. Une capacité d'adaptation à faire rougir nos multinationales : la paysannerie locale a bien compris que passer du blé, qui rapporte environ 500 dollars l'hectare, au pavot qui en rapporte plus de 5000, représentait un strategic shift prometteur. Pour la première fois, l'offre supplante la demande et donc - client first - les prix vont baisser !
Faisons confiance aux Talibans, cette manne financière sera bien vite réinvestie pour le développement du peuple : écoles et universités coraniques où davantage d'enfants lobotomisés pourront ingurgiter et resservir le Texte par cœur - à l'exclusion de tout autre savoir, jugé démoniaque -; hôpitaux flambant neufs où de nombreux patients hommes pourront se faire soigner par des médecins hommes qui ainsi pourront s'acheter ainsi beaucoup de filles très jeunes; une recherche dynamique bien concentrée sur le nucléaire naturellement civil avec le soutien passionné de quelques puissances occidentales. Heureuses de disposer de quelques fonds supplémentaires, elles pourront ainsi réinvestir dans l'équipement toujours plus sophistiqué de leur brigade des stupéfiants…
Enfin libre, enfin autonome, l'Afghanistan n'aura plus besoin de ses bailleurs de fonds habituels, ces quelques démocraties occidentales ou royaumes du Moyen Orient qui autrefois offraient aux combattants de quoi shooter des hélicoptères soviétiques avec des missiles de première bourre. Au prochain ball-trap, les cibles ne seront pas rouges. Non, le pays pourra négocier directement avec quelques intermédiaires faiblement pro-occidentaux.
Grâce à quoi, enfin, les people de tous les PAF et de toutes les jet-set de l'occident chrétien pourront se faire péter la radiale, la tibiale antérieure et, pour les plus souples, la sous-claviculaire - quand il ne reste qu'elle de propre.
Oui, un produit simple, un produit beau, un produit naturel. Sans OGM. Très Grenelle.
Avec le pavot, c'est le client qui mute.

Vignette: le pavot 

Une énorme connerie

arbre.jpgJe suis né dans l'Aube, de parents champenois et charentais, des racines plutôt marquées qui me prédisposait naturellement à travailler un jour avec Moët-Hennessy. Ce qui arriva, plusieurs missions passionnantes pour l'esprit et dévastatrices pour mon foie, la découverte, ivre mort, des hostess clubs dans les caves de Séoul, à hurler Hotel Californa dans le karaoke privé du distributeur local, le rendez-vous du lendemain, quand je vois mes interlocuteurs bouger à la façon façon saccadée des mauvais systèmes de vidéoconférence, migraine… Tout ça pour dire que je ne suis pas animiste. Assez terre-à-terre sur fond judéo-chrétien. L'esprit de la vie, qui parcourt et relie le végétal, l'animal, l'humain et l'au-delà dans une continuité naturelle et magique, ça n'est pas mon tarot. Pourtant…
Sur la pelouse de ma petite maison de campagne (Bernard Arnaud n'y mettrait même pas ses outils) il y avait deux arbres. Un sapin et un cerisier fleur. J'ai horreur des fleurs. Surtout en masse. Une par ci, une par là, je peux m'accoutumer. Mais je trouve obscène ces accumulations de couleurs qui marquent maintenant l'entrée de villes fleuries et donnent l'impression au conducteur de voyager dans les brumes d'un mauvais acide. Pour un élu, la campagne peut-elle être autre chose qu'électorale ? Les deux arbres, donc, les miens, on a dû les planter il y a quinze ans, mais trop proches, séparés d'à peine un mètre. Ils ont poussé ainsi, en symbiose, mélangeant leurs branches, s'assurant que l'un ne dépassait pas l'autre mais se gênant aussi dans l'interface confuse qui empirait chaque année. Au début de l'été, j'ai donc fait couper le cerisier. Au ras du sol. Pour libérer le sapin. Et depuis, le sapin dépérit. Certaines branches ont jauni. Il a moins grandi que l'année précédente. En fait, je sais qu'il se laisse mourir… de tristesse. Sans doute n'avais-je pas vu que la liberté retrouvée des branches ne compenserait pas ce que sous la terre les racines, elles aussi mélangées, auraient à se dire. Une belle connerie. La revanche de l'arbre qui après tout, à l'échelle de la terre, était encore notre maison il y a peu…
En campagne, ne jamais oublier les racines.

Vignette : Arbre-vie ; Mauritanie

Lionel et l’hallali

buffalo.jpgLa chasse royale va bon train. A se demander qui aura le privilège d'installer le massacre dans sa cage d'escalier. On cherche en vain qui n'a pas encore tiré son missile sur la sainte, enfin révélée, enfin martyre ? Même Lionel accepte enfin - mais bien tard - d'avouer qu'il était de mon avis : Ségolène était une bavure électorale, une erreur de casting, un avatar politico médiatique issu d'une second life improbable, qui détruit aujourd'hui la matrix qui l'a engendrée, le PS. Combien faudra-t-il de livres à jaquette rose pour nous expliquer ce que nous savions tous déjà, ce que nous dénoncions alors, tancés par nos amis socialistes qui nous disaient à longueur de dîner en ville que Sarko était dangereux et que Ségo c'était - comment disait-on? - une autre façon de faire de la politique. On a vu la façon. Le PS est à terre. Même le couple n'y a pas résisté.
Tout cela soulève quand même quelques questions. Comment ces hommes politiques que l'on croyait honnêtes, que l'on croyait sérieux, ont-ils pu enfourcher une telle rossinante ? Il y aurait un cruel florilège à publier aujourd'hui les panégyriques des uns, les louanges des autres, ces lithanies participatives murmurées le soir, en cercle autour des nouveaux apôtres de l'ordre juste, dans les salles polyvalentes et les maisons d'associations.

De ce sauve-qui-peut pitoyable, on verra qui survit, qui tient bon. On verra si se déjuger ainsi se paie comptant ou si, ce que je crains, l'opinion est amnésique. Et que feront les Dray, les Montebourg, puisque la cheffe n'a pas attrapé le jambon ? Ils la trouvaient parfaite.

Jack Lang pourtant, toujours innovant, humant l'air avant les autres, avait fait bloquer en août 2006 le pamphlet, alors visionnaire, où prenait déjà forme l'équarrissage général d'aujourd'hui.
La presse s'y met aussi, avec la docilité d'une chienne satisfaite (tient, Mitterrand n'avait pas tort sur tout). Les journalistes savaient. Ils l'avaient senti. Ils l'ont toujours dit, dans le secret des bonnes tables. Ils ne pouvaient pas parler, l'opinion ne pouvait pas entendre… Ils pouvaient assassiner Sarko et devaient parer la belle. Ils volent au secours de la victoire, business is business.
Paradoxe, il reste Nicolas pour dire du bien de sa challengeuse malheureuse. Peut-être même joue-t-il avec une nouvelle ouverture. Une mission sur la famille, ou sur le nucléaire iranien…
Qui sait ?

Vignette : Assiniboines hunting a buffaloo ; Paul Kane, vers 1850

Déserts

tintin.jpgNicolas Sarkozy n'a jamais vraiment subi le rejet, l'impopularité dans la durée, ces longues traversées du désert où les plus faibles rejoignent pour le compte le grand ossuaire du politique. Un peu de ridicule, certes, lorsqu'en 95 son champion pommadé s'essouffle et se fait coiffer dans le virage des Tribunes par un mangeur de pommes. Ou bien lorsque plus tard, la presse s'empare d'un petit désordre affectif et conjugal, vite réglé, mais quand même. Majoritairement impopulaire, durablement impopulaire, non, il n'a pas connu, quelle que soit la violence inefficace du récent TSS et les pamoisons de la famille Royal de Hollande.
Lorsqu'en 1984, Jacques Calvet remplace Jean-Claude Parayre à la tête de PSA, la situation économique et sociale du groupe est dramatique, baisse des ventes et grèves à répétition depuis deux ans. On ne parle que du Japon triomphant,
de l'Amérique battue, de l'Angleterre qui a abandonné son industrie automobile aux nippons… Calvet prétend d'ailleurs qu'elle est devenue la cinquième île du Japon. Il s'oppose aux syndicats, fait front, et l'opinion le lynche avec une conscience méthodique et bien française. Se coucher devant les syndicats ne serait donc plus un sport patronal ? Scandale. Lorsqu'il quitte le groupe, en 1997, il est pour les mêmes l'homme qui a sauvé PSA.
Margaret Thatcher,
de son côté, fait vite l'unanimité contre elle lorsqu'elle arrive aux affaires. Elle est attaquée de toutes parts, dans son pays, en Europe. Des artistes prennent ainsi des risques politiques insensés, comme Renaud qui dénonce son intransigeance et sa brutalité. Il nous donne là une leçon de courage en politique, c'est sûr. Un jour sans doute, Soljenitsyne lui rendra hommage. Aujourd'hui, anoblie et statufiée, nul ne doute qu'elle a transformé, modernisé et sorti son pays d'un déclin engagé de longue date par la gauche locale. Le RPF ne sauve pas de Gaulle de la lassitude populaire, il faudra l'Algérie pour le ressusciter. Mitterrand n'échappe pas à la règle qui, pour exister, s'invente la pantalonade risible du jardin de l'Observatoire… on dit maintenant de lui qu'il était un grand politique. Même Johnny connaîtra le déclin, puis le retour en grâce.
Traverser un désert est une chose, ne pas se perdre dans les dunes en est une autre. Certains, comme Giscard, n'en reviennent jamais vraiment, ou en réchappent de justesse, un peu changés, un peu à l'ouest.
Alors Sarkozy ? Est-il ou non soluble dans l'opinion ? Quelles sont les courbes, les vraies, qu'épousent son moral et sa détermination ? S'aime-t-il au point de craindre de n'être plus aimé, admiré ? Il ne s'agit plus de séduire, d'exécuter du Guaino à la tribune, mais d'affronter des bastions et des fonds de commerces syndicaux et l'opinion si frivole du pays.
Nous allons savoir enfin, et c'est bien.